The Shofar Schools

The Diasporic Schools — Online

Fabriqué à partir d'une corne de bélier, le shofar est un instrument joué à différents moments du calendrier juif, et presque un élément iconique du judaïsme et de ses communautés diasporiques. L'histoire même du shofar est liée à la nécessité de communiquer à distance. Il était en effet utilisé comme outil de transmission entre les villages de montagne éloignés pour annoncer l'observation de la nouvelle lune et du début du nouveau mois. Son bruit puissant est également étroitement lié à l'histoire de la diaspora, et au fait que, dans diverses circonstances et pendant des siècles, les Juifs ont risqué leur vie pour échapper à l'obligation d'écouter l'appel du shofar. La personne qui est capable de sonner le shofar est considérée comme l'un des membres les plus honorables de la communauté. De nos jours comme par le passé, l'apprentissage du shofar est cependant circonscrit par des critères très normatifs et, bien qu’il ne soit pas interdit aux femmes d’en jouer, c'est un honneur réservé aux hommes. A travers sa démarche artistique, Yael Bartana explore l'imagerie de l'identité. Elle sonde la complexité de la diaspora juive et confronte souvent les questions politiques et féministes à travers l'exploration des rituels. Avec The Shofar School, Bartana crée une plateforme en ligne pour mettre les personnes de la diaspora juive en relation, quel que soit leur sexe, et apprendre collectivement à sonner le shofar ; un processus d'apprentissage qui devient le prétexte pour partager des histoires et redéfinir ce qu'est une identité partagée aujourd'hui et quelles en sont les limites. Enfin, le projet se réapproprie l'idée d'autonomisation qui était traditionnellement liée au fait de sonner le shofar : pendant un mois, un groupe de personnes de différentes régions du monde soufflera simultanément le cor, comme un appel collectif à remettre en question et à réimaginer de nouvelles formes d'identité. En parallèle à The Shofar School se déroulera une performance que Bartana donnera à Baden-Baden, dans laquelle une femme sonnera le shofar depuis un hélicoptère survolant la ville.

Chaque lundi du mois d'octobre, The Shofar School réunit un groupe de 12 participant·e·s, basé·e·s dans différentes villes du monde, autour de l'artiste Yael Bartana. À travers l'apprentissage du shofar, les participant·e·s sont invité·e·s à réfléchir collectivement sur la manière dont on peut transformer une pratique rituelle en un acte politique. Un bilan de ce mois d'apprentissage et de réflexions sera présenté le 01.11 à 16:00 à l'occasion du Programme public.

Deux minutes avant minuit. À propos de l’œuvre de Yael Bartana. 

Par Joanna Warsza

« Juifs ! Concitoyens ! Les gens ! (...) Revenez en Pologne, votre pays ». Cet appel, lancé dans un stade communiste polonais délabré de Varsovie dans le film Mary Koszmary (Nightmares) de Yael Bartana (2007), résonne comme un cri désespéré pour réinventer l'hétérogénéité culturelle perdue en Europe orientale. Adressé par un activiste de gauche aux tribunes vides du stade (faisant peut-être plus que jamais écho à l'actualité), l’appel est à la fois l'expression du désespoir causé par une homogénéité anxiogène, celle d'une douleur fantôme laissée par une culture perdue mais aussi celle d'un profond besoin d’altérité. Dans cet étrange stade varsovien envahi par la végétation, ce ne sont pourtant pas les concitoyens juifs qui entendent l'appel, mais les vendeurs vietnamiens, ukrainiens et biélorusses y faisant commerce. Ce sont eux, ceux qui sont « revenus » en Pologne, les invisibles modernes, ceux qui ont bâti la nouvelle économie sur les ruines du communisme, et qui représentent aujourd'hui plusieurs millions de citoyens. Si Yael Bartana a précisément choisi ce site pour le premier volet de sa trilogie And the Europe Will be Stunned (2011), c'est sans doute aussi parce que ce stade fut érigé en 1954-55 sur les décombres d'une Varsovie dévastée par la guerre, et plus particulièrement sur les ruines du ghetto juif.  

Cette trilogie cinématographique est également à l'origine du Mouvement de la Renaissance juive en Pologne. Comme souvent dans son œuvre, Yael Bartana y propose un va-et-vient entre la représentation artistique et la réalité politique sous la forme d'une assemblée mise en scène. Les artistes se sont rencontrés à l'occasion du premier congrès du Mouvement de la Renaissance juive en mai 2012 au HAU de Berlin, dans le cadre de la 7e Biennale de Berlin. Il s'agissait d'imaginer l'impossible : organiser le retour de 3 millions de Juifs en Pologne, avec l'aide de l'Allemagne, de la Palestine et de la communauté internationale. Proposition très risquée, fragile et improbable, qui pourtant nous mit au travail et nous fit débattre des interdépendances et rapports entre le passé et le présent, entre l'Europe centrale et le Moyen Orient. Comme une espèce de répétition sauvage, un entraînement pour le futur ou pre-enactment, une pré-reconstitution, pour reprendre les termes du théoricien Olivier Marchart. qui désigne ainsi une manifestation artistique qui sert de répétition à l'inconnu, « la pré-reconstitution d'un événement politique futur » . Un pre-enactment est également une version temporaire d'un re-enactment, d'une reconstitution. Si, d'après Marchart, il nous est impossible de reconstituer directement le politique car c'est davantage nous qui sommes reconstitués par lui, nous pouvons cependant tester et anticiper certaines conditions politiques, en se servant de l'art qui en est un parfait sismographe. Olivier Marchart remarque d'ailleurs que certains événements se sont d'abord déroulés dans la sphère artistique et seulement ensuite dans le domaine politique, comme par exemple le vocabulaire contestataire de 1968. Il pointe également les mouvements d'occupation comme une prémonition des anxiétés du futur.   

Yael Bartana s'intéresse également à l'incarnation des politiques du souvenir et au rapport entre performance et rituel, soulignant le caractère ponctuel de la première et celui répétitif, régulier et s'accordant à un scénario établi pour le second. Elle se plaît à transformer, inverser ou recontextualiser ces cérémonies culturelles. Dans The Shofar School, une communauté se réunit de façon digitale pour expérimenter un nouvel usage du cor traditionnel joué jusque-là, selon les préceptes et le calendrier juifs, uniquement par des hommes. En 2013, Yael Bartana s'empara de la  « Journée du souvenir pour la Shoah et l’héroïsme », Yom HaShoah, qui célèbre la mémoire des victimes et des résistants de l'Holocaust par deux minutes de silence. Elle déplaça la cérémonie le temps d'une journée à Cologne en Allemagne, dans le cadre de la biennale Impulse Theater Festival, proposant ainsi une interruption symbolique de la vie quotidienne. Two Minutes of Standstill (2013) était à la fois une sculpture sociale, une intervention politique et une performance collective. Il ne s'agissait pas seulement de commémorer les morts, mais aussi de s'interroger sur la manière dont les nouveaux arrivants et étrangers, les couples mixtes par exemple, pouvaient se situer au sein de l'histoire allemande, et de réfléchir à leur rapport au présent. Comment commémorer sans relativiser, mais sans non plus exclure ? Quelle place peuvent trouver ceux qui ont choisi d'élire domicile en Allemagne dans sa culture du souvenir, de la mémoire et de la responsabilité ? Il en a résulté un projet très polémique, suscitant une foule d'émotions à la fois à droite et à gauche et révélant, comme le font souvent les œuvres de l’artiste, des points du vue clivants.  

Depuis plusieurs années, Yael Bartana travaille au projet What if Women Ruled the World (2016-), soutenu par le Manchester International Festival, La Capitale européenne de la Culture Aarhus 2017 et la Volksbühne à Berlin, avec un déplacement prévu à Philadelphie. Théâtre-installation, un gouvernement exclusivement féminin débat sur scène dans une salle de crise à l'image de celle imaginée par Kubrick dans Docteur Folamour en 1964. L'intention de Yael Bartana n'était cependant pas simplement de changer le sexe des décideurs et de renverser la lecture genrée de la politique. Cette mise en scène performative et discursive, mi-scénarisée et mi-documentaire, interroge aussi la construction hégémonique des structures politiques, et propose des pistes de réflexion sur ce que signifierait une gouvernance féministe – et pas forcément uniquement féminine –  où seraient jouées les cartes de la pluralité, du soin, de la faiblesse et d'une vulnérabilité stratégique. La forme théâtrale permet une mise en pratique de la « puissance de la non-violence » en référence à Du genre à la non-violence, le dernier livre de Judith Butler.  

À la fois drôle et émancipatrice, What if Women Ruled the World révèle aussi un côté sombre à travers cette évidence : aujourd'hui, les femmes sont toujours marginalisées politiquement et constituent un contre-public exclu des longs processus de construction de cette sphère publique européenne au sein de laquelle nombre d'entre nous sont né·e·s ou ont grandi. De cette installation-théâtre documentaire est né le film Two Minutes to Midnight (2020) qui, sans surprise, est à la fois une hallucination politique et une contre-proposition aux visions héroïques et masculines de l'agencement politique.   

C'est précisément le jour où Chris Dercon quittait la direction de la Volksbühne en 2018 que nous avons assisté à la première de What if Women Ruled the World sur la grande scène. Un cercle de femmes rassemblées dans un think tank guidait l’humanité pour, de justesse, l’éloigner du gouffre, deux minutes avant minuit, deux minutes avant la fin du monde. Et là, soudain, au moment d'applaudir, le patriarcat toxique nous a semblé être une espèce en voie d'extinction. Les rituels ont été modifiés, les identités déplacées, les pouvoirs affaiblis et c'est The Shofar School qui jouera dorénavant du cor. Alors, art ou réalité, Yael ?    

Joanna Warsza, octobre 2020  

Joanna Warsza est commissaire indépendante et directrice de programme du CuratorLab à l'Université de  Konstfack en Suède. Elle était commissaire associée de la 7e Biennale de Berlin, où s'est tenu le premier congrès du Mouvement de la Renaissance juive en Pologne.

Bio

Yael Bartana est une artiste visuelle née en Israël en 1970. Ses films, installations et photographies explorent l'imagerie de l'identité à travers l'imagination politique. Prenant comme point de départ la conscience et les traditions nationales, elle se concentre dans son travail sur les cérémonies, les rituels publics et les divertissements sociaux qui visent à réaffirmer l'identité collective de l'État-nation. Bartana les étudie à travers la réalisation de "pré-mises en scène" qui commentent notre réalité en suggérant des présents alternatifs et des futurs possibles, en juxtaposant la vie réelle et la fiction, et en confrontant ses spectateurs à leurs responsabilités personnelles et collectives. Bartana a représenté la Pologne à la 54e exposition internationale d'art à Venise (2011) avec la trilogie And Europe Will Be Stunned. La trilogie a été suivie d'importantes commandes réalisées dans le monde entier, telles que Inferno (2013), True Finn (2014) et Tashlikh (cast off, 2017). Ces dernières années, Bartana a élargi sa pratique artistique et expérimenté diverses formes telles que le son, la sculpture et le théâtre. Son dernier travail est le projet en cours What If Women Ruled the World (2016-) qui combine des décors fictifs et des participants réels, mettant en place un forum d'action particulier tout en explorant des alternatives possibles à un monde dominé par les hommes et la perception traditionnelle du pouvoir. The Undertaker (2019) et Two Minutes to Midnight (2020) sont tous deux issus de cette enquête.

Crédits

Présentation : Kunstenfestivaldesarts

Un projet de : Yael Bartana
Participant·e·s : Annie Albagli, Harry Dukker, Thomas Lunderquist, Yarden Stern, Jeannine Dath, Gabriel Nahoum, Nikolay Karabinovych, Arthur Hirsch, David Bernstein, Solange Akierman, Katja Petrowskaja, Elisabeth Belisário
Professeure de Shofar: Miriam Camerini
Correspondant·e·s : Wanda Nanibush, Banjamin Seroussi

Initié et coproduit par le Kunstenfestivaldesarts dans le cadre de The Diasporic Schools
En collaboration avec : Casa do Povo