Zukhra / Stains of Oxus

€ 8 / € 6
Zukhra, 32 min - Stains of Oxus, 25 min
Zukhra : Uzbek > FR/NL - Stains of Oxus : Shugnani, Khwarezmi, Karakalpak > FR/NL

Le cinéma de Saodat Ismailova – née en 1981 à Tachkent, en Ouzbékistan – fait émerger l’âme de l’Asie centrale en créant des mythes modernes qui reflètent continuellement le passé récent de la région. Le Kunstenfestivaldesarts présente son œuvre pour la première fois à Bruxelles sous la forme d’un diptyque singulier, Zukhra et Stains of Oxus. En Ouzbékistan, Zukhra est la planète Vénus, l’étoile du matin qui apparaît à l’aube naissante. Dans Zukhra, on suit une jeune femme endormie et on entend le battement de son cœur, ses rêves et même ses souvenirs. On la découvre à travers les sons de son passé. Stains of Oxus évoque un voyage onirique le long du plus grand fleuve d’Asie centrale, l’Amou-Daria, connu dans l’Antiquité grecque sous le nom d’Oxus. Un voyage qui montre la transformation du paysage et dépeint les personnes qui habitent ses rives, depuis les hauts plateaux du Tadjikistan jusqu’aux plaines désertiques d’Ouzbékistan, où le fleuve se jette dans la mer d’Aral. Similaire aux traditions locales dans lesquelles les rêves partagés avec l’eau du fleuve lors de rituels matinaux, une collection de rêves en est ici captée et lentement révélée à l'écran.

Une rencontre avec Saodat Ismailova aura lieu le 28 mai à l'issue de la projection.

Zukhra (2013)
Réalisé par: Saodat Ismailova
Montage et sons: Saodat Ismailova
Photographie: Carlos Casas
Zukhra: Dildora Pirmapasova
Surtitrage : Marie Trincaretto  

Stains of Oxus (2016)
Réalisé par: Saodat Ismailova
Montage et image: Saodat Ismailova, Carlos Casas
Surtitrage : Marie Trincaretto  

Présentation: Kunstenfestivaldesarts, BOZAR
Production: Map Productions
Zukhra: produit par le Central Asian Pavilion à la 55e Biennale de Venise
Stains of Oxus: produit par Le Fresnoy, école Nationale d'Art Contemporain (France)

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Tourbillonnant et sinueux comme l’eau

« Les rêves sont un tissu très important de l’âme de l’Asie centrale, ils sont un pont vers le passé et vers le futur, et ils contiennent une clé pour comprendre qui nous sommes et vers où nous allons. C’est pour cela que je travaille sur l’idée de reproduire des rêves, en utilisant le son, afin de recréer ces chuchotements qui sont la mémoire de ma grand-mère et peut-être de toutes les femmes. » Saodat Ismailova

Au beau milieu de Stains of Oxus (2016-19) apparaît un pont de bois. L’eau coule lentement, très lentement, comme si à force de couler elle était plutôt devenue une série de traces à vitesses variables. D’abord horizontales, ensuite verticales comme venant d’une source, puis dans différentes directions sur trois écrans, et enfin à nouveau horizontales, sans plus aucune référence au paysage, complètement abstraites. À l’arrière-plan, divers niveaux de voix et de musique se superposent.

Stains of Oxus est une installation composée de trois écrans, à chaque fois présentée de différente manière, selon les conditions de l’espace qui l’accueille. Retravaillée pour le Kunstenfestivaldesarts, elle est devenue un film.

Le matériau des œuvres de Saodat Ismailova est formidablement touffu. Rêves, souvenirs, rites, langues, sommeil, léthargie, mort : tout cela se densifie et puis se dissout, comme au rythme d’une mystérieuse respiration collective qui traverse les films, les courts-métrages, les installations et les spectacles. Les configurations de ses expositions sont basées sur des compositions d’écrans qui semblent former des refuges temporaires dans lesquels le fait de partager physiquement l’espace avec d’autres spectateurs induit une proximité physique douce et inévitable.

En fait, la séquence du pont dans Stains of Oxus pourrait bien s’inscrire dans le sillage de Zukhra (2013), la première œuvre de Saodat Ismailova qui n’était pas conçue pour une salle de cinéma. Une jeune femme endormie est étendue sur un lit filmé de face. Vers la fin, sur le mur derrière ses épaules, apparaissent des images à peine lisibles qui se fondent lentement l’une dans l’autre, comme des photos et des fantômes d’un temps passé. C’est là que se fait le lien : l’eau qui coule dans le fleuve de Stains of Oxus est le mur sur lequel les souvenirs, ou peut-être les rêves, se fondent ensemble. Partager les rêves dans l’eau du fleuve est un souvenir d’enfance de Saodat Ismailova et une tradition de l’Asie centrale. Ainsi, le voyage du fleuve Amou Darya/Oxus à travers divers territoires et États aujourd’hui différents est sans doute le lit de l’imaginaire de tout un peuple. Zukhra et Stains of Oxus sont des sortes de collections personnelles de l’artiste : un voyage imaginaire dans le rêve d’une jeune femme dont le temps reste indéfiniment ouvert. (Dort-elle ? La lumière change constamment, peut-être est-elle hypnotisée ou dans un état de léthargie ?) Un voyage réel accompli par l’artiste le long d’un fleuve, de la source à l’embouchure, explorant les rites quotidiens et l’imaginaire d’un peuple. Dans ce dialogue, entre un intérieur qui s’ouvre sur le passé et un paysage qui se déroule tout au long d’un parcours, les deux œuvres évoquent une cure de sommeil qui leur donne une présence subtile mais fondatrice. Zukhra est une compilation de sources sonores de diverses natures : voix, d’adultes et de bébé, émissions de radio, chiens qui aboient, corbeaux qui croassent et phrases poignantes (une voix d’homme récite « Lenin never came to Turkestan; he didn’t know our languages, traditions, habits, never saw our sky, never heard our songs… »). La musique, subtile mais toujours présente, enfle et diminue, habitant l’œuvre comme la colonne sonore d’un film d’horreur, jusqu’au crescendo et au finale où le corps de la protagoniste disparaît, faisant place à la noirceur du ciel faiblement illuminé par une seule et unique étoile. Le traitement du son est à ce point inhabituel et particulier qu’il amène à formuler la question principale de l’œuvre : où se déroule ce qui se passe effectivement au fil du temps et que nous pouvons définir comme étant « le film » ? Cela se produit-il « à l’intérieur » de la jeune femme allongée, au niveau de ses épaules, sur le mur, à l’extérieur de la chambre – dans une ville, ou un territoire ? Est-ce que cela s’est déjà produit, ou est-ce en train de se produire ? De manière similaire, le fleuve Oxus est un long corps étendu : les rêves et les vies qui le traversent – un pêcheur, un berger, une petite fille, un homme endormi, un tigre – résonnent comme des figures antiques mais bien présentes, faisant de l’œuvre un document atypique mais aussi une composition.

Au fil de ses recherches fouillant dans les profondeurs de l’histoire, des langues et des mondes de l’Asie centrale, Saodat Ismailova compose des œuvres dans lesquelles, pour des raisons énigmatiques, et malgré ce qui semble en être le projet, ce n’est jamais une figure de soliste qui en émerge, mais plutôt un chœur. Au fond, en donnant forme à un insolite portrait intérieur et à un paysage qui n’est pacifique qu’en apparence, Saodat Ismailova semble suggérer qu’être spectateur signifie nécessairement faire partie d’un organisme et d’un corps. Projeter n’est pas un acte mécanique mais une forme de connaissance. Et chaque action, même si elle est chorale et partagée, contredit la léthargie.

Andrea Lissoni

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Saodat Ismailova (Tachkent, Ouzbékistan), basée entre Paris et Tachkent, est l’une des représentantes internationales les plus accomplies d’une génération d’artistes d’Asie centrale qui ont grandi à l’époque post-soviétique et ont établi une vie artistique cosmopolite. Elle reste profondément engagée dans sa région natale où elle trouve sa source d’inspiration créative. Son premier long métrage 40 Days of Silence, une représentation poignante de quatre générations de femmes tadjiks vivant en l’absence totale d’hommes, a été nominé pour le prix du meilleur premier film au Festival international du film de Berlin 2014, et a ensuite été présenté dans des festivals du monde entier. Sa première installation Zukhra a été présentée dans le pavillon d’Asie centrale à la Biennale de Venise en 2013. En avril 2019, Qo’rg’on Chiroq – une enquête présentant toutes ses œuvres de galeries ainsi que ses recherches les plus récentes – a inauguré le nouveau Centre d’art contemporain à Tachkent.

Andrea Lissoni, doctorant, est curateur principal, International Art (Film) à la Tate Modern, Londres. Ancien conservateur au Hangar-Bicocca de Milan, co-fondateur du réseau artistique indépendant Xing et co-directeur du festival international Netmage à Bologne, il a co-fondé en 2012 Vdrome, un programme de projection en ligne pour artistes et cinéastes, dont il est depuis co-fondateur. À la Tate Modern, il a lancé un programme annuel de cinéma conçu comme une exposition se déroulant tout au long de l’année. Il a aussi été co-curateur de l’exposition et du programme en direct lors de l’inauguration du nouveau bâtiment en 2016, de l’exposition 2017 et 2018, de la Turbine Hall Commission 2016 de Philippe Parreno et de l’exposition élargie Joan Jonas (2018). Il est co-curateur de la Biennale de l’Image en Mouvement The Sound of Screens imploding, Centre d’Art Contemporain Genève, 2018-2019.

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