Uncanny Valley

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€ 20 / € 16
1h30
EN > FR/NL

Lorsqu’elle est trop grande, la ressemblance entre un robot et un humain éveille la méfiance. Elle met en doute la limite qui distingue encore l’homme de la machine, et avec elle, les certitudes qui définissaient jusque-là notre propre humanité. Cette zone de trouble, que le professeur de robotique japonais Masahiro Mori a qualifiée de « vallée de l’étrange » (uncanny valley), est le point de départ de Rimini Protokoll. Pour leur nouvelle création, le collectif allemand a collaboré avec l’auteur de théâtre Thomas Melle, dont l’apparence physique a servi de modèle pour le développement d’un robot humanoïde « plus vrai que nature ». Sur scène, le sosie mécanique se substitue à l’original humain, et soulève toute une série d’interrogations : Que devient l’original lorsque la réplique artificielle prend le dessus ? Peut-il apprendre à mieux se connaître lui-mème à travers cet alter-ego électronique ? L’original et son double sont-ils voués à la compétition ou l’alliance est-elle aussi possible ? Sommes-nous capables en tant que spectateurs de ressentir la même empathie pour la machine que pour l’être humain ? Uncanny Valley se confronte avec brio à la frontière de plus en plus ténue qui sépare ces deux réalités. Une forme aussi inquiétante que fascinante.

De : Rimini Protokoll (Stefan Kaegi) & Thomas Melle Münchner Kammerspiele
Concept, textes et mise en scène : Stefan Kaegi
Textes, corps et voix : Thomas Melle
Équipement : Evi Bauer
Animatronique : Chiscreatures Filmeffects GmbH
Fabrication et finitions des têtes en silicone / teintures et cheveux : Tommy Opatz
Dramaturgie : Martin Valdés-Stauber
Image vidéo : Mikko Gaestel
Musique : Nicolas Neecke
Surtitrage : Babel Subtitling  

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Kaaistudio’s
Production : Münchner Kammerspiele
Coproduction : Temporada Alta (Girona), Berliner Festspiele (Berlin), Immersion - Feodor Elutine (Moscou), SPRING Performing Arts Festival (Utrecht), FOG Triennale Milano Performing Arts (Milan), donaufestival (Krems)
Droits de présentation par : Rowohlt Theater Verlag, Reinbek bei Hamburg
Avec le soutien de : Ministère allemand des Affaires étrangères et Goethe Institut

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Ce soir, l’écrivain Thomas Melle invite le public à une lecture. Ce genre d’événements ritualisés permet, en théorie, un échange authentique entre lecteurs et auteurs. Mais, dans la mesure où l’auteur devient alors un personnage public, le projet n’est-il pas dénaturé ? N’est-ce pas la même sempiternelle discussion qui se déroule chaque soir ? Il serait peut-être même possible de déléguer cette tâche ingrate et répétitive à une machine. Un tel appareil pourrait ensuite être envoyé en tournée perpétuelle. Dans Uncanny Valley, le metteur en scène Stefan Kaegi (Rimini Protokoll) fait une expérience théâtrale sans comédiens. Thomas Melle est remplacé par un double animatronique. Mécanique de pointe, masque et programmation viennent transformer cette machine en comédien, dont les expressions, les gestes et le langage pourraient bien éveiller une certaine empathie – à moins que l’animatronique reste coincé dans cette « vallée de l’étrange » ? Sommes-nous convaincus par cette imitation ou amusés par son insuffisance ? Face à cette performance robotique, nous sentons-nous en décalage ou offensés ?

Les gens sont instables, ils deviennent nerveux, se fatiguent. Comment est-il possible de contrôler cette instabilité, et donc de l’empêcher ? Dans l’industrie, les robots accomplissent diverses tâches avec efficacité et précision, soulageant les ouvriers. Ces machines fiables réalisent inlassablement la même tâche, s’acquittant des missions pour lesquelles elles sont programmées. Afin d’éviter la moindre confusion émotionnelle, ils ont une apparence aussi peu humaine que possible. Les robots humanoïdes conçus pour apporter des soins aux personnes âgées reproduisent, eux, l’apparence humaine, afin de nous aider à mieux les accepter. Un tel humanoïde pourrait-il venir sur scène et prendre la place d’un écrivain pendant sa tournée ? Au moins cette machine ne se fatiguerait jamais et pourrait répéter le même programme, soir après soir, à l’infini.

Est-ce un soulagement de pouvoir externaliser les tâches désagréables ? Ou est-ce que cela éveille la peur d’être remplacé ? Quoi qu’il en soit, Thomas Melle cède le contrôle à son doppelgänger, qui tout à la fois le remplace et le supplante. Le robot sur scène est alors la projection d’un avenir dans lequel l’original humain devient indiscernable, au sein d’un monde instable où seuls les algorithmes et les machines sont constants. Le double animatronique, caractérisé par une précision mécanique imbattable, tiendra exactement les mêmes propos à chaque fois. Que signifie céder le contrôle à un code invariablement répété ? Quelle est la voix qui se fait entendre dans la vallée de l’étrange, et quelle est son intention ?

Uncanny Valley s’ouvre sur une déclaration de Thomas Melle : il va faire une conférence sur la question de l’instabilité. Lui-même a quitté le théâtre bien avant, mais il est malgré tout capable de parler de sa vie et de celle d’Alan Turing, fondateur de la science informatique. Les travaux de Turing ont ouvert la voie au développement des ordinateurs modernes et façonné notre compréhension de l’intelligence artificielle. Le doppelgänger de Melle utilise ces deux biographies pour parler de la perte de contrôle et des failles dans le quotidien. Mais l’expérience que Stefan Kaegi mène sur scène évacue complètement la moindre instabilité. Le doppelgänger exécutera toujours son program-me avec une fiabilité totale. Ce faisant, le robot Melle examine sa propre duplication et en vient à la conclusion que l’externalisation est la solution parfaite : « Après avoir partagé la partie de mon esprit que j’ai extraite pour mon livre, j’ai maintenant externalisé mon corps et peux le laisser partir en tournée et se charger de toutes les choses désagréables. » Thomas Melle lui-même, dont le double parle de la perte de contrôle, cède le contrôle et la responsabilité de cette performance à un robot et à sa programmation. En quoi cette soirée est-elle authentique ? Dans quelle mesure est-elle artificielle ? Il n’est peut-être pas nécessaire de résoudre cette question. Ce robot, en tout cas, affirme que ce n’est que via « une extrême artificialité… un contrôle extrême » qu’une représentation de sa propre instabilité peut devenir authentique.

S’il s’agit d’une duplication, les différences entre l’original et la copie sont bel et bien visibles. Le double de Melle essaiera d’adopter une gestuelle naturelle et de répondre aux attentes que peut avoir le public à l’égard d’un conférencier. Aspirons-nous à une identification avec l’humanoïde ? Il suscitera peut-être en nous une certaine empathie – mais une empathie avec qui ? Avec Melle, qui n’est plus là, ou avec le robot lui-même ? Il serait mensonger d’affirmer qu’il s’agit d’une copie naturaliste. Le fait que le robot soit incapable d’être parfaitement identique à l’original serait même un soulagement. Le spectateur pourrait alors, en toute confidentialité, se sentir distinct de la machine animatronique. Mais ne sommes-nous pas nous-mêmes conditionnés et programmés ? Un amateur de théâtre n’adhère-t-il pas à des conventions, n’accomplit-il pas un programme bien précis ?

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Stefan Kaegi a mis en scène diverses pièces documentaires, des pièces radiophoniques et des productions sur sites avec une grande diversité d’artistes, travaillant souvent sur l’impact des relations économiques sur les humains. Il a ainsi fait le tour du monde avec deux routiers bulgares et un camion aménagé et a mis en scène 10 000 locusts au Schauspielhaus Zurich. Sa pièce sonore Remote X est actuellement écoutée à Moscou, à Berlin et à Shanghai. Au théâtre Vidy-Lausanne, Kaegi a mis en scène Nachlass (Héritage) avec des personnes en fin de vie. Avec Helgard Haug et Daniel Wetzel, Kaegi travaille sous le label Rimini Protokoll, qui a reçu le Lion d’argent du théâtre à la Biennale de Venise en 2011. Récemment, Rimini Protokoll a mis en scène la vidéo multi-écrans Situation Rooms sur le commerce mondial d’armes. Le Hamburg Schauspielhaus a célébré la première d’une simulation de World Climate Change Conference, également montrée au Kammerspiele en 2015. Au Canada, Rimini Protokoll a monté 100 % Montreal avec cent représentants de la ville, sélectionnés pour refléter les statistiques. À Santiago du Chili, des centaines de souvenirs de l’ère Pinochet ont été programmés pour App Recuerdos. Avec le Münchner Kammerspiele, Rimini Protokoll a présenté International (State 1) dans les salles du Munich Glyptothek.

Thomas Melle a étudié la littérature comparée et la philosophie à Tübingen, à Austin, Texas, et à Berlin. En 2004, il fait ses débuts en tant que dramaturge avec 4 Million Doors (écrit avec Martin Heckmanns). En 2007 il publie le recueil de nouvelles Raumforderung, pour lequel il reçoit le prix de littérature de la ville de Brême en 2008. Son premier roman, Sickster (2011) a reçu le prix Franz-Hessel. En 2014, il publie 3000 Euros, qui figure sur la short-list du German Book Prize. En 2015, Thomas Melle, qui vit à Berlin, reçoit le Berlin Art Prize. L’année suivante, Die Welt im Rücken (Le Monde dans ton dos) est sur la short-list du German Book Prize. Avec ce livre, Melle offre au lecteur une plongée saisissante dans la vie et le raisonnement d’une personne maniaco-dépressive. Il a reçu le Klopstock Prize for New Literature et le soutien de la fondation Schiller. L’adaptation théâtrale du roman au Vienna Burgtheater (dirigée par Jan Bosse), avec Joachim Meyerhoff dans le rôle du personnage principal, a été sélectionnée pour le Berlin Theaterreffen en 2018. Thomas Melle a été nominé deux fois pour le Mülheimer Dramatikerpreis : en 2016 pour Bilder von Uns et en 2018 pour Transfer. Pour Uncanny Valley, un doppelgânger de Thomas Melle a été créé. Le visage et les mains de l’écrivain ont été reproduits, son corps mesuré. Thomas Melle a co-écrit le texte d’Uncanny Valley avec le metteur en scène, Stefan Kaegi.

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