Rhetoric Machine / Pop Ark

vernissage 9/5 - 18:00
10/05-01/06
from wednesday to sunday 11:00 > 18:00
with nocturnes until 20 every thursday
(Pop Ark runs every 30 minutes)

En 2007, Noah Fischer (en collaboration avec Flashkes) avait réalisé la scénographie de little red (play) : herstory, le spectacle à succès de andcompany&Co. Cette année, l'artiste new-yorkais présente à Bruxelles deux installations qui démontent la force persuasive des discours publics. Rhetoric Machine passe sous la loupe la rhétorique manipulatrice des présidents américains, de Franklin D. Roosevelt à Bill Clinton. Telle une lanterne magique au charme low tech, l'œuvre nous plonge dans un tumultueux ballet d'ombre et de lumière, contrepoint visuel à un montage sonore de chansons pop, de discours présidentiels et de bruits de bombes. Pop Ark, la nouvelle installation de Fischer, est elle aussi une réflexion plastique sur la rhétorique, cette fois celle des discours alarmistes sur le réchauffement climatique. Réunis dans une arche de Noé du xxie siècle, une horde d'animaux débattent de l'avenir de la Terre. Leurs paroles sont tirées des chats sur Internet autant que d'affirmations pseudoscientifiques ou du film d'Al Gore, An Inconvenient Truth. Qui a raison ?

Concept & installation
Noah Fischer

Composition sonore
Noah Fischer

Mixage audio
Graeme White

Remerciements à
Oliver Kamm Gallery, Douglas Repetto, Jon Kessler

POP ARK
Concept
Noah Fischer

Dramaturgie
Gregoire Paultre

Composition sonore
Noah Fischer, Gregoire Paultre, Ronnie Bass

Création des oeuvres d’art
Prem Makeig

Remerciements à
andcompany&Co. (Nicola Nord, Alex Karschnia, Sascha Sulimma) featured Youtube vloggers, Al Gore, Bill Cosby, KVS

Présentation
La Centrale électrique / De Elektriciteitscentrale, Kunstenfestivaldesarts

Production
Kunstenfestivaldesarts

Coproduction
steirischer herbst festival (Graz), Productiehuis Rotterdam (Rotterdamse Schouwburg)

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Du 10 au 19 mars, le Kunstenfestivaldesarts a communiqué par e-mail avec Noah Fischer. Les textes ci-dessous sont des passages de cet échange. Il y est question de Rhetoric Machine ainsi que de Pop Ark.

Dans les premiers jours, les courriels se penchent sur le type de rhétorique que Fischer applique à Rhetoric Machine et à Pop Ark. Les premiers passages s’interrogent sur la notion de liberté. Puis Fischer s’étend sur la signification de l’électricité dans son œuvre. Et pour finir, il réfléchit au caractère performatif des machines qu’il construit.

Le 15-mars-08 à 07:41 Noah Fischer a écrit :

Cher Lars,

Oui, la liberté est un excellent thème et j’espère qu’Ark nous y emmènera, bien que je ne puisse pas garantir un trajet tout en douceur…

Je suis d’accord avec vous/toi sur le paradoxe de la liberté dans la rhétorique politique. Ici, aux États-Unis, « liberté » est de toute évidence notre mot préféré, mais il a été entièrement dénaturé. Dans mes recherches pour Rhetoric Machine j’ai écouté beaucoup, beaucoup de discours présidentiels et j’y ai trouvé un schéma très paramétré où se dessinent un chemin vers la liberté et le destin utopique des Américains (et des populations en général).

Malheureusement, le chemin présente toujours un obstacle, il y a toujours quelqu’un qui fait barrage à la liberté. Une dernière guerre, et nous serons enfin libre…

Je sais que travailler sur ce thème semble lourd et ardu. Ce n’est pas le même état d’esprit que les « clavardages » en direct ou les interviews dans Little Red. Ceux-ci indiquent, comme tu le dis, une voie vers un nouvel usage du langage – peut-être une nouvelle rhétorique – qui ne serait pas aussi chargé d’histoire politique. Voilà qui est rafraîchissant. Mais vu ce qu’a suscité le fait de voir notre gouvernement, l’héritage des États-Unis et la situation globale imploser au cours des 8 dernières années – une expérience réellement étrange et cauchemardesque, un tunnel obscur, en somme –, j’ai senti qu’il fallait créer cette œuvre. Parfois, il faut pouvoir « fourrer son nez dans le caca ». C’est pour cela que j’aime lire Kafka : une sorte de mausolée à la stupidité humaine en forme de Galerie des Glaces. Voilà ce qu’il faut construire et c’est ce qu’est Rhetoric Machine. Ceci dit, au bout du compte Rhetoric Machine s’est révélé une histoire d’amour (troublée) et je crois que si on peut le voir, on comprend vraiment l’œuvre.

Pop Ark ne prend pas vraiment la même orientation. Les deux œuvres sont fortement liées à la culture de masse et au langage persuasif, mais comme je le mentionnais dans un mail précédent, après Rhetoric Machine, j’ai voulu me distancier de la critique pure de « l’homme » ou des grands symboles institutionnels. Al Gore est en effet très bien entraîné à la mimique, mais dans cette œuvre, à force de parler pour ne rien dire et de singer une rhétorique – bien que hautement personnelle – parfaitement formatée pour les médias, il détonne par rapport à un sentiment nouveau et plus libre. Je me suis inspiré des gamins qui ont grandi avec l’internet comme un état de fait, et s’expriment, font des montages, introduisent du son et communiquent en réseau avec leurs spectateurs sur leurs vidéoblogues. Ils semblent avoir trouvé une liberté (encore ce mot !) dans l’œil du cyclone des médias commerciaux et superficiels.

Il faut savoir que j’ai grandi en Californie, dans un monastère bouddhiste, inspiré du modèle traditionnel japonais. Un lieu magnifique et très serein, près de l’océan Pacifique. Les résidents méditaient et se soignaient, des gens bien, mais il y avait peut-être un problème : pour désigner le monde extérieur, on disait « le monde réel ».

À l’origine de ma pratique, il y a donc l’idée de faire face à la merde du monde réel, en tant que célébration/devoir d’y vivre. Quand je dis « faire face », j’entends « en faire de l’art » : mélanger de l’électricité très visible, qui est un composant invisible mais fondamental dans la société, avec des éléments de la peinture (les signifiants de l’art), du son, des structures narratives, etc. pour générer une expérience qui relève entièrement du monde réel (merdique), mais qui d’une manière ou d’une autre, le réorganise en expression artistique. C’est très laborieux, ce qui veut dire que je suis obligé de passer beaucoup de temps dans mon atelier – au lieu de faire de l’auto-stop sur une route de l’Ouest – mais en étant occupé à ça, les choses, le temps et l’état du monde tel qu’il est me procurent un plaisir simple, que je peux partager.

Rhetoric Machine est réellement ce que ça évoque : une machine à rhétorique. On pourrait dire que cette machine montre quelque chose qui se rapproche de l’essai multimédia. Avec Pop Ark, je ne peux pas dire ce que je montre juste en indiquant – c’est plus simple que ça – que c’est un grand vaisseau, une arche. Ce qui est excitant avec Ark, c’est que l’arche est en voyage.

Noah

Le 15-mars-08 à 19:59 lars kwakkenbos a écrit :

Bonjour Noah,

Merci beaucoup pour ta réponse.

Pourrais-tu m’en dire un peu plus sur l’électricité que tu évoques, et établir un lien avec la façon dont tu t’en sers dans ton œuvre ? Tu parles d’électricité invisible dans la société, alors que ton œuvre se caractérise par une même sorte d’élément de base, appelé électricité, qui pourrait tout relier. Comment cela fonctionne-t-il dans l’œuvre Rhetoric Machine et dans l’œuvre Pop Ark ? Comment l’électricité peut-elle contribuer à réorganiser la réalité (en l’utilisant pour créer de l’art) ?

Lars

Le 17-mars-08 à 07:23 Noah Fischer a écrit :

Bonjour Lars,

Voici quelques réflexions sur l’électricité dans mon œuvre.

L’un des privilèges d’être artiste est, je crois, de pouvoir mettre en lumière des choses courantes. Il ne faut même rien faire – il suffit de les introduire dans un contexte artistique, ce qui peut être un lieu de débats et de conscience sensorielle, intellectuelle et historique aiguë. Mais je préfère adopter une position plus active.

J’aimerais beaucoup mettre en lumière l’électricité. C’est de la lumière, de la chaleur, de l’énergie, et de la politique dans sa forme la plus pure. C’est l’énergie dont nous dépendons. Pourtant, pendant des générations, on nous a appris à nous en méfier, à laisser ça aux spécialistes, ou à trouver ça ennuyeux même si les niveaux de consommation augmentent en permanence. À l’instar des feux de signalisation, ou de l’écran d’ordinateur devant lequel il nous faut rester assis à longueur de journée, l’électricité exerce un certain contrôle sur nos existences, mais nous n’en avons plus conscience.

Je crée des œuvres sur l’électricité, donc j’utilise de l’électricité. Je n’ai vraiment pas le choix. Même si je faisais des huiles sur toiles, ou des sculptures éphémères en sable, un réseau électrique apparaîtrait à l’horizon. Telle est la société occidentale. J’ai choisi de me servir activement de cette énergie dans mon œuvre et, comme nous l’avons déjà dit, de développer ma pensée à l’intérieur de cette œuvre électrique en vue de créer de nouvelles formes. Que dire de ces formes ? Eh bien, l’électricité a des lois qui les déterminent. Si on touche certains câbles, on reçoit une décharge – une sensation forte dont j’ai fait l’expérience à plusieurs reprises. L’électricité est soit totalement allumée, soit totalement éteinte, pas de demi-mesure. C’est réel ! Et puis, quand j’ai commencé à travailler avec de la lumière et des moteurs, cela m’a procuré de la liberté : j’ai évité de devenir un « bon électricien » et de canaliser cette énergie dans un réseau, au lieu de ça, je cherche à préserver un aspect de l’énergie brute qui m’a fasciné dès le départ.

Il n’y a pas de haute technologie dans mon œuvre, au contraire, elle est plutôt lo-tech. Mais je me penche de plus en plus sur l’ordinateur, qui est soit un cerveau électronique, soit un miroir. Les ordinateurs portables (qui apparaissent dans Pop Ark), les iPod, les iPhone, et autres objets de ce genre deviennent de plus en plus petits, et on nous encourage à nous soucier de moins en moins de l’énergie électrique, mais à penser à l’expérience, aux réseaux, aux émotions, aux connectivités, aux options… Mais ne soyons pas dupes, l’électricité a toujours quelque chose de brut, de primitif, de dangereux et de beau, qui est peut-être le reflet de l’esprit humain. Derrière l’ordinateur portable, il y a cette chose primitive que j’aimerais révéler à travers mon art.

Dans Pop Ark, j’ai construit des boîtes de commutation, qui ressemblent à des ordinateurs portables, dans lesquelles je fais passer toute l’électricité de l’installation. Il y aura un grand poteau et des lignes électriques qui parcourront l’espace. L’installation est gérée – comme Rhetoric Machine – par un grand tambour de commande couvert de câbles électriques, baptisé « Gore-Bot » et qui fonctionne comme une boîte à musique. Une petite puce électronique pourrait tout aussi bien assurer les commandes de l’installation, mais je veux exposer l’électricité au grand jour. Cette machine ressemble peut-être à une antiquité, mais à New York, il y a sur chaque feu de signalisation une boîte métallique qui remplit la même fonction.

Noah

Le 17-mars-08 à 6:31 lars kwakkenbos a écrit :

Bonjour Noah,

Ce qui me fascine en premier lieu dans ta réponse, c’est ta conscience de la présence physique de l’électricité – capable de fournir de la chaleur et du courant mais pouvant également être nuisible – et par conséquent de son rapport à nos sens et à notre corps. Peux-tu étayer cela ?

La seconde chose qui me fascine est ton assertion : le caractère primitif, la dangerosité et la beauté de l’électricité reflètent peut-être le caractère primitif, la dangerosité et la beauté de l’esprit humain. Transformes-tu tes machines en métaphores pour des modes de pensée ou des sensations ?

Lars

Le 18-mars-08 à 08:54 Noah Fischer a écrit :

Cher Lars,

L’électricité est une expérience physique et, comme je l’ai mentionné, on en prend conscience quand on reçoit une bonne décharge. Je ne la considère pas comme quelque chose de nuisible – interagir avec de l’énergie pure est une expérience très étrange, mais intéressante. À New York, Times Square est un lieu de forte concentration de lumières et de communications électriques. Quand je suis à proximité, je réagis intensément aux champs électriques. D’habitude, je me mets à fredonner des chansons populaires – je ne peux pas demeurer silencieux, à moins que je ne fredonne pour atteindre le silence – comme si l’esprit voulait compenser une charge négative.

À ta seconde question : j’établissais un lien entre le cerveau et l’ordinateur et démontrais qu’il y a en effet quelque chose de primitif dans les deux, malgré leur apparence de systèmes opérationnels bien organisés. J’imagine que c’est l’arbre qui cache la forêt. La manière dont nous utilisons l’électricité dans la vie sociale – fournie par de grands générateurs qui fonctionnent au charbon, à l’eau ou à l’énergie nucléaire, elle passe par des transformateurs qui la réduisent à des tensions domestiques de 110 ou 220 volts pour être distribuée dans nos appartements et finalement pénétrer, à basse intensité, dans nos ordinateurs portables dans lesquels circule de l’information – est très proche de l’anatomie humaine : du système nerveux ou de la circulation sanguine. Nous semblons avoir créé un monstre gigantesque assoiffé d’électricité, mais en général nous n’en voyons qu’un aspect minime – l’économiseur d’écran par exemple. J’aime me concentrer sur la situation globale, ce qui est dangereux (ça ne répond pas à l’esprit de l’iPod). C’est aussi la question sur laquelle porte – ou devrait porter – la discussion autour du réchauffement global : apprendre à faire marche arrière. Mais ce n’est pas qu’un exercice intellectuel, il faut s’impliquer. Je préconise donc de démonter des appareils électriques pour voir comment ils fonctionnent. Tu pourrais même recevoir une décharge.

Percevoir le caractère primitif, la dangerosité et la beauté des humains fonctionne à peu près de la même manière. On peut lire les journaux, avoir des discussions de fond avec des amis intelligents, prendre le thé et partager un bon repas et penser que tout va bien et qu’au bout du compte, la civilisation l’emportera. Mais la réponse n’est pas si évidente. Actuellement, il y a une violence et une injustice dans le monde qui défient toute logique. Nous avons de la chance de ne pas en être victimes pour le moment. Il faut également faire marche arrière par rapport à ça ; il faut s’engager davantage dans la compréhension de l’expérience humaine à ce niveau.

Noah

Si l’électricité semble si proche du genre humain, c’est parce que nous avons appris à l’exploiter. Et puis, la civilisation humaine a volé en éclats.

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Originaire de la baie de San Francisco, Noah Fisher est à présent établi à New York.



Il crée des installations lo-tech en 4 dimensions, travaille avec des metteurs en scène de théâtre et des musiciens, sans oublier la peinture et la photographie auxquelles il se consacre également. Diplômé de la Rhode Island School of Design en 1999 puis de la Columbia University en 2004, il bénéficie de la bourse d'échange Fullbright et, dès son retour de Hollande, présente sa première exposition solo à NY : Rhetoric Machine (Oliver Kamm Gallery). Pendant trois ans, Fischer entame une collaboration ininterrompue en tant qu'auteur, concepteur et acteur avec la compagnie théâtrale andcompany&co. En résulteront little red (play):herstory (kfda07), Time Republic (steirischer herbst festival).

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