Penthesilea

16, 17, 19/05 > 20:30
20/05 > 22:00

Amazone invaincue, Penthésilée reçoit en plein cœur une flèche, celle de l'amour. Décochée par Achille, qu'elle désirera et... déchirera avant de le dévorer. Et de succomber. Kleist en fit une pièce de théâtre. Cinq jeunes créateurs s'en saisissent. Ils en isolent le monologue. Talents associés, interdépendants, ils cristallisent son chancellement : jeu sur le fil du chant, peinture sur fibre de verre translucide, musique électro-acoustique manipulant live sons et voix, lumière et espace oscillants. Par éclats, ils plongent dans la conscience cruelle et hallucinée de cette femme en guerre avec elle-même, dans le vacillement fatal de sa chair et de son esprit. La scène est son abîme.

Création d'après le texte de
Heinrich Von Kleist
Mise en scène
Françoise Berlanger
Visual art
Marcel Berlanger
Avec
Françoise Berlanger
Assistante à la mise en scène
Elise Vandergoten
Musique
Cédric Dambrain, Patrick Delges
Scénographie & costumes
Thibault Vancraenenbroeck
Lumière
Xavier Lauwers
Coproduction
La Cerisaie, Ministère de la Communauté française - Service du Théâtre & Musique classique, Théâtre de la Place, KunstenFESTIVALdesArts
Merci à
SACD, La Fabrique de Théâtre, Michel Tanner, Claude Turmes, Olivier Bastin, Dan Liefooghe, F-X Locquet, Veronika Mabardi, Sofie Kokaj, Marie-Christophe Lambert, Le CIFAS, La Balsamine, Wallonie-Bruxelles-Théâtre, ma fille Ora Liefooghe, Jenny Hassewer, Gérard Berlanger, Isabelle Berlanger, Jean Tempels, Véronique Pironet, Olivier Berlanger, Sandra Cécius, Thierry V., Jo Carton...
Présentation
Théâtre National de la Communauté française, KunstenFESTIVALdesArts

Cette pièce est dédiée à l'écrivain, metteur en scène Belge Jean-Christophe Lauwers (1971-2001)

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« Écoutez - et là où vous êtes, demeurez pétrifiées car je suis la Gorgone africaine. [...]

Car maintenant je descends en mon cœur comme dans le fond d'une mine - et j'en retire - aussi froide que le métal - la pensée qui va m'anéantir. Ce métal, je le purifie au feu de la détresse - j'en fait un dur acier - je le trempe de part en part dans le venin du remords - je le porte sur l'enclume infrangible de l'espérance - et je l'affile et je l'effile en poignard - et à ce poignard enfin je tends ma poitrine. Là ! - là ! - là ! - là ! - Et encore ! Et c'est bien. [...] ».

Heinrich Von Kleist, Penthésilée, Scène XXIII et XXIV, traduction Julien Gracq, Ed. José Corti, Paris 1954, pp 106 et 122.

« Aucun n'est au service de l'autre mais chacun est la condition de l'autre ». Cinq jeunes créateurs œuvrent ensemble à « déverrouiller de l'intérieur » la conscience affolée de Penthésilée, reine de ces Amazones, libres et guerrières, qui rejettent tout emprise masculine, à commencer par celle de l'amour. Sur le champ de bataille, Penthésilée s'éprend subitement et follement d'Achille. Un désir qui la déchire, transgression absolue de sa raison et des lois de son clan. L'un des représentants les plus originaux du romantisme allemand, Heinrich Von Kleist explore, en une pièce radicale et instable, le basculement fatal de ce personnage mythique dont il arpente par les mots les sensations fulgurantes et les déverrouillages de la conscience.

« Ce sont les états de cette Penthésilée dépeinte par Kleist qui nous ont rassemblés. Nous ne nous sommes pas choisis pour chercher ensemble quel projet nous allions réaliser : c'est le projet lui-même qui a aimanté chacun d'entre nous : Françoise Berlanger, actrice/metteur en scène, Marcel Berlanger, plasticien, Cédric Dambrain et Patrick Delges,musiciens, Thibault Van Craenenbroeck, scénographe/costumier et Simon Siegmann, concepteur de lumière...

« Chacun est la condition de l'autre... » La démarche créative qui s'amorce ressemble à un prisme. Sa lumière initiale est le mot, par qui passe le cheminement de cette femme en proie au vacillement. Une lumière qui heurte l'espace du théâtre - mental -, verbe qui se diffracte au gré du jeu, de la peinture, de la musique, de la scénographie et de l'éclairage, mouvants, interactifs et complémentaires. Ou encore, le texte de Kleist tel un fluide d'un volume constant qui ne cesse de chercher son équilibre dans plusieurs vases communicants - chaque discipline mise en jeu. Même le montage final des fragments de Kleist ne se stabilisera qu'au stade ultime des répétitions.

Marcel, le peintre, se passionne depuis 2002 pour le champ de possibilités qu'ouvre la peinture sur toile transparente en fibre verre : une trame souple qu'il rigidifie de résine avant d'y peindre à l'huile un tableau traversé de lumière, désormais visible à l'envers comme à l'endroit. Son intervention visuelle se donne ici à lire comme la phrase d'un rébus, à la manière de Freud qui parlait des rêves comme une « écriture en images » appelant le déchiffrage : mots d'un récit - énigme du rêveur - qui composent une chaîne associative offerte à l'interprétation. Chrysanthème, cyprès, petite boule florale nommée dorridge green, tête de harpie (rapace diurne), agave aux feuilles « agressives et guerrières »... Six images peintes en noir et blanc, d'un trait réaliste, dont la figure importe autant que la structure, six images sur toiles translucides de différents formats, suspendues en lignes sur l'horizon de la page mentale d'une Penthésilée qui se verra attirée par l'une ou l'autre au gré des états qui la traversent. « Un front de mer », dit Marcel, « un front de guerre... » Et, au-dessus du public, pendra une autre toile, perpendiculaire, perforée par une salve meurtrière, peut-être le profil d'une femme ou la blancheur d'une surface vide, vierge et déjà blessée...

Simon, de son côté, ne conçoit pas un éclairage qui dirige le regard mais plutôt un « bain lumineux », une manière de rayonnement, d'aura ou d'irradiation... Autonome, sa lumière créera du rythme et de l'espace-temps. Homogène, elle décloisonnera plateau et salle. Dialoguante, elle se nourrira de la création musicale et s'absorbera dans les états de Penthésilée. Thibault, le scénographe, crée aussi les costumes. Il veille à la circulation mobile de l'ensemble : le corps mouvant de l'actrice qu'il veut « plongé dans un élément d'instabilité », la présence fixe des musiciens dont il dessine les directions d'émission. Le sol disparaîtra sous une fumée blanche, tapis volubile et volatile, vivant au gré des déplacements de Penthésilée, mi-femme mi-animale, coupée en deux : buste nu à la peau claire et large jupe en souple peau de bête, noire, luisante... soyeuse et lourde.

En fond de scène, les deux musiciens, légèrement surélevés, l'un à l'ordinateur, l'autre aux synthétiseurs : ils sont la résonance auditive de la conscience modifiée de Penthésilée, le relief de ses gouffres. Cédric et Patrick interviennent en temps réel au terme d'un long travail où la matière sonore les aura amenés à participer activement à la (dé)structuration du texte de Kleist, jusqu'au montage final. La voix de l'actrice, sa texture, sa granulosité, son souffle, son timbre, son rythme sont autant d'éléments mobilisateurs pour la musique et mobilisés pour elle. A l'œuvre, une profonde interactivité. Le son comme un écho intérieur des états physiques. A l'actrice, sa vocalité mouvante. Au synthé, ses développements graduels et obsessionnels. A l'ordinateur, l'arborescence de traits acérés, sombres et pulsatifs.

Cette lumière initiale du texte de Kleist se démantèle pour mieux se reconstruire. Son montage ne suivra pas le fil de la narration. « Il nous fallait la déstructurer pour habiter le corps de la langue, déployer sa syntaxe à travers le prisme des disciplines. » Sans cesse remises sur le métier, Françoise propose de multiples articulations à ses complices. Elle les teste vocalement et catalyse le texte autour de différents états qu'actrice, elle exhalera. Le fond et le son de la langue ne forment ici plus qu'un et même périple. Puisque chez Kleist, l'indicible violence n'est jamais incarnée mais s'image de l'intérieur du mot. Télescopant le lyrique et le concret, la pulsion et la raison, l'errance de Penthésilée s'expérimente, oscillant sans cesse entre le rire, le plaisir et les larmes, la détresse, entre le qui-vive de la chasse, la rage, le sauvage et la concentration déterminée. « Les contrastes entre ces états sont très forts et il est fondamental pour nous de ne rien souligner : préférer l'instable à l'installé, la force du mot à l'intention de jeu, effacer la frontière entre l'intérieur et l'extérieur. »

« Le romantique est le terrain fertile sur lequel se développeront les recherches sur l'inconscient », termine Marcel. Sur la table de travail gisent quelques figures géométriques : nœud de Moebius et cercle hypnotique du Tore dont Lacan se saisit de la métaphore pour fonder une part de ses théories, formes présentes telles des trames souterraines inspirantes pour chaque discipline sollicitées en scène. Sans issue possible, arpenter le plateau, pérégriner sur un chemin qui mue continuellement sa surface en profondeur, sans dessus dessous, sens dessus dessous...

« Rien ne peut la faire sortir de sa nuit et de son secret », écrit Kleist au sujet de Penthélisée. Hors la mort. Son ultime délivrance ?

Claire Diez

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Françoise Berlanger est née à Oran (Algérie) en décembre 1969. Après des études d’éducation physique et de kinésithérapie, elle aborde le théâtre en 1989 avec Veronika Mabardi (auteur, metteur en scène, dramaturge). De 1990 à 1994, elle est observatrice et assistante auprès des Ateliers de l'Échange de Bruxelles et pratique en outre le masque avec Mario Gonzales, Serge Poncelet et le groupe Commedia All Improviso. De 1994 à 1997, elle étudie l’interprétation dramatique à l'INSAS. Sa formation achevée, elle joue uniquement dans de jeunes compagnies en Suisse, en France, en Italie et en Belgique. Elle est attirée par les jeunes personnalités extrêmes, comme Claire Gatineau, Fabrice Gorgerat, Jamal Youssfi, Jean-Marc Musial, Sofie Kokaj, Marine Haulot et Benoit Verhaert, metteurs en scène travaillant sur des auteurs comme H. Müller, L.Trolle, F.G. Lorca, P. Weiss, Sade, P. Pasolini, J.-P. Verheggen, T. Gunzig ou leurs propres textes. C'est après L'école des maîtres - Euripide et Ezra Pound - avec Mathias Langhoff qu'elle décide de se lancer dans la mise en scène. Elle s’associe au jeune metteur en scène et écrivain belge Jean-Christophe Lauwers en 1999. Ensemble, ils montent dans un lieu désaffecté du nord de Bruxelles Ciment de H. Müller et La guerre selon Gianfranco Cavalli Sforza d’après Müller, Weiss, Verheggen et Lauwers. En 2001, elle choisit d’explorer le théâtre à travers d'autres disciplines comme la musique et les arts plastiques. Elle se lie alors au plasticien Marcel Berlanger, au compositeur Dan Liefooghe et au musicien F.-X. Locquet pour un projet autour de l'auteur romantique allemand Kleist. Les rencontres qui ont suivi, avec Cédric Dambrain, Patrick Delges, Tibault Van Craenenbroeck et Simon Siegmann, ont encore renforcé cette volonté d'apporter au théâtre un autre regard. Son premier texte dramatique, L'œuf blanc, vient d'être sélectionné pour le festival « Enfin seul (4) » de Bruxelles en octobre 2006.

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