harS

10, 13, 14, 15/05 > 20:30
11/05 > 18:00
50 min

Chorégraphie pour une danseuse et une harpe.

Pionnière de la danse contemporaine en Turquie, active depuis plus de vingt-cinq ans à Istanbul, Aydin Teker aime mettre les corps dans des situations déstabilisantes, pour solliciter jusqu'à l'extrême leurs capacités d'adaptation dynamique. Dans harS, une harpe s'offre comme une extension du corps humain. Au gré des manipulations, l'identité fonctionnelle de l'instrument se dérobe au profit de sa plus pure qualité sculpturale. Mise à l'épreuve, la danseuse (et harpiste) Ayşe Orhon exerce une force physique et un contrôle virtuoses afin de conquérir ce « territoire » étranger. Dans un processus de transformation continue, les deux entités cherchent à entrer en symbiose, leurs caractéristiques respectives se contaminant pour donner naissance à des images hybrides d'une beauté hallucinée.

Mise en scène
Aydin Teker

Chorégraphie
Aydin Teker, Ayse Orhon

Performance
Ayse Orhon

Conseil musical
Evrim Demirel

Création costumes
Ayşegül Alev

Création lumières
Thomas Walgrave

Présentation
Les Brigittines, Kunstenfestivaldesarts

Production
Bimeras | iDans (Istanbul)

Coproduction
Festival Alkantara (Lisbon), Biennale Bonn, Baltoscandal Festival (Rakvere), Productiehuis Rotterdamse (Rotterdamse Schouwburg), Festival Culturescapes (Basel), KunstenFESTIVALdesarts

Projet coproduit par NXTSTP, avec le soutien du programme Culture de l’Union Européenne

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Une relation insolite avec une harpe…

Une interview de la chorégraphe Aydin Teker et de la danseuse/musicienne Ayşe Orhon au sujet de harS

Aylin Kalem

Dans votre œuvre précédente, aKabi, la chorégraphie s’articulait autour de la relation entre le corps et des chaussures aux talons compensés d’une hauteur exceptionnelle. Dans ce spectacle-ci, vous explorez la relation entre un corps et une harpe, cet instrument si imposant. Quel est le moteur derrière les relations particulières aux objets que vous introduisez dans vos créations chorégraphiques ?

Aydin Teker : Je pense que c’est une inclination qui me vient des cours de composition que je donne à mes étudiants. Je leur demande d’explorer l’idée d’une relation à un objet. Je sais que je n’amorce absolument pas un projet avec l’idée de créer une relation à un objet, cependant, elle est là. D’autre part, je ne considère pas la harpe comme un objet, mais plutôt comme un personnage, que je qualifierais même de très fort. J’ai le sentiment qu’Ayşe interprète un duo, pas un solo. Toutes les deux sont engagées dans une relation mutuelle.

Lorsque j’ai commencé à me servir de la harpe, j’avais un réel problème avec la beauté de l’instrument. Tout ce que j’entreprenais devenait trop beau à cause de la nature profondément esthétique de la harpe. Sa beauté me perturbait. Je crois que chaque œuvre requiert un certain laps de temps pour se révéler et nous guider. Je crois aussi qu’il faut pouvoir attendre que ce moment se produise. Je ne comprends pas l’idée de créer dans la précipitation, parce que je me concentre sur la recherche, sur le temps que je passe avec Ayşe au studio, sur le processus d’exploration, ce cheminement commun vers la découverte. J’aime l’idée du laboratoire, l’expérience est unique. Sans cela, l’œuvre risque de devenir un produit, il faut ce quelque chose qui entretient la vitalité de l’œuvre.

Quelle est votre méthodologie créative ?

Aydin Teker : Je ne fais pas grand-chose sur le plan physique, je regarde Ayşe et je parle beaucoup. Quelqu’un m’a demandé si j’imagine quelque chose quand je commence à créer. La réponse est non : je n’imagine absolument pas ou ne réfléchis pas à comment sera l’œuvre. Je suis juste curieuse de ce que le processus va donner. Pour cette création, je n’en avais aucune idée avant de l’entamer. J’ignorais que j’allais dépasser la beauté de l’instrument.

Comment avez-vous décidé de travailler avec une harpe ?

Aydin Teker : J’avais déjà créé une œuvre avec une contrebasse, en Angleterre. Je savais qu’Ayşe a des antécédents de harpiste et qu’elle n’avait plus touché à l’instrument depuis très longtemps. Au cours de l’une de nos conversations, l’idée de nous servir de la harpe a surgi. C’était un moment important. Puis, je suis allée à Paris et j’ai rapporté cet instrument immense, en ne pensant plus au projet. J’ai d’ailleurs fait pareil pour les chaussures d’aKabi : dès que j’en ai eu l’idée, je me suis mise à les chercher. Je n’ai pas perdu de temps à me poser des questions qui commencent par « Et si… ». Lorsque nous avons eu la harpe, nous ne bénéficions pas des conditions de travail actuelles. Nous cherchions un studio. Transporter la harpe partout où nous allions était une tâche extraordinairement laborieuse. Un jour, nous marchions dans les ruelles étroites d’Istiklal, et Ayşe portait la harpe. Nous sommes tombées sur l’un de ses jeunes amis qui s’est proposé de nous aider. Lorsqu’il s’est rendu compte de la lourdeur de l’instrument, il s’est littéralement enfui. Nous avons travaillé dans des conditions difficiles. Finalement, nous avons trouvé un studio, mais il y faisait tellement chaud que les cordes de la harpe n’arrêtaient pas de se briser. La motivation pour continuer, malgré tout, me venait de la curiosité que je ressentais par rapport à l’évolution de notre relation à l’instrument. Par ailleurs, cet instrument nous a permis de découvrir nos limites respectives. C’est un processus exaltant. Cela fait à présent près de deux ans que nous travaillons à ce projet.

Au début, je trouvais qu’Ayşe, qui est à la fois musicienne et danseuse, devait jouer de l’instrument. J’ai toutefois pris conscience que je ne pouvais pas « imposer qu’il y ait ceci et qu’il y ait cela » dans le spectacle. C’est l’œuvre elle-même qui décide ce qui est nécessaire : voilà ce que j’ai fini par comprendre avec le temps. Je sais aussi que si je n’inclus pas un problème ou un obstacle, le spectacle n’ira nulle part.

En général, dans vos œuvres, le problème ou l’obstacle est d’ordre physique. Vous ne vous penchez pas sur les problèmes de la société ou sur des messages politiques.

Aydin Teker : Si j’avais un message à transmettre, je le formulerais, je n’en ferais pas un spectacle. Ce que je recherche réellement, c’est à dépasser l’esthétique et les limites physiques. Nous savons ce que nous avons déjà et ce qui est considéré comme beau. Je cherche ce qui est au-delà.

La relation à l’objet que vous établissez, tant dans aKabi que dans harS, transforme le corps. Les objets deviennent une extension du corps. Dans ce sens, votre approche est quasi technologique.

Aydin Teker : C’est exact. Bien que je ne parte pas de cette idée, j’y aboutis d’une façon ou d’une autre. Pour qu’un corps s’adapte à de nouvelles extensions, il lui faut développer une certaine technique. Il faut que le corps soit puissant, que le système nerveux perçoive les nouvelles conditions, et que la personne accepte ce nouvel état.

Quel genre d’expérience avez-vous vécue dans votre relation à la harpe, pas en tant que musicienne au sens conventionnel du terme, mais en tant que danseuse/musicienne ? Comment cette expérience a-t-elle changé votre perception ?

Ayşe Orhon : J’ai commencé ma formation musicale très jeune, mais je ne me suis jamais considérée comme une musicienne. Dès le début du projet, j’ai dit à Aydin Teker que je ne suis pas musicienne. Cependant, j’ai changé d’avis depuis lors. Tout au long du projet, il m’a fallu me souvenir et développer ce que j’avais appris au cours de ma formation musicale. Je crois que la musique et la danse se ressemblent dans la mesure où les deux disciplines s’adressent au corps et à l’esprit, et suivent une même voie en matière d’expression, l’une sous la forme de sons, l’autre sous la forme de mouvements. Dans ce projet, les deux courants coexistent. Au début, j’étais très douce avec la harpe, j’avais peur qu’elle ne tombe et ne se casse. Mais au fur et à mesure, je me suis familiarisée avec sa dimension et son poids et j’ai commencé à mieux comprendre son langage. Moins j’avais peur, plus je découvrais son potentiel. Ce fut néanmoins un long chemin pour en arriver là. Être côte à côte et face à face avec cet instrument dont j’ai joué pendant des années, assise sur une chaise, a suscité en moi la curiosité d’établir avec lui différentes formes de relation. Je me posais beaucoup de questions, par exemple, suis-je capable de la soulever ? Que se passerait-il si je la renversais ? Est-ce qu’elle pourrait me contenir ? Chaque curiosité m’a menée à de nouvelles idées et à de nouveaux problèmes. La patience et l’attention d’Aydin Teker sont très précieuses pour moi. Je suis d’un naturel plutôt impatient, je veux réaliser mes désirs ou ses suggestions de manière spontanée, mais ce n’est pas la méthode à suivre. Il faut y travailler avec beaucoup de précautions et de façon systématique.

Quel effet physique vous a fait le développement de votre virtuosité dans la manipulation de cet instrument lourd et massif ?

Ayşe Orhon : Sur scène, nous sommes comme deux rivales. Plus qu’une personne qui maîtrise les mouvements que je suis tenue d’exécuter, je suis plutôt comme quelqu’un qui tente d’exister dans cette rivalité. Peut-être est-ce ce genre de compétition qui révèle tous ces matières « virtuoses ».

Quel était votre rôle en tant que danseuse dans ce processus de création ?

Ayşe Orhon : J’occupais une position contradictoire. J’ai une formation de chorégraphe plutôt que de danseuse. Le premier projet auquel j’ai travaillé avec Aydin Teker s’intitulait Density. J’étais censée apprendre le rôle dansé par Kelly Knox. C’était une expérience intéressante pour moi, je n’avais pas l’habitude d’apprendre un rôle déjà établi. Cependant, ce type de processus de création est plus complexe. La signature chorégraphique appartient à Aydin Teker, mais en même temps, je ne suis pas le genre de personne qui fait tout ce qu’on lui dit. Mettons que je suis plutôt quelqu’un qui produit le non-dit. Je ne peux m’empêcher d’exprimer mes pensées et mes désirs. Mais nous étions à trois pendant les répétitions. Aydin Teker esquissait un pas, je le développais, et puis la harpe posait un autre pas sur la voie de la création.

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Aydin Teker
D'origine turque, Aydin Teker est chorégraphe et enseigne la danse. Alors qu'elle est fraîchement diplômée au conservatoire national d'Ankara, elle devient danseuse au sein des ballets de l'opéra national d'Ankara. En 1976, elle reçoit une bourse d'étude à Londres puis aux USA. Elle obtient son BFA et MFA à la Tisch School of Arts of New-York University ainsi que le Diploma of Adequacy (équivalent au doctorat) en 1993 et le titre de «professeur» en 2001. En 1993, elle obtient une bourse de recherche (Fulbright) et repart à New York afin d'explorer les nouvelles possibilités inspirées des théories somatiques. Ses chorégraphies et ses travaux «in situ» ont été présentées dans un grand nombre de pays. Parmi ces différents projets, Density s'est distingué lors du 22e Zurich Theaterspektakel et sa dernière création aKabi a été acclamée à l'occasion de plusieurs festivals de renommée. Aydin Teker est actuellement membre de la section «danse moderne» de la Mimar Sinan Fine Arts University d'Istanbul.

Ayse Orhon

Alors qu'elle professait dans le domaine musical (harpe) et sportif (natation synchonisée), Orhon a poursuivi son apprentissage par la danse et a obtenu le diplôme de la DansAkademie/EDDC (Arnhem-Duesseldorf) en juin 2001. Cinq ans plus tôt, elle était déjà impliquée dans différents projets, ses propres chorégraphies et des installations vidéo. Alors qu'elle est alors professeure invitée pour la danse contemporaine dans trois différentes universités d'Istanbul et au centre national de danse contemporaine d'Angers (France), elle collabore avec Aydin Teker dès 2002 et travaille également avec Emmanuelle Huynh, chorégraphe française. C'est notamment à Ayse Orhon que l'on doit la création de la «CATI Contemporary Dance Artists Association» (2004) et de la plus récente « AMBER - Association for Process-based Arts».

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