A invenção da maldade

    10/05  | 20:00
    11/05  | 15:00
    11/05  | 22:00
    12/05  | 15:00
    12/05  | 20:00
    13/05  | 20:00

€ 18 / € 15
1h

No seats
Contains nudity

Chorégraphe, chercheur et performeur brésilien, Marcelo Evelin compte parmi les figures les plus influentes de la danse contemporaine. Il revient au festival avec une nouvelle pièce créée à Teresina, sa ville natale, dans l’entrepôt qui sert aujourd’hui de lieu de travail à la compagnie. Dans cet espace, le béton et les murs bruts reflètent la violence de la vie urbaine environnante. Dedans comme dehors, les corps sont traversés quotidiennement par la précarité, les tensions politiques et l’intolérance croissante envers les minorités et les artistes du pays. C’est dans ce contexte inquiétant que Marcelo Evelin donne forme à A invenção da maldade (L’invention du mal). Avec une innocence féroce, six performeurs s’abandonnent aux forces d’un mal archaïque et primitif. Ils quittent leur intériorité, transgressent les frontières de leur propre corps et se laissent transporter par une hyper-physicalité ravageante. Pris au milieu de ce champ de bataille, le spectateur n’a d’autre choix que d’assister à la manifestation physique de ce qui demeure sinon intangible et refoulé dans l’obscurité. Avec A invenção da maldade, Evelin ranime les forces vitales de l’altérité et lance une réponse à l’appel alarmant du mal. A Bruxelles, c’est dans les espaces industriels de Kanal – Centre Pompidou qu’il fomentera cette nouvelle insurrection des corps.

Une pièce de : Marcelo Evelin/Demolition Incorporada
Concept et chorégraphie : Marcelo Evelin
Création et danse : Bruno Moreno, Elliot Dehaspe, Maja Grzeczka, Márcio Nonato, Matteo Bifulco, Rosângela Sulidade
Création sonore : Sho Takiguchi
Dramaturgie : Carolina Mendonça
Recherches philosophiques : Jonas Schnor
Collaboration : Christine Greiner, Loes Van der Pligt 

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Kanal – Centre Pompidou
Production : Demolition Incorporada (BR), Materiais Diversos (PT)
Coproduction : Kunstenfestivaldesarts, Kanal – Centre Pompidou, HAU – Hebbel Am Ufer, Mousonturm, Teatro Municipal do Porto, Festival d'Automne à Paris
Soutenu par : MI ME School – Academy of Theatre and Dance (Amsterdam), Rumos Itaú Cultural 2017–2018 (Brasil), Xing/Live Arts Week (Italy)
Créé en résidence à : CAMPO Arte Contemporânea, Teresina-Piauí-Brasil 

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L’Invention de la Méchanceté

Je ne suis plus là. Mais l’espace est toujours vivant dans mon corps. Le vaste sol en béton. Un carré au milieu de la pièce encadré par quatre colonnes. On entend le son vrombissant de voitures qui passent dehors et l’assaut sporadique d’averses de pluie sur la tôle. Ce lieu, anciennement un entrepôt, est CAMPO, à Teresina, au Brésil. Un espace artistique fondé par le chorégraphe Marcelo Evelin et la productrice Regina Veloso, où l’on crée de la danse, des performances et de la photographie. L’espace est rudimentaire et brut, à l’image de la ville environnante, du pays environnant : un lieu où les vies sont traversées par de fortes tensions politiques et affectées par la précarité immédiate. Les élections récentes au Brésil n’ont fait qu’intensifier l’atmosphère de désespoir politique face à un nouveau pouvoir qui ne promet rien que davantage d’instabilité, de violence et d’intolérance envers les minorités et les artistes.

Je ne suis pas là. Mais je peux imaginer six corps dans ce grand espace horizontal. Six corps qui se meuvent de manière frénétique, irrégulière, énigmatique. Je peux imaginer la façon dont ils s’approchent et se touchent. Avec une certaine animalité, avec une sorte l’agression affective. Un état de curiosité quasi naïve. Je peux aussi imaginer les cloches suspendues au plafond, produisant une sorte d’atmosphère flottante comme le silence assourdissant d’un sanctuaire ou comme le vent qui souffle à travers une cabine en bois. Le son de l’absence. Et je peux aussi voir danser les corps, une sorte d’action désubjectivée, une non-présence angélique qui passe comme un fluide à travers la peau. Infection céleste ?

Evelin et ses six performeurs cherchent-ils à (ré)inventer le corps sous forme de retour à l’état primal ? Une déshumanisation qui éloigne et rapproche à la fois d’une humanité ? Approchent-ils la présence mouvante du corps, ou des corps, à partir d’un lieu dépourvu d’un dedans – qui ne connaît que l’extériorité, qui ne peut qu’agir, faire, un lieu où s’opèrent des choix, mais avec une marge si ténue qu’il s’agit presque de non-choix ? Et ce corps qui agit, pourrait-il être une autre forme de réflexion, une proposition philosophique ? À l’instar de Foucault qui imagine les écrits de Maurice Blanchot comme « une pensée du dehors ». Un lieu quasi non figuratif, où désir et pensée s’effondrent l’un sur l’autre dans un espace liminal que nous appelons corps ?

Je ne suis pas là. Mais ce sont les questions que je me pose tandis que Marcelo Evelin me parle du processus de création d’A invenção da maldade qui se déroule à CAMPO ces mois-ci. Les six performeurs viennent de différentes régions du monde – Pologne, Belgique, Italie, Brésil – et ont des antécédents différents en matière de mouvement. Ils incarnent une diversité qui correspond au pôle expérimental hétérogène que représente la plateforme Demolition Incorporada. 

L’origine du titre du spectacle est particulière : enfant et adolescent, Evelin n’avait de cesse de créer des petits spectacles, dans lesquels il mettait en scène ses frères et soeurs et ses copains. Un jour, il a allumé un récipient d’huile derrière un rideau pour représenter Rome qui brûle. Chaque fois que l’impulsion de monter un spectacle s’emparait de lui, sa grand-mère disait : « Ça va lancer l’invention de la méchanceté ». 

L’invention est autre chose que la création. Les inventions ne surgissent jamais du néant, elles proviennent d’une nécessité. La roue a été inventée parce qu’il fallait franchir des distances. 

En portugais, il y a une différence entre mal (le mal) et maldade (la méchanceté, la malveillance). Le premier concerne le mal dans le monde, le mal que produisent les humains. « Le mal est une simple invention humaine », comme l’a dit Spinoza. La méchanceté est par contre archaïque, mythique, biblique. Quelque chose qui précède le monde ou lui est extérieur. La méchanceté est aussi quelque chose de puéril, une sorte d’innocence qui n’a pas conscience de sa férocité. Le moment où Prométhée vole le feu aux dieux. Le moment où Lucifer trahit Dieu et fait ainsi apparaître une déchirure primaire dans le tissu de l’existence. 

L’invention de la méchanceté m’apparaît donc comme un paradoxe, comme un impossible moment de destruction et de création sans pouvoir discerner les deux. Comme l’obscurité qui résiste à la clarté de la lumière en ayant sa propre brillance.

Évoquer en ce moment au Brésil l’invention de la méchanceté, de la malveillance, ne peut pas contribuer à affecter ou à être affecté par la présence du mal politique. Mais cette évocation n’est pas une réaction à ce mal. C’est au contraire un acte diffus et sauvage de résistance, une affirmation de quelque chose d’intangible et d’inclassable qui se soulève comme des vagues venant de la périphérie de ce qui est accepté. C’est un événement qu’on peut peutêtre le mieux décrire comme la sensation d’un réveil en pleine nuit avec un bras engourdi qu’il faut violemment secouer pour le ranimer. Un sursaut de corporalité.

Dans mon imagination, A invenção da maldade est le moment où la méchanceté s’interroge sur son origine et ne reçoit pas de réponse ; et où cette non-réponse, tel un point noir et impénétrable, tel un trou dans l’univers, lui offre précisément une occasion de parler. Une invention qui se défait en continu, qui n’est à la fois pas encore et déjà plus là.

Jonas Schnor

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Marcelo Evelin (1962) est un chorégraphe, chercheur et performeur brésilien. Il est également l’un des noms les plus éminents de la danse, de la performance et de l’action politique dans l’art contemporain. Installé à Amsterdam de 1986 à 2006, il y a collaboré avec des professionnels de différentes disciplines à des projets scéniques, des vidéos, de la musique, des installations et des créations in situ dans le cadre de sa compagnie Demolition Inc. À l’heure actuelle, il partage son temps entre l’Europe et Teresina au Brésil, sa ville natale, où il a créé et coordonné son collectif artistique Núcleo do Dirceu jusqu’en 2013. Il enseigne l’improvisation et la composition à l’école de mime de l’Academie voor Theater en Dans d’Amsterdam où il développe son travail personnel tout en guidant des étudiants dans leur propre processus créatif. Il a dirigé des ateliers et des projets collaboratifs en Europe, en Amérique du Sud et au Japon. Trois de ses pièces récentes, Matadouro (2010), De repente fica tudo preto de gente (2012) et Dança Doente (2017) continuent d’être présentées dans des festivals et théâtres à travers le monde.

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