Unforetold

    10/05  | 20:30
    11/05  | 20:30
    12/05  | 18:00
    13/05  | 15:00

€ 18 / € 15 (-25/65+)
± 1h
NL > FR / EN

Rencontrez l’artiste après la représentation du 11/05

Des enfants jouent dans le noir. L’obscurité qui les enveloppe offre une cachette magique depuis laquelle il est possible d’inventer d’innombrables mondes qui ne connaissent que leurs propres règles. D’un seul corps, ils lancent leurs questions à la profondeur de la nuit, insoucieux de savoir si quelque chose leur reviendra en retour. Unforetold est la nouvelle création de Sarah Vanhee créée en collaboration avec sept enfants dont l’âge fluctue entre 8 et 11 ans. Ces « petits êtres » accueillent l’imprévisible avec joie et ignorent la hantise du temps et des obligations. Leur présence est sans conditions, totale et exempte de préjugés. Sur scène, l’ombre, la lumière, le son et l’imaginaire sont leurs véritables points de repère. Après Lecture For Every One (2013), Untitled (2014) et Oblivion (2016), Sarah Vanhee se lance à nouveau dans une création ambitieuse, soutenue par le festival. Face aux assertions qui fixent notre rapport au monde, l’artiste ouvre un « espace de questions » qui laisse les choses résonner, scintiller, sans réponse. L’obscurité contient encore tous les possibles.

Concept & mise en scène
Sarah Vanhee

Avec
Luka Arlauskas, Warre Beyens, Finne Duym, Monica Keys, Sudenaz Kolukisa, Lily Van Camp & Timon Vanden Berghe

Création sonore
Alma Söderberg & Hendrik Willekens

Regard extérieur
Berno Odo Polzer

Costumes & scénographie
An Breugelmans

Coach enfants
Inez Verhille

Conseiller lumière
Lucas Van Haesbroek

Technique
Piet Depoortere & Maarten Van Trigt

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, KVS

Production
CAMPO

Coproduction
Kunstenfestivaldesarts 2018 (Bruxelles), Théâtre Nanterre-Amandiers (Paris), HAU Hebbel Am Ufer (Berlin), BIT-Teatergarasjen (Bergen), SZENE Salzburg & le phénix, scène nationale Valenciennes, pôle européen de création

Avec le soutien
apap – Performing Europe 2020, cofinancé par le programme Europe creative de l’Union Européenne

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UNFORETOLD

« L’inconnu », disait dans la forêt la voix douce de Faxe, « ce qui n’est pas prédit, ce qui n’est pas prouvé, voilà sur quoi la vie est assise. L’ignorance est le fondement de la pensée. L’absence de preuve est le fondement de l’action. (…) Ce qui seul rend la vie possible, c’est cette incertitude permanente, intolérable : ne pas savoir ce qui vous attend. » (1)

***

Unforetold est une pièce (ou plutôt un lieu) qui a plutôt été « mise en intuition » que mise en scène. Tout est parti de ma fascination pour l’immense faculté qu’ont les jeunes enfants d’inlassablement poser des questions, peu importe qu’ils obtiennent des réponses ou pas. Je me plais à considérer cet inlassable questionnement comme un acte magique qui évoque de nouvelles possibilités, de nouvelles logiques et même de nouveaux mondes. Toute imagination peut trouver sa source dans une question qui commence par « et si… ». Ainsi, poser des questions devient un acte d’évocation de choses et de mondes qui, en voyant le jour, soulèvent d’autres questions à leur tour.

Et si les fréquences aiguës qu’envoie une chauve-souris étaient sa façon de poser des questions aux surfaces et objets environnants dont elle attend qu’ils lui répondent par résonance ? À ce moment-là, la chauvesouris ne cherche pas de réponses, elle les reçoit.

À l’instar des chauves-souris, les enfants sont de formidables « receveurs ». Je n’ai à aucun moment abordé les enfants comme des « enfants » (par opposition à des adultes). Je préfère penser à eux comme à de petits êtres – ou de petits débuts – aux qualités spécifiques, magiques, à la profonde intelligence intuitive et à l’extraordinaire faculté de beaucoup apprendre. Une attitude qui permet à l’inattendu, à l’imprévu, de se produire.

Dans cette pièce/lieu, nous évoquons ensemble des sujets qui touchent plus au collectif, au commun qu’à l’individuel. Les différents aspects du lieu sont habités par une conscience collective (2), mettant tous les éléments en lien, y compris les petits êtres, dans une dimension bien plus étendue qu’uniquement humaine.

***

J’aime l’espace du théâtre quand il s’ouvre plutôt que quand il se ferme : il s’ouvre en étant clos. Le monde actuel s’appuie essentiellement sur des postulats, des statistiques, des états de fait plutôt que sur des questions, des analyses et des recherches. Dans le monde d’aujourd’hui, il peut être très réconfortant d’entrer dans un tel lieu clos qui offre une ouverture.

La « boîte noire » en tant qu’espace de questionnement agit alors comme une ‘hétérotopie’. (3) « Les enfants reconnaissent sans mal ces contreemplacements (…). Bien sûr que c’est le fond du jardin, le tipi érigé au milieu du grenier, ou même le lit des parents où ils découvrent l’océan, en nageant entre les couvertures. Mais ce lit peut aussi représenter le ciel vers lequel ils peuvent se propulser en sautant sur les ressorts. Il peut être la forêt où ils se cachent, il peut être la nuit quand ils se transforment en fantômes entre les draps. Il peut receler la peur et la joie du retour à la maison de leurs parents… Les jeux inventifs des enfants produisent un espace différent qui reflète en même temps ce qui les environne. L’espace reflète et conteste simultanément. » (…) « C’est ainsi que le théâtre apporte au rectangle de la scène, un à un, une série de lieux qui sont étrangers les uns aux autres. »

J’ai imaginé cet espace hétérotopique de questions comme un espace sombre, car dans l’obscurité tout est possible. La boîte noire du théâtre en tant qu’espace d’imagination radicale, un lieu plongé dans l’obscurité débordant de potentiel.

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« Temps obscurs », « réalité sombre », « sentiments ténébreux »… Pourquoi l’obscurité est-elle essentiellement considérée comme quelque chose de négatif ? Qu’en est-il de sa généalogie ? Je suis devenue suspicieuse de ce dénigrement de l’obscurité par opposition à la clarté qu’on associe volontiers à la « clairvoyance », la « lumière », « la rationalité » – une connotation fondée sur la culture et l’idéologie et qui découle dela pensée des Lumières. Il y a quelque chose d’obsessionnel dans la façon dont la société occidentale a généré une culture de clarté 24 heures sur 24.

La lumière permet certes de voir, mais elle jette aussi violemment en pâture ; l’obscurité permet de se reposer, de se cacher et d’être caché. À notre époque, où l’intimité et la sphère privée n’existent quasi plus, où les réverbères qui éclairent les rues sont devenus des outils de surveillance, où la lumière des écrans capte sans arrêt notre attention, l’obscurité est devenue de plus en plus précieuse. 

Certaines réalités ne sont possibles que parce qu’elles ne captent pas la lumière et ne peuvent pas être vues. Un abri, un utérus, une chambre noire, le réseau de galeries d’une taupe, une tanière, une grotte… Dans ces espaces positifs, enveloppant, on a recours aux émotions, à l’écoute, à l’imagination. 

« Comment diffuser l’obscurité au lieu de diffuser la lumière ? », a demandé Hendrik.

***

La déesse oubliée de la Nuit, Nyx, est l’une des déesses primordiales qui ont émergé dès l’aube de la création. En néerlandais Nyx sonne comme niks, rien ! La déesse de Rien au début de la création. Elle était représentée comme une très belle femme de noir vêtue, entourée de brume et souvent en compagnie de certains de ses nombreux enfants. Nyx vit dans une caverne, au-delà de l’océan, dans laquelle elle profère des oracles.

Les ténèbres éternelles dans lesquelles vit Nyx ne sont transpercées que par la lumière de toutes sortes d’incroyables créatures bioluminescentes. La raison pour laquelle tant d’espèces abyssales émettent de la lumière n’est pas de pouvoir voir, mais pour des raisons d’attraction, de défense, de camouflage, de communication, de mise en garde contre un danger, etc.

*** 

Tout au fond des océans, on ne rencontre pas que des créatures, mais aussi des objets ayant disparu il y a très longtemps, comme l’épave du Titanic.

En 1912, le paquebot réputé insubmersible, symbole de richesse et de progrès, a coulé au fond de l’océan – où l’obscurité est totale – après avoir heurté un iceberg. L’orchestre a continué à jouer à l’avant du bateau alors qu’il sombrait. Le compositeur Gavin Bryars a créé un morceau de musique inspiré de cet orchestre et l’imagine poursuivre cette prouesse sous l’eau, jusqu’à ce que les musiciens touchent le fond de l’océan. Le prolongement de la musique jusque dans l’éternité émane d’un point de vue scientifique : « Vers la fin de sa vie, Marconi, inventeur de la télégraphie sans fil, était convaincu que les sons qui sont générés ne meurent jamais plus, mais deviennent simplement de plus en plus faibles jusqu’à ce qu’on ne puisse plus les percevoir. » (4)

***

Les petits êtres d’Unforetold sont d’excellents auditeurs qui ne requièrent pas d’équipement spécial pour écouter les sons de mondes parallèles passés ou futurs. 

***

Dans ce monde, ils parlent leur propre langue, le « Lutie Chaakaa ».

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Tout dans cette pièce/lieu est réalisé en collaboration avec les petits êtres. Tout vient d’eux, à travers l’écoute, le jeu, l’imagination et l’existence. Derrière la pièce, il y a un secret que seuls eux connaissent et partagent. 

***

Luka m’a demandé s’il y avait une histoire dans la pièce, une histoire que les gens pourraient comprendre. J’ai hésité et puis j’ai répondu : « Sans doute, quand les gens verront et écouteront cette pièce, ils y verront plusieurs histoires différentes. » Elle est restée silencieuse et pensive. Puis, à mon grand soulagement, elle m’a dit : « Super ! » 

Monica a dit : « Et si on faisait une erreur dans notre pièce ? Ce serait catastrophique ? » Timon a répondu : « Non, dans ce cas, il faudrait juste
la gérer. » 

Luka a dit : « Ce paysage me donne l’impression que beaucoup de grandes couvertures très douces vont tomber sur moi. »

Sarah Vanhee

***

(1) Ursula Le Guin, La Main gauche de la Nuit (traduction Jean Bailhache), Éd. Robert Laffont, Paris, 1971

(2) Sarah Vanhee parle de hive mind ou d’esprit de ruche, un terme surtout utilisé dans la science-fiction, comme dans le film britannique Le Village des damnés (1960) de Wolf Rilla, d’après le roman éponyme de John Wyndham. 

(3) « Il y a également, et ceci probablement dans toute culture, dans toute civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, des sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l'on peut trouver a l’intérieur de la culture sont a la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. Ces lieux, parce qu’ils sont absolument autres que tous les emplacements qu’ils reflètent et dont ils parlent, je les appellerai, par opposition aux utopies, les hétérotopies. » Des espaces autres (conférence au Cercle d'études architecturales, 14 mars 1967). Michel Foucault n’autorisa la publication de ce texte écrit en Tunisie en 1967 qu’au printemps 1984, dans Architecture, Mouvement, Continuité, n° 5, octobre 1984, pp. 46-49.

(4) http://www.gavinbryars.com/Pages/titanic_xebec.html. En fait, c’est le dernier
livre du regretté Mark Fisher Ghosts of my life (non traduit) qui m’a mise sur
la piste de l’oeuvre The Sinking of the Titanic. Dans Ghosts of my life, Mark Fisher
écrit de manière extensive à propos de l’usage du craquement, comme on l’entend,
entre autres, dans les huit premières minutes de The Sinking of the Titanic : « (…) le
craquement nous rend conscient que nous écoutons un temps désarticulé ; il nous
empêche de sombrer dans l’illusion de la présence. » (Traduction libre).

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La pratique artistique de Sarah Vanhee (1980) est liée à la performance, aux arts visuels, au film et à la littérature. Elle s’élabore à partir de la rencontre entre différentes formes souvent (re)créées in situ. Parmi ses oeuvres récentes, nous pouvons citer The Making of Justice, Oblivion, I Screamed and I Screamed and I Screamed, Untitled, Lecture For Every One et Turning Turning (a choreography of thoughts). Son travail a été montré dans des contextes et lieux variés tels que le Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles), le Theaterformen (Hannovre), le Next Festival/BUDA Kortrijk, la SAAL Biennaal (Talinn), Actoral Marseille, le Centre Pompidou Metz, le Printemps de Septembre (Toulouse), HAU (Berlin), le Kaaitheater (Bruxelles), le Van Abbemuseum (Eindhoven), la Arnolfini Gallery, (Bristol), Jihlava IDFF, Extra City (Anvers), etc. Elle a coécrit Untranslatables et est l’auteure de The Miraculous Life of Claire C et de TT. Elle a également publié plusieurs textes dans des revues spécialisées et des publications consacrées aux arts. Depuis 2009, Sarah Vanhee travaille en étroite collaboration avec le centre d’art CAMPO qui a produit plusieurs de ses oeuvres. Elle est également membre du collectif Manyone.

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