Time has fallen asleep in the afternoon sunshine

Une bibliothèque de livres vivants, une salle d’étude, un atelier, une maison d’édition, une librairie

Galerie Ravenstein / Ravensteingalerij
  • 06/05 | 10:00 - 18:00
  • 07/05 | 10:00 - 18:00
  • 09/05 | 10:00 - 18:00
  • 10/05 | 10:00 - 18:00
  • 11/05 | 10:00 - 21:00
  • 12/05 | 10:00 - 18:00
  • 13/05 | 10:00 - 18:00
  • 14/05 | 10:00 - 18:00
  • 16/05 | 10:00 - 18:00
  • 17/05 | 10:00 - 18:00
  • 18/05 | 10:00 - 21:00
  • 19/05 | 10:00 - 18:00
  • 20/05 | 10:00 - 18:00
  • 21/05 | 10:00 - 18:00
  • 23/05 | 10:00 - 18:00
  • 24/05 | 10:00 - 18:00
  • 25/05 | 10:00 - 21:00
  • 26/05 | 10:00 - 18:00
  • 27/05 | 10:00 - 18:00

Les « livres vivants » de Mette Edvardsen sont pour la première fois apparus à Bruxelles en 2013 pendant le Kunstenfestivaldesarts. Cette étonnante proposition, nommée Time has fallen asleep in the afternoon sunshine, s’est entre-temps développée en un projet au long cours autour de l’incarnation de livres. Après avoir appris et récité par cœur pendant plusieurs années, les performeurs franchissent aujourd’hui un pas supplémentaire en recouchant sur le papier les livres tels qu’ils existent dans leur mémoire. Ces éditions sont des versions nouvelles d’œuvres existantes, des textes réécrits à travers un processus d’apprentissage et d’oubli, avec toutes les transformations qui s’opèrent au passage. Le festival ouvre une salle de lecture dans la Galerie Ravenstein : un lieu où le projet en mutation permanente est documenté et mis en mouvement. On peut y observer les traces d’un long processus de travail, y consulter de nouveaux « livres vivants » et même s’atteler soi-même à la tâche. La pratique est rendue tangible, tout est partagé. Le temps reste suspendu.

Programme d'activités

  • Exposition
    6 > 27/05
    Mardi-dimanche 10:00 > 18:00
    Nocturne tous les jeudis 10:00 > 21:00
  • Performance : Livres vivants
    6, 13, 20, 27/05 – 10:00 > 18:00
    Ou sur rendez-vous
    FR / NL / EN
    Entrée gratuite
    Réservez votre livre vivant directement sur place ou à la billetterie
  • Talks : Réflexion sur la méthode
    11/05 – 19:00 > 21:00 (Bruno De Wachter)
    18/05 – 19:00 > 21:00 (Jeroen Peeters)
    21/05 – 10:00 > 18:00
    25/05 – 19:00 > 21:00 (Victoria Pérez Royo)
    Entrée gratuite
    EN
  • Workshops
    16 > 19 – 10:30 > 12:00
    23 > 26 – 10:30 > 12:00
    Infos et inscriptions à la billetterie
    Plus d'infos

Concept
Mette Edvardsen

Avec
Alexandra Napier, Bruno De Wachter, Caroline Daish, David Helbich, Elly Clarke, Irena Radmanovic, Johan Sonnenschein, Katja Dreyer, Kristien Van den Brande, Lilia Mestre, Mari Matre Larsen, Marit Ødegaard, Mette Edvardsen, Moqapi Selassie, Philip Holyman, Rhiannon Newton, Sarah Ludi, Sébastien Hendrickx, Sonia Si Ahmed, Tiziana Penna, Vincent Dunoyer, Wouter Krokaert, Victoria Perez Royo, Jeroen Peeters, e.a.

Assistante production
Maya Wilsens

Création graphique
Michaël Bussaer

Scénographie
Helga Duchamps

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, BOZAR

Production
Mette Edvardsen / Athome & Manyone vzw (Bruxelles)

Avec le soutien de
Norsk Kulturråd, Norwegian Artistic Research Program

Remerciements
Bibliothèque royale de Belgique

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Et ce n’est que dans la perte que nous perdurons

Lorsque j’emprunte un livre à la bibliothèque, je ne peux m’empêcher de consulter la fiche de prêts où apparaît la date à laquelle ses pages se sont ouvertes la dernière fois. Chaque fois, je suis fascinée et je pense au temps qui a passé entre son dernier usage et mon emprunt. La vie des livres est faite de latences et de périodes plus intenses, d’intervalles de tranquillité où le temps s’arrête, et d’accélérations. Durant ces phases, lorsque les livres reposent patiemment dans les rayonnages en attendant que quelqu’un les ouvre à nouveau, le temps s’endort au soleil vespéral, et le temps s’arrête dans la longue vie des livres.

L’existence d’un livre, en tant qu’objet matériel, se joue entre les extrêmes de l’instant de plénitude de la lecture et l’attente sur une étagère, entre les moments où la lumière éclaire ses pages et d’autres où les rayons crépusculaires caressent sa tranche ; c’est une existence faite d’à-coups, intermittente et fragmentée. Mais ce n’est pas la seule possible : lorsque le livre est lu, pendant ces moments de contacts avec des mains et un corps, alors il s’éveille de sa latence et certaines de ses histoires, sa langue, ses idées, ses images, deviennent parts d’un corps vivant, se mêlent à ses souvenirs, évoquent des images et des sensations, suscitent illusions ou déceptions, sont préservées ou oubliées. Lors de tels moments de contact, un support inerte de papier et d’encre prend vie à travers un corps fait de chair et de sang. Telle est la vie immatérielle des livres, que l’on ne peut suivre à la trace ni dater, une existence dont il ne reste aucune trace, dont on ne peut faire l’historique ; une vie invisible (faite de mémoire, de transformation et d’oubli), et à laquelle on n’a prêté aucune attention dans l’histoire de la littérature. Les études se sont focalisées sur l’existence confirmée, sur ce qui est écrit, sans aller plus loin, en oubliant son existence virtuelle, fantasmatique, laquelle nous glisse entre les doigts, évitant les processus opaques et clandestins de l’incarnation du texte, insaisissable de par son invisibilité, difficilement identifiable puisqu’elle se joue dans un corps vivant et en transformation continuelle.

Trois figures permettent de penser cette configuration singulière entre corps, vie et livre, telle que mise en scène dans Time has fallen asleep in the afternoon sunshine. Les deux premières appartiennent à la tradition et ont aujourd’hui quelque chose de quasi invraisemblable : l’une est le hâfiz, celui qui a appris le Coran par cœur et peut le réciter depuis n’importe quel passage ; l’autre est le copiste médiéval, entre les mains duquel, au cours de l’histoire, les livres voyageaient et survivaient jusqu’à l’invention de l’imprimerie. La dernière figure appartient à la fiction : il s’agit de ce singulier auteur qu’est Pierre Ménard, lequel se propose d’écrire (non de copier ni reproduire) le Don Quichotte mot pour mot.

Le hâfiz et sa mémoire

Time has fallen… est né de l’une de ces vies et transsubstantiations des livres, imprévisibles et inattendues : Fahrenheit 451 (1953) de Ray Bradbury. L’image d’une communauté de dissidents qui mémorisent des livres a probablement fasciné et profondément marqué le corps et l’imagination de Mette Edvardsen, qui en a fait une réalité avec ses collaborateurs, chacun assumant la tâche d’apprendre un livre par cœur.

Peut-être la mémorisation est-elle la meilleure manière possible de lire un livre, celle qui a le plus d’impact. Non à la manière du professionnel, du critique, mais celle du lecteur ému et fasciné, prêt à mémoriser le texte de sorte que le livre s’intègre totalement à son organisme vivant. On raconte que Jean Racine mémorisa le roman Les Éthiopiques ou Théagène et Chariclée pour pouvoir jouir de ses scènes épiques et amoureuses sans craindre que les clercs jansénistes de l’internat où il vivait n’en brûlent les exemplaires successifs qu’ils trouvèrent en le surprenant en pleine lecture. On ne mémorise pas n’importe quel livre, sinon celui qui vous a particulièrement ému. La plupart des collaborateurs de Time has fallen… ont choisi d’apprendre un livre qui habitait déjà leur corps, qui y avait trouvé sa place, qui avait déjà été partiellement assimilé avant de faire l’effort de la mémorisation. De fait, la façon dont le livre se loge dans un corps est fondamental pour la lecture (et pour la mémorisation), comme le suggère le Ik ben Elias of het gevecht met de nachtegalen de Maurice Gilliams, retenu par Wouter Krokaert (2016).

Le Coran est probablement le livre le plus mémorisé, appris partiellement ou entièrement par des millions de personnes depuis l’époque de Mahomet. Celui qui connaît et peut réciter ses 114 sourates (ou chapitres), ses plus de 6000 vers, se voit attribuer le titre de hâfiz, reconnaissance majeure dans la culture islamique, qu’il pourra placer fièrement devant son nom. Chose très significative, une des traductions littérales de hâfiz est « gardien ». Le hâfiz doit non seulement avoir mémorisé le Coran, mais il doit aussi s’assurer de ne pas l’oublier, de sorte qu’il y consacre durant toute sa vie une pratique constante afin de fidèlement respecter chaque mot. Il s’agit là d’un processus de vigilance qui s’applique autant au texte qu’au corps qui le mémorise. Il faut pour chaque œuvre une discipline rigoureuse afin d’éviter de possibles altérations et transformations résultant du processus d’incorporation. Le corps lui aussi est soumis à l’effort pénible qu’implique la mémorisation littérale. Mais la nature indomptable du corps fait obstacle à sa complète docilité et, même si le texte peut se conserver intact, il a été impossible d’éviter l’émergence d’une dizaine d’écoles de récitation distinctes.

Les collaborateurs de Time has fallen… sont une espèce un peu étrange de hâfiz : ils ont appris leurs livres respectifs avec le plus de rigueur possible, ils se sont efforcés de le préserver dans la mémoire durant toutes ces années. Mais, dans cette seconde phase du projet, dans le geste de les recoucher sur le papier, il s’opère un déplacement, une réorientation minime mais signifiante. Évitant, comme dans tout le projet, les plaisirs de la créativité, et constamment focalisés sur le livre et non le vécu subjectif qu’il engendre, ils ont réécrit les textes fidèlement. Mais il ne s’agit pas d’une fidélité à l’égard du livre matériel, mais bien de respect vis-à-vis du livre qui a vécu dans le corps de chaque sujet, le livre mémorisé et remémoré durant ces années. Ce léger déplacement de la perspective (du livre stable, en papier, inerte, vers le livre qui vit dans le corps) ouvre à un monde nouveau de questionnement et de curiosité, inaugure une nouvelle façon de regarder la littérature en se préoccupant aussi de la langue des vivants, telle que la décrit Italo Calvino par ces mots : « une langue sans mots, avec laquelle on ne peut pas écrire de livres mais seulement vivre, seconde après seconde, sans l’enregistrer ni s’en souvenir. » Jusqu’à présent, on n’a guère prêté attention à cette langue car elle se transforme continuellement et ne laisse aucune trace visible sur le papier. C’est la langue à laquelle s’entremêlent les livres lorsqu’ils sont accueillis par un corps. Se pencher sur cette langue implique précisément de se concentrer sur le terrain crucial et central de tout processus de lecture, terrain qui, bien entendu, devient plus tangible grâce au processus de mémorisation et de vie du livre dans le corps. Time has fallen… se concentre sur le dit processus, par le travail et le soin accordé à la conservation et au retour ultérieur au papier, tout en s’efforçant de repousser et d’habiter les limites de la littérature en contact avec le corps, en se logeant dans ce qui lui est extérieur, dans ce qui ne peut trouver de forme écrite, mais qui l’affecte depuis sa même racine. En résulte une littérature impossible qui n’a jamais été pratiquée que dans la fiction, dans la littérature cimmérienne telle que la décrit Calvino dans Si par une nuit d’hiver un voyageur, une littérature faite de livres inachevés, parce que c’est précisément un tel inachèvement qui guide le plus clairement vers cette autre dimension de la lecture, l’incarnation des livres, qui nous emmène vers « l’autre langue, (…) la langue silencieuse à laquelle se ramènent tous les mots des livres que naïvement nous croyons lire. »

Les livres réécrits de Time has fallen…, produits d’une lecture et d’une réécriture qui n’ignorent ni n’occultent leur passage par le corps, dévoilent ce que le livre dit, mais aussi ce qu’il ne dit pas, « ce souffle intérieur toujours sur le point de se perdre au contact de l’air », tout ce qu’implique la lecture d’un livre qui, dans sa matérialité apparemment fermée et solide, donne toujours lieu à une expérience beaucoup plus éthérée : celle qui met en mouvement, guide et donne forme à toute lecture. Au contact du corps, le texte se convertit, à l’intérieur de sa stabilité visible, en un espace invisible de multiples dimensions de réécriture, de métamorphose, qui « restitue au langage son énergie active » obtenue grâce à la langue du corps, du vivant au contact du langage écrit. Mais pour observer comment cette autre littérature se manifeste, il est nécessaire de se pencher sur les personnages-livres de Time has fallen… et sur leur condition de copistes.

Le copiste et ses traces

Si certains textes classiques de l’Antiquité grecque et romaine, si les textes qui ont finalement constitué la Bible ou si une partie des livres antérieurs à l’apparition de l’imprimerie sont arrivés jusqu’à nous, c’est grâce au labeur de milliers de copistes et de scribes qui ont copié sur des papyrus, parchemins et papiers les textes qui, eux-mêmes, avaient été copiés par d’autres avant eux. Les livres ont été écrits et réécrits par des milliers de mains, certains traversant les siècles et échappant à la destruction. Copier un texte mot à mot était une activité relativement commune jusqu’au milieu du XVe siècle, lorsque la pratique est tombée en désuétude, hormis pour quelques fragments de textes. Les collaborateurs de Time has fallen… sont aussi une espèce de copistes un peu étranges : ils ne sont pas des scribes car, cas unique dans toute cette bibliothèque, l’information générique a bien été imprimée pour le Seltsame Sterne starren zur Erde d’Emine Sevgi Özdamar, retenu par Sonia Si Ahmed, tandis que les autres 280 pages ont été laissées en blanc pour être rédigées à la main. Sinon, tous ont réécrit un livre dans sa totalité en étant le plus fidèle possible. Dans les deux cas, celui du copiste et celui de l’artiste de Time has fallen…, une courbe se dessine entre un livre et sa copie où, nécessairement, un corps intervient. La différence réside en ce que, dans le cas de Time has fallen…, le laps de temps entre lecture et copie est beaucoup plus long que pour le copiste, mais il ne porte pas à conséquence puisque les livres ont été appris par cœur.

Chez le copiste, au cours du bref laps de temps entre lecture et écriture du livre, le texte passe à travers le filtre de la tête et de la main, ce qui est totalement différent de l’imprimerie et d’autres modes de reproduction. Au cours de cet intervalle, le texte subit une transformation. D’un côté, il y a les erreurs : « il est très difficile de copier un texte sans faire d’erreurs, et de nombreuses pages des manuscrits médiévaux portent des traces de corrections : mots écrits par-dessus d’autres effacés, insertions dans les marges des omissions repérées, répétitions raturées. ». Les unes sont dues à la paresse, d’autres à une mauvaise connaissance linguistique, à des sauts de ligne involontaires, aux modifications apportées à l’écriture et à l’orthographe, à la détérioration du papier ou à un dessin très abimé des lettres. Mais d’autres modifications sont plus insidieuses. Peut-être le moine les a-t-il introduites scrupuleusement pour corriger ce qu’il estimait être une erreur d’un copiste précédent ou pour corriger l’auteur lui-même, comme le suggère Stoppard dans un paragraphe hilarant à propos des déformations inévitables dans toute copie. Mais loin de considérer ces erreurs comme une tare, on peut au contraire y voir un potentiel inespéré. Luciano Canfora, un philologue peu orthodoxe mais connaisseur érudit de la tradition classique, rend sa dignité à la figure du copiste dans un livre au titre éloquent : Le copiste comme auteur. Il écrit : « Le copiste, parce qu’il copiait, est devenu le protagoniste actif du texte. Parce qu’il est celui qui plus que tout autre l’a compris, le copiste est devenu co-auteur du texte. »

Les livres de la seconde phase de Time has fallen… ont vécu dans les corps qui les ont mémorisés. Ils ont accompagné leur hâfiz-copiste dans diverses expériences, ont été récités, contés, transmis, partiellement oubliés, appropriés. Lorsqu’ils retournent au papier, en toute logique, ils ont subi de légères altérations. En s’adaptant à un autre corps et à d’autres rythmes, certains mots, certaines tournures, expressions ou même des paragraphes entiers ont pu se modifier ou même disparaître complètement ; la cadence de ses phrases et donc sa ponctuation peuvent présenter des variations ; ou certaines images ont pu s’incruster dans le texte dont elles semblent à présent indissociables. En d’autres termes, on trouvera dans tous des modifications qui sont le fruit de négligences, lesquelles passent maintenant inaperçues ; mais surtout, les modifications sont dues à un processus incomparablement plus vaste que celui de l’appropriation du texte par le copiste : le processus de la vie, de l’adaptation du texte au corps qui l’a accueilli, à ses rythmes et pauses, à sa respiration et aux processus de transformation que leur impose le travail de la mémoire. Dans la mémoire, les souvenirs ne demeurent pas inaltérables : ils s’y réécrivent constamment chaque fois qu’ils resurgissent ou que nous retournons à eux ; ils sont soumis à un processus continu de variations et d’ajustements au sein duquel leur objet se rattache et s’intègre aux expériences, images et sensations. Tout cela apparaît clairement dans l’explication que Wouter Krokaert offre quant à sa décision d’introduire des images dans sa copie de Ik ben Elias of het gevecht met de nachtegalen de Maurice Gilliams :

« J’ai créé un espace pour mes propres images, non pour illustrer l’histoire ou pour la remplacer par des images qu’on ne peut faire apparaître par les mots, mais parce que mes propres images s’étaient entrelacées avec celles d’Elias. Parce que le livre n’a pas tardé à ramener à la surface le souvenir d’expériences personnelles, si bien que les années de ma propre enfance se sont comme entrelacées avec celles d’Elias. » (Gilliams-Krokaert, 2016)

C’est ainsi qu’apparaissent quelques changements dans les livres copiés. Par exemple, dans Against the Forgetting. Selected Poems de Hans Faverey, réécrit par Bruno de Wachter (2016). Parce qu’il avait adapté les vers à son propre rythme au cours du processus de mémorisation du texte, et qu’au moment de le recoucher sur papier il les avait complètement oubliés, de Wachter a choisi de se passer totalement d’eux et a introduit entre chaque mot un espace plus ou moins grand pour suggérer la durée de la pause et ainsi reproduire son flux.

De telles traces (qui ne sont pas souhaitées ni encouragées, puisque la transcription du livre, rigoureusement fidèle au texte appris, n’a toléré aucune concession à la créativité) sont particulièrement précieuses dans les livres de Time has fallen…, car ce sont elles qui permettent de percevoir le temps vécu par le livre et donc le temps de sa transformation au contact d’un corps vivant qui se glisse clandestinement entre ses lignes, dans ses rythmes, dans certaines tournures et expressions. Leur intérêt ne réside pas dans le caractère potentiellement psychologique des anxiétés, obsessions ou peurs singulières d’un individu, dans leur condition de signes permettant de pénétrer le psychisme et les processus personnels d’oubli, de remémoration ou de construction des artistes qui participent au projet de Time has fallen… Il ne s’agit pas de prendre un livre comme médium ou comme excuse pour en déduire un psychisme.

Ces signes permettent de prendre conscience des deux dimensions de la littérature pratiquement ignorées jusqu’à aujourd’hui : l’une est la vie propre du livre au travers de ses lectures et de ses appropriations, de son histoire singulière et des périodes d’incarnation, jusqu’à son retour au silence et à la stabilité (renouvelée) d’une étagère. C’est la dimension de la littérature à laquelle j’ai fait allusion avec la figure du hâfiz, récit qui, d’habitude, est négligé parce que insaisissable et difficile à appréhender par nos schémas de pensée occidentaux, et qui constitue logiquement l’une des préoccupations d’une artiste comme Mette Edvardsen, laquelle a reçu une formation en arts vivants et s’est consacrée aux pratiques basées sur le corps et la rencontre. L’autre dimension résulte du fait que ces traces permettent une analyse très intéressante de la paternité involontaire, comparable en partie à la transformation des textes de la tradition antérieure à l’imprimerie, de copie à copie, de la forme inerte et stable qu’un texte semble adopter à un certain moment jusqu’à la forme qu’il prend ensuite. La somme des laps temporels entre une copie et une autre équivaut aux lapsus qui finissent par configurer une évolution, celle-là même qu’on a tenté d’éliminer. Ces lapsus ont été considérés comme des erreurs impardonnables, des imperfections que le philologue doit dépasser dans sa recherche du livre original. Ici, les modifications d’une copie à l’autre sont si nombreuses, inévitables et constantes que Canfora en est arrivé à affirmer que ces générations de copistes sont les authentiques auteurs des textes de la tradition qui est parvenue à survivre. Ici se trouve l’élément central de la comparaison entre le copiste et l’auteur des livres de Time has fallen… et qu’il m’intéresse d’observer en détail, afin de définir un type très singulier de paternité littéraire involontaire. Et pas seulement apocryphe, mais aussi toujours inachevée car, en réalité, elle continue d’opérer au-delà de la fixation circonstancielle de ces traces. Si l’un des participants à Time has fallen… se décide une nouvelle fois à coucher son livre mémorisé sur le papier, il est certain que celui-ci sera distinct du précédent.

Pierre Ménard et la paternité souterraine

Les altérations introduites dans les livres recouchés sur papier de Time has fallen… ne sont pas le fruit de la créativité, d’un caprice ni d’unesimple volonté de rénovation, résultat d’une autorité qui voudrait s’affirmer.Elles sont plutôt dues à la reconnaissance curieuse des processusde transformation (non délibérés) qui se produisent dans la vie destextes. Et à l’instar des copistes médiévaux à partir de la fin du IVe siècle,tous les auteurs de Time has fallen… ont inséré dans leur livre depapier une subscriptio dans laquelle on adopte toujours une positionsubalterne. Si les colophons médiévaux pouvaient ne comporter que lenom et la signature de l’auteur de la copie, ils pouvaient aussi être plusprolifiques et exprimer la joie de la tâche accomplie, déplorer l’ampleurdu travail ou présenter des excuses anticipées pour les possibles erreurscommises, en particulier dans le cas de copistes qui connaissaient malla langue de l’original, qu’il s’agisse du latin ou d’une autre. Il en va demême dans les livres réécrits de Time has fallen…, où les subsciptio comportent en général des excuses pour les possibles oublis ou signalentles modifications qui ont pu se produire ; mais on y explique aussiles raisons des diverses décisions qu’il a fallu prendre en recouchant lelivre sur papier. Ce que ces colophons révèlent ainsi est une formed’autorité littéraire très intéressante qui s’est glissée dans le texte.Même si la lecture des livres a pu être la meilleure possible, la plusrigoureuse, la mémoire a opéré une sorte de paternité souterraine quis’est infiltrée entre les lignes. Le texte n’appartient plus uniquement àson premier auteur, mais aussi à un autre qui s’est glissé dans la copie.Le Een dag in ‘t jaar que nous lisons maintenant n’est pas de HermanGorter, mais « de Herman Gorter, par Johan Sonnenschein ».

Pierre Ménard, personnage fictif du célèbre récit de Borges (1939), est un écrivain qui se propose d’écrire le Don Quichotte. Non de le retranscrire, ni de le copier, ni de le plagier, ni d’en écrire une nouvelle version, mais « son admirable ambition était de reproduire quelques pages qui coïncideraient – mot à mot et ligne à ligne – avec celles de Miguel de Cervantès ». Comme l’explique Borges, sa méthode a d’abord consisté à être Miguel de Cervantès, ce qui impliquait « bien connaître l’espagnol, retrouver la foi catholique, guerroyer contre les Maures ou contre le Turc, oublier l’histoire de l’Europe entre 1602 et 1918, être Miguel de Cervantès. » Mais, comme le procédé lui paraît trop facile, il décide de rester qui il est, un écrivain du XXe siècle, et d’approcher Don Quichotte à partir de sa propre expérience. Il ne parvient qu’à écrire les chapitres 9, 38 et une partie du chapitre 22 car son projet est beaucoup plus complexe que celui de Cervantès. Ainsi l’explique Ménard : « Mon complaisant précurseur ne repoussa pas la collaboration du hasard : il composa l’œuvre immortelle un peu à la diable, entraîné par la force d’inertie du langage et de l’invention. Moi j’ai contracté le mystérieux devoir de reconstituer littéralement son œuvre spontanée. » Le réécrire au XXe siècle implique un travail qui ne laisse rien au hasard. Il faut aussi s’imposer une écriture beaucoup plus ambigüe et subtile qui exige parfois, ô ironie, de défendre des idées contraires aux siennes en travaillant avec la psychologie, l’équivoque, l’ambiguïté.

Ménard a choisi de détruire tout son travail intermédiaire, tous ses brouillons et notes, et de ne livrer que ces quelques chapitres du Don Quichotte, ce qui, selon le récit, a souvent conduit à penser qu’il l’avait simplement retranscrit. À l’instar de Ménard, les auteurs souterrains de Time has fallen… n’ont guère conservé (ou n’ont pas rendu public) leurs notes et annotations, ni la trace des processus mis en œuvre pour mener à bien la tâche ardue d’apprendre un livre par cœur et de le recoucher sur papier. Une comparaison des deux textes pourrait reproduire ce qui se passe dans le Don Quichotte de Ménard : être confronté à deux textes identiques. Mais nous savons que les processus mentaux qui ont conduit à choisir une tournure plutôt qu’une autre, une expression plutôt qu’une autre possèdent des significations et implications très différentes chez le second auteur. Il a fallu élaborer une façon propre de saisir la logique d’une phrase spécifique, et justifier l’usage d’une expression archaïsante. On n’écrit pas Les Rêveries du promeneur solitaire au XVIIIe siècle comme au XXIe.

Dans le cas de Ménard, la question de la paternité littéraire conduit Borges à concevoir le Don Quichotte « final » comme une sorte de palimpseste, où peuvent se lire deux livres de forme partielle et ambigüe. Je crois que la même chose se passe quand on ouvre un des livres de Time has fallen… : la lecture se débat entre deux mondes. Il devient alors impossible de s’en tenir uniquement à ce qu’a écrit le premier auteur car le second s’infiltre constamment dans chacune des lignes, d’une façon silencieuse de cette paternité souterraine par laquelle on s’est approprié le texte.

Le geste de Time has fallen… est beau par son économie de moyens et sa simplicité : mémoriser des livres, puis les recoucher sur papier, et ce de mémoire. Mais une telle simplicité a un impact profond parce qu’elle fragilise la stabilité et les principes fondamentaux d’unicité et d’authenticité de l’origine sur lesquels se basent non seulement la tradition écrite, mais notre culture en général. Le geste d’être fidèle non à la vérité du texte identique, mais à la vie du texte en contact avec un corps est un geste libérateur qui permet la différence, en rupture avec une pureté conquise via la destruction par la lettre de toute ambiguïté, de toute équivoque, de toute augmentation, de tout ce qui est excessif, du corps donc, et qui permet des paternités nouvelles qui se glissent subrepticement entre les lignes. Dans le cas des livres de Time has fallen… il se passe quelque chose de comparable à la lecture fictionnelle du Don Quichotte de Ménard, une lecture où se lit beaucoup plus que ce que l’on trouverait dans le livre conventionnel d’un auteur unique. La proposition de Time has fallen…, aussi imaginative que les meilleures fictions de Borges, « peuple d’aventures les livres les plus paisibles. » perceptible dans les variations, et d’une autre plus subtile dans la langue silencieuse de cette paternité souterraine par laquelle on s’est approprié le texte.

Le geste de Time has fallen… est beau par son économie de moyens et sa simplicité : mémoriser des livres, puis les recoucher sur papier, et ce de mémoire. Mais une telle simplicité a un impact profond parce qu’elle fragilise la stabilité et les principes fondamentaux d’unicité et d’authenticité de l’origine sur lesquels se basent non seulement la tradition écrite, mais notre culture en général. Le geste d’être fidèle non à la vérité du texte identique, mais à la vie du texte en contact avec un corps est un geste libérateur qui permet la différence, en rupture avec une pureté conquise via la destruction par la lettre de toute ambiguïté, de toute équivoque, de toute augmentation, de tout ce qui est excessif, du corps donc, et qui permet des paternités nouvelles qui se glissent subrepticement entre les lignes. Dans le cas des livres de Time has fallen… il se passe quelque chose de comparable à la lecture fictionnelle du Don Quichotte de Ménard, une lecture où se lit beaucoup plus que ce que l’on trouverait dans le livre conventionnel d’un auteur unique. La proposition de Time has fallen…, aussi imaginative que les meilleures fictions de Borges, « peuple d’aventures les livres les plus paisibles. »

Victoria Pérez Royo

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Mette Edvardsen (1970) est chorégraphe, danseuse et artiste de la performance. Née en Norvège, elle vit et travaille à Oslo et à Bruxelles. Si son œuvre de chorégraphe et de performeuse se situe dans le champ des arts du spectacle vivant, certaines de ses créations explorent d’autres disciplines et d’autres formules, comme la vidéo, les livres et l’écriture, mais à travers elles, Edvardsen s’intéresse toujours à leur relation aux arts de la scène en tant que pratique et situation. Installée à Bruxelles depuis 1996, elle a travaillé plusieurs années durant en tant que danseuse et performeuse pour différentes compagnies et divers projets. Depuis 2002, elle crée ses propres productions et les présente au niveau international. En 2015, le théâtre Black Box à Oslo a organisé une rétrospective de son oeuvre. En 2010, elle a lancé le projet Time has fallen asleep in the afternoon sunshine pour développer l’apprentissage par cœur comme pratique. Le projet est toujours en cours. Elle est actuellement chercheuse attachée à l’Académie des Arts d’Oslo.

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