The Moscow Trials: Talk

Beursschouwburg

21/05 – 20:30
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±1h


En 2012, les images du procès des Pussy Riots provoquent l’indignation à travers le monde. En Russie même, l’événement n’est pourtant pris que comme une expression presque banale de l’oppression que la Russie poutinienne exerce sur l’art « dissident ». En mars 2013, le Suisse Milo Rau, fondateur de l’International Institute of Political Murder, met en scène à Moscou un procès autour de la liberté d’expression : jusqu’où va-t-elle et, surtout, qui en décide ? Il rassemble des acteurs de la vie réelle – des artistes, des politiciens, des hommes d’Église, des citoyens, des avocats… – dans un tribunal fictionnel : l’art face à la religion, la Russie « dissidente » face à la « vraie » Russie. Le résultat est un « procès-spectacle » où sont plaidées les missions et les limites de l’art critique. Au Kunstenfestivaldesarts, Rau livre ses découvertes dans une conférence sur la création de The Moscow Trials. Entre les lignes, il interroge aussi notre propre définition de la démocratie. Qui fait le procès de qui ?

La condamnation cet été des militantes du groupe punk-rock Pussy Riot à deux ans de camp de travail pour leur apparition-surprise dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou a provoqué l'indignation générale et des manifestations tout autour de la planète. Mais ce procès n'était que l'aboutissement de dix ans de procès-spectacles orchestrés par le système Poutine contre des artistes et des dissidents pour empêcher toute forme de changement démocratique, quel qu'il soit. Le projet The Moscow Trials tente de secouer la condition russe si rigide, de lui insuffler de l'élan par le biais du théâtre politique. Au Centre Sakharov à Moscou, trois jours durant, un spectacle met en scène un procès qui offre une tribune aux représentants de la guerre culturelle qui sévit en Russie.

Partout, les médias ont diffusé cet été les images du tribunal de pacotille mis en place pour juger les Pussy Riot. Partout, des mouvements de soutien à ces jeunes femmes ont vu le jour. La chanteuse Madonna a appelé à la libération des militantes, et dans un pamphlet mis en ligne, la Prix Nobel de littérature Elfriede Jelinek considère cette condamnation comme « la fin de toute démocratie en Russie ». Une apparition de cinq minutes dans la cathédrale du Christ-Sauveur a suffi pour condamner trois membres de Pussy Riot à deux ans de camp de travail. Pour quels motifs ? Offense aux sentiments des croyants, blasphème, et agitation contre la nation russe. Un jugement absurde qui a horrifié l'Occident.

Mais ce qui apparaît à certains comme l'épiphanie soudaine d'une théocratie autoritaire est précédée d'une longue histoire, qui commence par la nomination de Poutine au poste de Premier ministre en 1999. Cet ancien agent du KGB s'assure le contrôle de l'État en s'alliant aux nationalistes et aux orthodoxes intégristes. Le chaos, accompagné d'un vent de liberté, qui régnait sous Gorbatchev et Eltsine disparaît peu à peu. Les artistes qui refusent de rejoindre les rangs et se soumettre à la nouvelle politique de loyauté au régime et d'obéissance à l'Église russe orthodoxe sont surveillés par un système où justice, services secrets et médias travaillent étroitement de concert.

Un point de non-retour est atteint en 2003 avec la destruction de l'exposition Caution! Religion et le procès ensuite intenté non pas à ses destructeurs, mais à ses commissaires. Soutenu par l'État, le Patriarche de Moscou appelle à « l'expulsion des démons » et au « salut de la Russie ». Lors d'un procès spectacle, les commissaires de l'exposition échappent de justesse à une lourde condamnation aux travaux forcés, et l'un des prévenus se suicide. Suite à ces événements, des artistes dissidents et des militants sont régulièrement forcés de s'exiler ou d'entrer dans la clandestinité, à l'instar des militants actuels de Pussy Riot. « Ce procès a signifié la fin de l'art critique, il a anéanti le milieu dans lequel nous pouvions vivre », dit le philosophe de la culture Michail Ryklin dans une interview.

Adoptant la forme du théâtre politique, The Moscow Trials retrace les étapes de cette campagne menée conjointement par l'État et l'Église contre des artistes gênants. Un tribunal est érigé au Centre Sakharov à Moscou, le lieu même qui a accueilli en 2003 l'exposition Caution! Religion détruite par des extrémistes. Dans une reconstitution du procès spectacle avec les principaux représentants de la guerre culturelle russe, l'« art » affronte la « religion » et la Russie « dissidente » affronte la « vraie » Russie.

Sur scène, pas d'acteurs, mais des protagonistes de la vie réelle ou de la politique : avocats professionnels, un juge constitutionnel, témoins et experts de toutes les tendances politiques. Dans un style de drame judiciaire avec une fin ouverte, interrogatoires et contre-interrogatoires, récapitulations et débats en marge du procès susciteront une image troublante et conflictuelle de la Russie contemporaine. Les politiques culturelles de Poutine violent-elles la liberté d'opinion et les droits de l'homme ? Ou est-ce en effet l'art qui offense les sentiments des croyants ? Qui est le coupable, qui est le défenseur ?

Un tribunal citoyen composé de six résidents moscovites sélectionné de manière aléatoire rendra un verdict au bout de trois jours de procès. Pour ou contre les artistes ; pour ou contre Poutine.

Un documentaire, un programme, une installation vidéo, et une exposition de clôture étayeront le projet et mettront en lumière la toile de fond socio-politique et les effets de l'art de la performance.

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Milo Rau (°1977, Berne) a fait des études de sociologie, de langue et littérature allemande et romane à Paris, Zurich et Berlin avec pour professeurs, entre autres, Tzvetan Todorov et Pierre Bourdieu. À partir de 1977, il entreprend ses premiers reportages (au Chiapas, à Cuba). Dès 2000, il écrit pour le quotidien Neue Zürcher Zeitung. En 2003, il s’attaque à la mise en scène et l’écriture dramatique, tant en Suisse qu’à l’étranger, entre autres, pour le Maxim Gorki Theater à Berlin, le Staatsschauspiel Dresden, le HAU Berlin, la Theaterhaus Gessnerallee Zurich, le Teatrul Odeon Bucharest et le Beursschouwburg à Bruxelles. En 2007, Rau fonde la maison de production de théâtre et de cinéma, International Institute of Political Murder, qu’il dirige à ce jour. Ses reconstitutions théâtrales et filmiques ont été à l’affiche de festivals nationaux et internationaux très prestigieux : en 2012-2013, ses spectacles sont au programme des Berliner Theatertreffen, du Noorderzon Performing Arts Festival à Groningen, des Wiener Festwochen et du Radikal Jung Festival, où il a obtenu le prix de la critique pour la mise en scène. Outre ses œuvres scéniques et filmiques, Milo Rau enseigne la mise en scène, la théorie culturelle et la sculpture sociale dans différentes universités. Il est par ailleurs régulièrement l’hôte du festival d’Avignon (entre autres, Montana, The Last Hours of Elena and Nicolae Ceausescu – nominé en 2011 pour le prix de Soleure, Hate Radio, City of Change, Breivik’s Statement, The Moscow Trials et The Zurich Trials). Le journal suisse Tagesanzeiger a récemment qualifié Rau de « l’un des metteurs en scène les plus sollicités de nos jours » et l’hebdomadaire allemand Der Freitag évoque « le metteur en scène le plus controversé de sa génération ».

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