Symphonia Harmoniæ Cælestium Revelationum

    10/05  | 21:00
    11/05  | 21:00
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    17/05  | 21:00
    18/05  | 21:00
    19/05  | 14:00

€ 18 / € 15
2h30

Symphonia Harmoniae Caelestium Revelationum est le titre de l’œuvre musicale de Hildegard von Bingen, religieuse bénédictine du XIIe siècle qui fut aussi théologue, guérisseuse et mystique. François Chaignaud et Marie-Pierre Brébant plongent le spectateur dans cet univers grégorien à travers une séance musicale de trois heures. Le duo interprète « par cœur » l’intégralité des 69 monodies connues à ce jour dans une version pour voix et bandura, un instrument à cordes traditionnel ukrainien. Chant après chant, leurs corps deviennent des archives musicales qui éclairent autrement les origines de la culture occidentale. Les tonalités si caractéristiques de von Bingen surprennent l’oreille et résonnent comme des « anomalies » musicales. Chaignaud et Brébant font entendre ces mélodies disparues aujourd’hui des canons modernes mais qui sont en réalité au fondement de la tradition musicale européenne. Aux frontières de l’installation méditative, du concert et de la chorégraphie, Symphonia Harmoniae Caelestium Revelationum offre un espace pour contempler ce passé musical et spirituel oublié. La réunion du corps, de la voix et de la bandura fait émerger une image, une danse, une sculpture. L’ensemble culmine dans une vision extatique où le sacré renoue avec le charnel.

À voir aussi : Free School : Medieval Singing Class

À écouterSymphonia Hildegardia, nos quatre podcasts sur Hildegard von Bingen, initiés par Symphonia Harmoniæ Cælestium Revelationum. Ecoutez les 4 épisodes ci-dessous, ou sur SoundCloud

Concept et performance : François Chaignaud et Marie-Pierre Brébant
D’après l’œuvre musicale d’Hildegarde de Bingen (1098-1179)
Adaptation musicale : Marie-Pierre Brébant
Scénographie : Arthur Hoffner
Création lumières : Philippe Gladieux, Anthony Merlaud
Création et mise en espace sonore : Christophe Hauser
Collaboration artistique : Sarah Chaumette
Costumes : Cédrick Debeuf, Loïs Heckendorn
Tatouages : Loïs Heckendorn (création), Micka Arasco (impression)
Régie générale : Anthony Merlaud / François Boulet
Prosodie latine : Angela Cossu
Administration et production : Barbara Coffy-Yarsel, Chloé Schmidt, Jeanne Lefèvre, Clémentine Rougier 
Diffusion : Sarah de Ganck / ART HAPPENS

Production : Vlovajob Pru – Vlovajob Pru est subventionnée par le Ministère de la Culture (DRAC Auvergne Rhône-Alpes) et le Conseil Régional d’Auvergne-Rhône-Alpes. François Chaignaud et Cecilia Bengolea sont artistes associés à Bonlieu Scène nationale Annecy.
Coproduction : Kunstenfestivaldesarts ; Bonlieu Scène nationale (France) ; PACT Zollverein (Allemagne) ; Centre chorégraphique national de Caen en Normandie – direction Alban RICHARD dans le cadre de "l'Accueil-Studio" ; Ministère de la Culture et de la communication (France) ; BIT Teatergarasjen Bergen (Norvège) ; Arsenal/Cité musicale Metz (France) ; CN D Centre national de la danse (France) ; MC93 Maison de la Culture Seine-Saint-Denis, Bobigny (France) ; Les 2 Scènes, Scène nationale de Besançon (France) ; La Bâtie, Festival de Genève (Suisse) ; TANDEM Scène nationale (France) ; Festival Musica Strasbourg (France)
Avec le soutien de : Villa Noailles, Hyères (France) ; CN D Centre national de la danse (accueil en résidence) ; BoCA (Biennale of Contemporary Art) Porto (Portugal) ; La Métive lieu international de résidence de création artistique (accueil en résidence) ; Moutier d’Ahun – FRAC Franche-Comté, Besançon (accueil en résidence) – Accueil en résidence, Les Subsistances, Lyon ;  Institut français et l'Ambassade de France en Belgique, dans le cadre d'Extra
Remerciements : Lucie Jolivet, Lyubomyr Shevchuk, Catherine Schroeder, Léo Henry, Eugénie de Mey

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Hildegarde : le temps tout entier

Près de mille ans ont passé en ce monde et tout ce que Hildegarde de Bingen a accompli nous est devenu opaque, mystérieux et captivant.

Cette femme désormais sainte ne se présente plus à nous que sous des masques successifs : la religieuse, la botaniste, la visionnaire, la musicienne. Autant de reflets mouvants dont on peine à cerner les contours. Hildegarde a pourtant été une personne réelle, de chair et d’os, de souffle et de liens. On connaît ses dates de naissance et de mort, des écrits témoignent de ce qu’elle a vécu, et l’on peut aujourd’hui encore manipuler des pages que ses doigts à elle ont touchées. Mais Hildegarde est aussi un personnage de fiction, une créature-créatrice que nous investissons, siècle après siècle, de nos désirs et de nos projections.

L’oeuvre de l’abbesse a la beauté désarmante du mystère, un mystère d’autant plus profond qu’on ignore s’il est le fruit de notre méconnaissance ou du seul génie de son autrice. Les traces qu’elle nous a laissées ne peuvent être abordées qu’avec humilité : si la science historique permet d’en éclairer les franges, la confrontation à son travail ne se produit jamais que dans l’obscurité d’une emprise directe et sans filtre.

Plusieurs années durant, Marie-Pierre Brébant et François Chaignaud ont déchiffré les deux manuscrits du douzième siècle qui contiennent l’intégralité de l’oeuvre musicale attribuée à Hildegarde. Fascinés par cette archive homogène, ils l’ont considérée pour ce qu’elle est : une longue partition, qu’ils ont suivie pas à pas, comme on suit un chemin de randonnée que l’on découvre. C’est pour la lire qu’ils ont appris à déchiffrer sa notation hybride, qui mêle portées modernes et neumes.1

Sa pratique, l’exploration progressive et incessante de sa modalité, de ses ornements et de ses mélismes2, les ont imprégnés des mondes que ces partitions consignent : un monde rural baigné de sons et de chants, un monde magique parcouru de ponts orphiques et empli de parfum cosmique, un monde monastique fait de règles, de renoncement et d’ambitions. 

Hildegarde couche par écrit la Symphonia dans les années 1150. Elle a cinquante ans et ses visions viennent d’être reconnues véritables par le Pape Eugène III, qui lui a donné mission de les compiler en un livre. Elle quitte la communauté de l’abbé Cunon pour fonder un couvent de femmes seules sur une colline près de Bingen. En même temps que les travaux de construction du nouveau monastère et de rédaction du Scivias, elle s’engage dans la création d’une langue imaginaire, la composition d’un drame musical et de longues correspondances. Elle recueille également les hymnes et séquences créées pour les offices. Eugène III lui a enjoint d’écrire et Hildegarde obtempère avec hâte, débordant du cadre strict de son don de visionnaire.

C’est une femme au faîte de sa puissance qui choisit de faire passer à la postérité des chants liturgiques, consacrant à sa musique un soin égal à celui apporté aux hagiographies et aux révélations, nous offrant à nous, si loin que nous soyons  descendus sur le fleuve du temps, de réentendre aujourd’hui des mots et des mélodies jadis articulées par des corps dont nous ne conservons rien, pas même le souvenir. 

Si l’intention de Hildegarde nous est devenue obscure, l’oeuvre est parvenue intacte. Ce que cette musique dit par sa poésie, sa tension et sa forme nous parle encore et surtout interroge notre présent, nos habitudes : il suffit d’écouter. Ces signes proviennent d’un monde clos et organisé, un monde dont la complexité ne repose pas sur l’ignorance humaine, mais sur l’ineffabilité divine. L’homme n’a pas encore pour mission d’élucider les causes premières, son effort de compréhension porte uniquement sur les rapports entre mondes physique, imaginaire et spirituel. Le pouvoir de transformer demeure entre les seules mains des puissances célestes : la création, même artistique, est une prérogative du Créateur.

Ainsi, la Symphonia ne change pas le monde, mais le dit. C’est un prolongement de ce qui est, la trace active de la participation des soeurs de Bingen à la beauté de l’univers. L’oeuvre n’a d’autre vocation que d’être juste, c’est-à-dire être belle à l’instant où elle est produite. Elle est l’exact inverse de la distraction : ne pas abstraire les auditeurs du réel, mais les faire au contraire participer intensément à l’ordre harmonieux des choses.

Ces musiques inouïes ignorent les temporalités artificiellement découpées. Elles ne suivent pas le temps linéaire de la péripétie et du progrès mais celui, circulaire, du souvenir ou de l’abandon de soi. Leur mesure se cale sur la pensée humaine, le rythme cardiaque, l’humeur présente ou la chaleur d’un feu. Leurs progressions mélodiques imitent les harmonies naturelles, suivent la trajectoire des sons émis sous les voûtes romanes, dans un effet de concordance balsamique. Mises bout à bout, les dizaines de pièces qui forment la Symphonia se fondent en une ondulation unique et crépitante – c’est une flamme, un coeur, un exercice de pur présent.

ll y a des aubes, des pleins midis et des crépuscules, des hivers nets et de longues soirées d’été, des échos des montagnes et des berceuses célestes. Les cordes de la bandura de Marie-Pierre Brébant brillent. L’instrument ukrainien, mêlant le luth et la harpe, s’accorde en tempérament pythagoricien3. Né en Turquie, sans doute, modelé par les Italiens, adopté par les Kosak, il ne semblait pas destiné à rencontrer la musique de Hildegarde. Il en devient pourtant l’allié, en inventant une nouvelle voix à ces partitions. À la fois cithare de David et lyre angélique, il mêle la douceur édénique à la tension de ses cordes de métal : le Ciel, la Terre.

Les ombres nettes soulignent les muscles de François Chaignaud. On voit le souffle l’emplir, le tendre, s’échapper et revenir, on voit le chant surgir de la chair. La monodie4 est un passage étroit, une trajectoire humble, dont l’harmonie a besoin, pour se déployer, de la durée. Il témoigne d’un endroit unique, se pose en un point précis, et concentre. Aussi ancienne soit la partition, c’est un exercice du présent, une façon de faire corps avec l’instant.

Les deux artistes interprètent littéralement les pièces anciennes, ordonnées par modes5, enchaînées sans discontinuité ni rupture, redistribuées entre la voix et les cordes. La façon dont la voix de Chaignaud et l'instrument de Brébant s’accompagnent ne cesse de se transformer. Les musiciens se suivent puis se précèdent, s'élèvent ensemble, s'arrêtent l'un après l'autre pour s'écouter, se retrouvent pour de brèves, de vibrantes fusions. Les corps chantent et jouent, jouent et vibrent comme une membrane unique, à l'interface entre ici et là-bas. Ils incarnent, pour un temps, la Symphonia: le manuscrit porté à même la peau, les mains vibrantes, les voix et cordes liées puis déliées, les corps explorant sans relâ che l ’univers, condensé dans un neume unique.

Sur le plateau, le cosmos est ce neume, cette note d’avant la portée : un pont, une estrade romane que les artistes traversent, habitent, contournent. Il est le théâtre de l’existence, avec ses exaltations et ses colères, ses espoirs et ses drames, la scène de tout ce qui était, est et sera. Les spectateurs sont invités à s’asseoir ou s’allonger autour, à écouter et regarder, à rêver, méditer, sentir et ressentir, à dormir et observer, à se laisser ravir, émouvoir et déplacer. Ils peuvent choisir de se lever et s’asseoir ailleurs, passer d’une rive à l’autre. Se confronter à la Symphonia, c’est prendre place dans une harmonie qui nous dépasse de toute part.

Léo Henry

(1) neume • « signe » en grec ancien, il désigne le principal élément de la notation musicale occidentale en usage à partir du IXesiècle. Les neumes servent d’aide-mémoire et indiquent les mouvements dynamiques des mélodies. Leur forme est inspirée des inflexions de voix et de l’écriture des grammairiens (accents, points…) 

(2) mélisme • style d’ornementation de la mélodie chantée se développant sur une seule syllabe.

(3) tempérament pythagoricien • système particulier d’accord des instruments et des hauteurs de son de la voix, élaboré par le grec Pythagore et utilisé jusqu’à la fin du Moyen Âge. Il est fondé sur les harmonies naturelles, à la différence du tempérament égal, hégémonique aujourd’hui.

(4) monodie • musique à une seule voix, dans le sens où voix désigne une partie vocale ou instrumentale. 

(5) mode • le plus ancien système d’organisation des sons de la gamme musicale, à partir d’une note fondamentale.

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Léo Henry (°1979, Strasbourg) est un écrivain français et scénariste. Après un master de lettres modernes, Léo Henry a voyagé aux États-Unis et vécu au Brésil, présents dans son oeuvre. À partir de la fin des années 2000, Léo Henry entame une collaboration avec Jacques Mucchielli (décédé en 2011), dont naîtront quatre livres. La modernité et la musique populaire font partie de ses sujets de prédilection. En avril 2018, Léo Henry publie aux éditions indépendantes La Volte le livre Hildegarde, un roman biographique sur la figure de la religieuse, compositrice, poétesse et botaniste allemande Hildegarde de Bingen, qu’il considère dès lors comme son chef-d’oeuvre.

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Né à Rennes, François Chaignaud est diplômé du CNSM de Paris en 2003 et collabore auprès de plusieurs chorégraphes, notamment Boris Charmatz, Emmanuelle Huynh, Alain Buffard et Gilles Jobin. Depuis He's One that Goes to Sea for Nothing but to Make him sick (2004) jusqu'à Думи мої (2013), il crée des performances dans lesquelles s'articulent danses et chants, dans les lieux les plus divers, à la croisée de différentes inspirations. S'y dessinent la possibilité d'un corps tendu entre l'exigence sensuelle du mouvement, la puissance d'évocation du chant et la convergence de références historiques hétérogènes – de la littérature érotique aux arts sacrés. Ses terrains de recherche s'étendent des précurseurs de la modernité chorégraphique du début du XXème siècle (Isadora Duncan) aux avant-gardes actuelles, et des techniques et symboliques du ballet classique aux danses urbaines et non scéniques. Également historien, il a publié aux PUR L’Affaire Berger-Levrault : le féminisme à l’épreuve (1898-1905). Cette curiosité historique le conduit à initier des collaborations diverses, notamment avec la légendaire drag queen Rumi Missabu des Cockettes, le cabarettiste Jérôme Marin (Sous l'ombrelle, en 2011, qui ravive des mélodies oubliées du début du XXème siècle), l'artiste Marie Caroline Hominal (Duchesses, 2009), les couturiers Romain Brau et Charlie Le Mindu, le photographe Donatien Veismann, le vidéaste César Vayssié (The Sweetest Choice, 2015), le musicien Nosfell (Icônes, 2016) et l’artiste Théo Mercier (Radio Vinci Park, 2016). En 2017, il collabore à de nombreux projets, notamment avec l’artiste Brice Dellsperger pour Body Double 35, ou la réouverture du cabaret Madame Arthur. À l’occasion de La Bâtie-Festival de Genève 2017 François Chaignaud crée en collaboration avec l’artiste Nino Laisné Romances inciertos, un autre Orlando, spectacle autour des motifs de l'ambiguïté de genre dans le répertoire chorégraphique et vocal ibérique. En mai 2018 il crée également Soufflette une pièce pour le Ballet Carte Blanche (Norvège) en collaboration avec le couturier Romain Brau. Depuis 2005, François Chaignaud collabore avec Cecilia Bengolea avec qui il forme la compagnie Vlovajob Pru. Ensemble, ils créent Pâquerette (2005-2008), Sylphides (2009), Castor et Pollux (2010), Danses Libres (2010), (M)IMOSA (coécrit et interprété avec Trajal Harrell et Marlene Monteiro Freitas, 2011), Altered Natives’ Say Yes To Another Excess – TWERK (2012), DUB LOVE (2013) et DFS (2016). Chaignaud est artiste associé à Bonlieu Scène nationale Annecy.

Musicienne de formation classique cursus scolaire en horaires aménagés au CRR de Reims, diplômée du CNR de Boulogne-Billancourt en 1995, Marie-Pierre Brébant a depuis pratiqué le répertoire renaissance et baroque sous toutes ses formes : chorégraphique, notamment comme interprète de Béatrice Massin de 1997 à 2001(Water-Music, Pimpinone, Le Roi Danse) ; musical, en orchestre et formation de musique de chambre, comme accompagnatrice pour l’Arcal et le Centre national de la danse, comme directrice musicale de l’ensemble baroque Sept mesures de soie jusqu’en 2012. Parallèlement à cette pratique, son intérêt pour une conception de la musique comme objet artistique au-delà du divertissement ou de l’illustration l’ont menée à participer aux spectacles et performances d’artistes comme Richard Foreman (Don Giovanni, Mozart), François Hiffler et Pascale Murtin de Grand Magasin, Xavier Boussiron (Menace de Mort et son orchestre, avec Claudia Triozzi et Christophe Salengro), depuis 2005 avec la compagnie du Zerep (Sophie Perez et Xavier Boussiron) sur les créations Laisse les Gondoles à Venise (épinette amplifiée), El coup du Cric Andalou (castagnettes), Gombroviczshow (orgue Wurlitzer et piano), Oncle Gourdin (harpe celtique et clavicorde), Prélude à l’agonie (clavier Nord), ou encore Radio Vinci Park (2016), spectacle mis en scène par Théo Mercier, où elle joue du clavecin, aux côtés de François Chaignaud.

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