Simple as ABC #3: The Wild Hunt

    21/05  | 20:30
    22/05  | 20:30
    24/05  | 19:00
    24/05  | 22:00
    25/05  | 19:00
    25/05  | 22:00
    27/05  | 19:00

€ 18 / € 15
1h30
EN/FR/GR/Arabic/Farsi > NL/FR, NL/EN

Les sous-titres diffèrent d'une représentation à l'autre
NL/FR le 21, 22, 24/05 (19:00), 25/05 (22:00), 27/05
NL/EN le 24/05 (22:00), 25/05 (19:00)

Un nuage de voix réunies dans un musée imaginaire. Les corps sont retenus ailleurs, mais ici, des narrateurs absents relatent des histoires de chasse à l’homme. Certaines voix sont entendues. Beaucoup ne le sont pas. Mais toutes sont expertes d’une réalité bien spécifique. Gens de théâtre, journalistes, politiciens, membres des forces de l’ordre : tous chassent quelque chose. Parfois des êtres humains. Un spectacle sonore sans acteurs qui donne à entendre des bribes de conversations en arabe, anglais, farsi, français et grec, recueillies autour de la Méditerranée. En échantillonnant des heures d’enregistrement, Simple as ABC #3 compile un portrait plurivoque de la chasse à l’homme contemporaine. The Wild Hunt est le troisième épisode de la série Simple as ABC autour de la machine mise en place pour gérer la migration en Occident. Ce volet vient après un essai audio à propos de la technologie de pointe utilisée pour la détection et d’une comédie musicale documentaire sur la numérisation des frontières de l’UE.

Texte : Said Reza Hosseini Adib, Samaneh Arian, Aristotle, Ghazi Ayari, Thomas Bellinck, Rihab Chaabane, Abir Farhat, Karima Ganji, Parisa Heidari, Chamseddine Marzoug, Vasilis Mathioudakis, Mounir, Fatemeh Mousavi, Mohammad Javad Mousavi, Farouk Ouartani, Racist Violence Recording Network, Marwen Sammoud, Ervin Shehu, Yiouli Vitou
Collaboration artistique : Jeroen Van der Ven
Mise en scène : Thomas Bellinck
Dramaturgie : Esther Severi
Interprétation : Said Reza Hosseini Adib, Yasmine Bhar, Hayfa Ghozzi, Rym Haddad, Pafsanias Karathanasis, Amal Rouissi, Georgia Spyropoulou, Aisha Zaied
Conception lumière : Lucas Van Haesbroeck
Technicien lumière : Marie Vandecasteele
Performance : Said Reza Hosseini Adib, Ghazi Ayari, Thomas Bellinck, Abir Farhat, Karima Ganji, Parisa Heidari, Chamseddine Marzoug, Mounir, Fatemeh Mousavi, Mohammad Javad Mousavi, Farouk Ouartani, Nikos Palaiologos, Orestis Seferoglou, Ervin Shehu, The 5th Grade of the 28th Elementary School of Athens, Yiouli Vitou
Responsable de production : Celine van der Poel
Production : Dimitra Dernikou, Yalena Kleidara, Francesca Pinder, Sandra Raes Oklobdzija, Aisha Zaied
Pyrotechnie & régie : Niels Antonissen
Recherche et assistanat de production : Kaat Balfoort, Hayfa Ghozzi, Pafsanias Karathanasis, Bilel Melki, Amal Rouissi, Georgia Spyropoulou, Laurien Versmissen
Scénographie : Camille Lemonnier
Décor : Niels Antonissen, Guy Cuypers, Daan Roosen, Toneelhuis Decoratelier, Tim Vanhentenryck, Marjan Verachtert
Conception sonore : Bart Celis
Édition sonore : Lars Morren, Emiel Redant, Johannes Ringoot
Technicien son : Arthur De Vuyst
Scénographie : Mathias Batsleer, Steven Bontinck, Ijf Boulet, Victor Dries, Johannes Rigoot, Diederik Suykens, Bert Van Dijck
Responsable production technique : Arthur De Vuyst
Transcription : Samia Amami, Sana Chamekh, Farideh Ghalandari, Amira Hamdi, Cyrine Ben Ismail, Yalena Kleidara
Traduction et surtitres : Yasmine Akrimi, Amal Boualga, Vassilis Douvitsas, Mahdieh Fahimi, Farbod Fathinejad, Iannis Goerlandt, Welid Hmeissia, Haythem Khamri, Yalena Kleidara, Marwa Manai, Anna Muchin, Eleni Nasiou, Juliane Regler, Mona Silavi

Production : ROBIN
Coproduction : Dream City / L’Art Rue (Tunis), De Grote Post (Ostend), Fast Forward Festival / Onassis Cultural Centre (Athens), Kaaitheater (Brussels), Kunstenfestivaldesarts (Brussels)
Avec le support de : KASK / School of Arts of University College Ghent, LabexMed / Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme (Marseille), The Flemish Community of Brussels, The Flemish Government
Concept inspiré de : Grégoire Chamayou, « Manhunts: A Philosophical History »
Entretiens de recherche supplémentaires : The Asylum Service, The European Border and Coast Guard Agency, The Hellenic Police
Merci à : Halima Aissa, Ifigeneia Anastasiadi, Dimitris Angelidis, Anonymous, Katia Arfara, Simon Baetens, Louise Bergez, Marc Bernardot, Moon Blaisse, Hassen Boubakri, Sana Bousbih, Dimitris Christopoulos, Ismael Cissé, Patrick De Coster, Johan Dehollander, Bert De Puydt, Omar Fassatoui, Apostolis Fotiadis, Jan Goossens, Hamma Weld Hamida, Louis Janssens, Lobna Jlassi, Ebia Joel, Wafa Kanzari, Khalid Koujili, KVS, Malek Lakhal, Mostfa Lakhdher, Lorena Lando, Leon Konda Ler, Mohsen Lihidheb, Mahdi Mabrouk, Jalel Mahmoudi, Ahmed Mansour, Brigitte Marin, Fatma Mathlouthi, Rosine Mbakam, Yonus Mohamed, Selma Ouissi, Kostis Papaioannou, Lefteris Papagiannakis, Clio Papapantoleon, Stéphanie Poussel, Fanny Robles, Eleni Spathana, Isabel Mohedano Sohm, Imed Soltani, Timo Sterckx, Loes Swaenepoel, Toneelhuis, Carine van Bruggen, Naomi Van Der Horst, An van. Dienderen, Eleonore Van Godtsenhoven et al.

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Les frontières de l’Europe

Extraits d’une discussion entre Thomas Bellinck, Milo Rau et Olivia Rutazibwa.

Une seule Europe, tel a toujours été le rêve. En réalité, il existe des dizaines d’Europes : la forteresse, l’UE avec toutes ses institutions, la métropole coloniale, notre mythe primitif des Lumières et du progrès… L’Europe est une histoire aux formes plurielles. Artistes et chercheur·se·s peuvent-ils/elles aider à réécrire cette histoire ? Ensemble, le directeur de théâtre Milo Rau, l’artiste visuel Thomas Bellinck et l’universitaire Olivia Rutazibwa interrogent les frontières de l’Europe. « Détruisons l’idée de nation, et après, on pourra y aller. »

[…]

Olivia Rutazibwa enseigne à l’université de Portsmouth (l’UE fait partie de ses sujets de recherche et d’enseignement). Elle a notamment étudié en Italie et pour son doctorat, sa recherche portait sur les interventions occidentales en Afrique subsaharienne. Thomas Bellinck revient tout juste d’Espagne où il a participé à un projet de film sur la migration de travail et l’industrie horticole. Il se rendra bientôt à Tunis et à Athènes pour sa prochaine création théâtrale Simple as ABC #3: The Wild Hunt. Et enfin, Milo Rau, né en Suisse, il vit aujourd’hui entre Gand et Cologne. Il était récemment en Irak pour sa pièce Orestes in Mosul, après avoir travaillé dans diverses villes telles que Bucarest, Kigali, Bukavu ou encore Moscou. La table est étroite mais la carte mentale sur laquelle se déploie le trio est vaste.

Que représente l’Europe sur cette carte ? Milo Rau, Thomas Bellinck et Olivia Rutazibwa parlent d’une seule voix. Tous·te les trois critiquent les décisions et actions de l’Europe envers elle-même mais aussi pour le reste du monde. […] Thomas Bellinck a donné forme à ses questions déjà en 2013 avec son installation Domo De Eŭropa Historio en Ekzilo. En 2050, un musée du souvenir en ruine commémore « la vie de l’ancienne Union Européenne : les dernières années d’une longue période de paix ». Il tourne son attention aujourd’hui vers le contrôle des frontières européennes. Comment l’Europe pense-t-elle et parle-t-elle d’elle-même ? Comment détermine-t-elle qui en fait partie et qui n’en fait pas partie ?

Au fil des années, Olivia Rutazibwa s’y sentait de moins en moins chez elle. « Comme toutes personnes flamandes, j’ai été élevée avec l’idée que l’Europe était une bénédiction naturelle : le berceau des normes et des valeurs éclairées énoncées par les Lumières que nous étions les seules à connaître, et qui devaient nous permettre de sauver le reste du monde – certainement autour des fêtes de Noël. Mais en 1994, le génocide a eu lieu au Rwanda, où un million de personnes sont mortes tandis que la communauté internationale se retirait du conflit. Par la suite quelque chose à commencé à se réveiller. » […] C’est ainsi que notre trio déchiffre ensemble l’image que l’Europe a d’elle-même. Elle et ils n’avancent pas les condamnations habituelles – la bureaucratie européenne, le lobbyisme néolibéral, le glissement vers la droite – mais s’interrogent plutôt sur la manière dont un rêve ambitieux a pu dégénérer en un mécanisme technocratique dont la seule légitimation résonne comme une réminiscence de l’utopie originelle. L’Europe peut-elle encore se réinventer ? Pour cela, elle doit d’abord se déconstruire complètement, démanteler ses concepts fondamentaux. Ce trio est heureux de lui venir en aide, de remettre en question nos idées sur les frontières jusqu’à nos conceptions sur la citoyenneté.

Existe-t-il une œuvre d’art qui résume parfaitement votre image de l’Europe ? Ou qui vous a donné une perspective renouvelée sur l’Europe ?

Olivia Rutazibwa : Europe on Trial me vient à l’esprit, un tribunal artistique dont j’ai été témoin l’été dernier à Amsterdam. Pendant trois heures, toute une série de chercheur·se·s et de leaders d’opinion se sont exprimé·e·s sur la politique migratoire européenne. Mais la partie la plus bouleversante, c’est lorsque les personnes réfugiées elles-mêmes ont témoigné de leurs vécus dans les centres d’accueil pour demandeurs d’asile. C’était déchirant. Quand je pense à l’Europe, c’est l’image qui me vient à l’esprit : une forteresse qui nous semble parfaitement normale, car elle nous est vendue chaque jour comme un système logique et inévitable. Pour moi, c’est là sa cruauté : il n’y a même plus besoin de personnes sournoises pour maintenir ce système en état de marche.

Thomas Bellinck : À l’ombre du grenadier publié en 1992 (traduit en français en 2003 aux éditions Complexe) est un livre qui a profondément changé ma manière de voir. C’est le premier des cinq romans écrit par Tariq Ali sur toutes sortes de conflits entre l’Europe et le monde islamique. Dans celui-là, il s’intéresse à la ville de Grenade à l’époque de la Reconquista, l’expulsion des musulmans hors d’Espagne. Le récit commence par un grand autodafé où brûlent des œuvres de la pensée Islamique. Nous suivons ensuite une puissante famille musulmane espagnole dont chacun des membres tente comme il peut d’échapper à la persécution : l’un choisit de se convertir au christianisme, un autre entre dans la résistance et un troisième fuit en Afrique du Nord. Tariq Ali décrit tout cela magnifiquement : non seulement la manière dont l’univers de cette famille s’effondre complètement, mais aussi l’arrivée au même moment de Cortés en Amérique. Pour la première fois, j’ai compris le lien entre l’expulsion des personnes musulmanes hors d’Europe et le début de l’expédition coloniale.

Cette histoire nous enseigne-t-elle quelque chose sur l’Europe d’aujourd’hui ?

TB Chaque année, dans le sud de l’Espa-gne, est célébré le Moros y Cristianos, un re-enactment exotique de la Reconquista qui dure plusieurs jours avec des sabres et des chameaux. En premier, Les « Maures » débarquent par bateau sur la côte, des feux d’artifice sont allumés pour symboliser la défense de l’Europe et les bateaux sont ensuite repoussés à la mer, suivis de quelques reconstitutions festives de batailles violentes. Cette image de l’ennemi est étroitement liée à toutes sortes d’autres représentations des personnes nord-africaines aujourd’hui, que l’on appelle encore dans le langage courant et de façon dénigrante les Moros. D’une part, on peut voir comment l’Andalousie élève son histoire arabe à un niveau caractérisé par le kitsch dans le but d’attirer les touristes à l’Alhambra, et d’autre part, des milliers de Marocain·e·s cueillent nos fruits et légumes illégalement en tant que Moros. Pour moi, cette combinaison est typique de l’Europe : un récit très sélectif de l’histoire couplé au traitement inhumain des travailleur·se·s migrant·e·s rendu·e·s illégales·aux par les législations européennes.

[…]

Vous définissez tous·te les trois l’Europe selon sa politique frontalière et migratoire. Que sont censés protéger ces murs de la forteresse Europe ?

TB En fait, ce ne sont pour l’essentiel pas à proprement parler des murs, c’est ce qui est si particulier. Ces murs que des gens escaladent n’existent que dans notre imagi-nation. En Grèce par exemple, cette frontière est très poreuse et elle ne cesse d’être traversée. Frontex, l’agence européenne de garde-frontière externalise de plus en plus les frontières européennes vers le Sahara. Les médias continuent de porter leur attention sur la « zone de spectacle à la frontière » autour de la Méditerranée, mais les gens meurent bien avant d’atteindre la mer. C’est ce qui prête à confusion dans cette métaphore de la « forteresse Europe ». Elle suggère que les frontières sont des entités stables, mais aujourd’hui elles sont produites et surveillées depuis des gratte-ciels en Pologne ou à Tallinn, par des systèmes souterrains de stockage de données et par les drones de l’Agence spatiale européenne (ESA). Par exemple, le programme Sentinel de l’ESA a fourni des satellites pour surveiller le réchauffement climatique, mais ils se sont également révélés très efficaces dans la lutte contre la migration « irrégulière ». Ou si l’on pense à tout cet argent investi dans des projets pilotes tels que Snoopy et Sniffer pour la recherche technologique de pointe en matière de gestion des frontières, comme le « nez électronique », qui vise à remplacer les chiens renifleurs qui repèrent les personnes cachées.

OR La déshumanisation est absolue.

TB Oui, les personnes sont maintenant appelées des « sujets de données ». L’identité se réduit à des empreintes digitales enregis-trées, tandis que nos données biographiques passent au second plan. À un moment, Lesbos a même institué une interdiction de conduire les gens à Mytilène, la capitale, pour s’y enregistrer. Quiconque transportait en voiture un « sujet de données » non enregistré commettait un délit frontalier et était en quelque sorte coupable d’avoir déplacé la frontière. C’est devenu à ce point absurde. La frontière est de plus en plus intégrée. Voyez comme la définition du mot « illégal » a changé : de quelque chose que l’on fait à quelque chose que l’on est. De nombreuses formes de violence ont lieu à nos frontières.

[…]

L’idée d’un État-nation souverain est-elle le problème de l’Europe ?

OR C’est aussi ses mécanismes de pensée blanche. Parce que si toutes ces personnes à nos frontières avaient été des touristes blanc·he·s, alors nos nations trouveraient ensemble une solution, n’est-ce-pas ? La migration n’est pas du tout un problème de logistique ; il s’agit de savoir à quel point nous pensons qu’il est urgent, selon notre opinion, de savoir qui fait partie de l’Europe et qui n’en fait pas partie. Et cette opinion a été façon-née dès l’enfance de telle sorte que la migra-tion des personnes racisées est automa-tiquement considérée comme une crise. « Oui, mais nos frontières ! » Qui nous empêche de repenser cette idée de frontières ? C’est ce que j’ai fait une fois à la radio marocaine. « Voulez-vous abolir toutes les frontières ? C’est de l’anarchie ! » Et comment appelle-t-on alors des milliers de personnes qui meurent parce qu’elles doivent payer bien plus qu’un simple billet d’avion, parce que nous avons décidé de qui peut entrer et qui doit rester dehors ? C’est d’une cruauté totalement ridicule. Et ceci est dû à notre image blanche de l’Europe et de nous-mêmes.

TB Et de l’idée que toutes les personnes qui arrivent en Europe voudront y rester. La même crainte s’est installée lorsque la Pologne et la Roumanie ont rejoint l’UE. Et oui, les personnes roumaines sont aujourd’hui le groupe qui connaît la plus rapide croissance en Espagne, mais beaucoup déclarent : « Je suis ici uniquement pour travailler, je ne souhaite pas nécessairement m’intégrer ». Ces personnes font des allers-retours parce qu’elles le peuvent. Tout comme nous en faisons. C’est pourquoi je plaide sincèrement pour l’ouverture des ferries entre l’Afrique et l’Europe. On serait surpris de voir que peu de gens souhaitent vraiment s’installer en Europe. Pourquoi le feraient-ils ?

OR C’est vraiment un concept colonial de penser que de s’installer quelque part signifie mettre de côté ses racines, sa famille, l’en-semble de nos liens avec notre pays et notre culture, et que toutes ces personnes souhai-tent simplement être comme nous. C’est ainsi que pense l’Europe : ces personnes sont des toiles vierges qui ne commencent à vivre que lorsque nous leur donnons un sens. Et donc souhaitent rester. Mais après dix ans, elles retournent.

La réponse défensive de l’Europe, de Frontex à notre discours de « crise », est-elle une réaction à une Europe en déclin ? Ou alors ce « Déclin de l’occident » est également un mythe ?

OR J’aimerais comparer cette problé-matique à celle de #MeToo : ce n’est qu’une question de privilèges. Si les hommes blancs trouvent injuste la mise en place de nouveaux quotas qui leur donneront moins d’oppor-tunités, je peux le comprendre sur le plan individuel. Mais en tant qu’artistes et chercheur·se·s, nous avons la responsabilité de montrer les merveilleuses opportunités que l’ensemble de ce processus offre. Et combattre les mécanismes patriarcaux pour permettre l’inclusion de l’autre moitié de l’humanité est une belle mission. C’est ainsi que je le défends : il s’agit de redistribuer les rapports de force à une échelle globale.

TB En effet, si l’on veut caractériser l’Europe d’aujourd’hui, le système de privi-lèges en forme le noyau. C’est également la réponse donnée par un conseiller politique européen lors d’une des discussions les plus honnêtes que je me souvienne avoir eues sur notre politique frontalière européenne. Habituellement, il s’agit uniquement de la question du « comment ». Mais dès que l’on passe à la question du « pourquoi », alors ce type de personnes deviennent furieuses. Et il a répondu d’un ton sec quelque chose du genre : « La gestion des migrations ne consiste pas à remédier à l’inégalité, mais plutôt à s’assurer au mieux que les inégalités se trouvent maintenues. » Sa transparence m’a sidérée.

Si nous poursuivons cette idée de la respon-sabilité de l’artiste, n’est-elle pas arrivée un peu tard en ce qui concerne l’Europe ? Ce n’est que récemment que le théâtre s’est explicitement intéressé à l’Europe ou à l’UE. Peut-être que les artistes ont mis trop de temps à travailler à une représentation alternative de l’Europe ?

Milo Rau : C’est avant tout un problème institutionnel : il n’y a pas de système euro-péen pour le théâtre comme il existe aujour-d’hui des théâtres de la ville ou nationaux. Ces théâtres de la ville ont vu le jour avec l’idée bourgeoise de la nation, ce qui a contribué à créer l’Europe que nous observons aujourd’hui. Donc un·e acteur·rice peut être une véritable divinité en Suisse, mais un·e inconnu·e en Espagne. Au-delà de ces traditions nationales, il existe un circuit de spectacles beaucoup plus international et un cirque mondial de festivals, mais ces manifestations n’atteignent que les élites culturelles.

OR J’ai l’impression que beaucoup des pratiques artistiques maintiennent une perspective européenne. Néanmoins, nous les interprétons souvent comme des expressions universelles et non plus comme européennes, car l’occident a exterminé ou refoulé de nombreuses autres cultures du savoir – de la Reconquista au bûcher des sorcières. C’est également frappant au sein du monde académique : de Bombay au Cap, on observe les mêmes universités occidentalisées, qui enseignent plus ou moins les mêmes choses. Saviez-vous que l’ensemble du corpus des sciences sociales et humaines ne provient que de cinq pays ? Il s’agit des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne et de l’Italie : douze pour cent de la planète. Et quand l’on sait qu’à l’intérieur même de ces pays, nous ne lisons que les hommes, alors ce chiffre tombe à six pour cent. Nous donnons donc un sens au reste du monde à travers leurs yeux.

MR Et la Russie n’en fait pas partie ? Le structuralisme, la sémiotique ?

OR En ce qui concerne la littérature, c’est peut-être plus large mais lorsque j’étais étudiante je n’ai jamais eu à lire un seul Russe. Et bien entendu, ces cinq pays ont rassemblé des connaissances d’autres géographies, mais lorsqu’elles sont intégrées dans le corpus, elles ont souvent déjà été occidentalisées. L’eurocentrisme, avec toutes ses normes et ses valeurs, est profondément ancré dans tout ce que nous pensons et faisons.

Mais l’art au sujet de l’Europe ? Pourquoi devient-elle seulement maintenant une source d’inspiration ?

TB Je pense qu’il y a toujours eu des œuvres d’art au sujet de l’Europe, mais elles étaient souvent au service de la propagande, comme le drapeau code-barre réalisé en 2002 par Rem Koolhaas ou son exposition The Image of Europe sur le rond-point Robert Schuman. Peut-être avait-on besoin d’abord d’une sorte de crise d’identité : lorsque nous, européen·ne·s, nous nous sommes réveillé·e·s après 2008 dans un monde dans lequel le reste de la planète vivait déjà depuis des siècles. C’est un retournement qui affecte l’image que l’on a de soi. Dans mon cas, cela m’a conduit à un nouveau type d’introspection, alors qu’une grande partie de l’art documentaire avec lequel j’ai grandi portait principalement sur une image construite des « autres », sur un ailleurs. Ça aussi, c’est une forme d’euro-centrisme : le manque d’auto-ethnographie.

[…]

Propos recueillis par Wouter Hillaert, 1er mars 2019
L’interview complète est disponible dans le numéro 38 de rekto:verso ou sur rektoverso.be

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En 2009, Thomas Bellinck (né Recklinghausen en 1983) obtient son diplôme de metteur en scène au RITS, l’école des arts audiovisuels et dramatiques de Bruxelles. Avant cela, Thomas a étudié la philologue germanique à l’université de Louvain. En 2010, avec le comédien Jeroen Van der Ven, son compagnon d’études, il fonde la compagnie Steigeisen. Sous la bannière de Steigeisen, et souvent en collaboration avec le Royal Flemish Theatre, ils créent Lethal Inc. ; De Onkreukelbare et Memento Park. En 2011, Lethal Inc., une performance PowerPoint sur la quête de méthodes humaines d’exécution, est sélectionnée pour Het Theaterfestival 2011. En 2015, en collaboration avec Pieter De Buysser, auteur et homme de théâtre, Bellinck fonde la société de production ROBIN, basée à Bruxelles et dirigée par des artistes. La même année, il commence à travailler sur Simple as ABC, une série de performances et d’installations étudiant le dispositif européen de « mobility management ». Dans le cadre d’Infini 1-15 (KVS), le projet d’ateliers scénistiques de l’artiste Jozef Wouters, Thomas crée Simple as ABC #1: Man versus Machine, un essai théâtral sur la technologie de détection de pointe. En 2016, il est nommé chercheur à la KASK/School of Arts (Haute école de Gand), où il devient un membre fondateur de l’école du documentaire spéculatif. En 2017 il monte Simple as ABC #2: Keep Calm & Validate, un documentaire musical sur la numérisation de la gestion des flux migratoires basé sur des entretiens avec des directeurs, des officiels et des consultants travaillant pour différentes agences et institutions européennes. À partir de 2018, Thomas travaille sur Simple as ABC #3: The Wild Hunt à Athènes, Bruxelles, Marseille, Ostende et Tunis. 

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