Rehab Training

    17/05  | 19:00
    18/05  | 15:00
    19/05  | 15:00
    21/05  | 19:00
    22/05  | 19:00
    23/05  | 19:00

€ 18 / € 15
2h30

Mannequins, aspirateurs, jouets sexuels, appareils d’entraînement, brosses à cheveux… Voici quelques-uns des objets quotidiens que la chorégraphe et artiste performeuse sud-coréenne Geumhyung Jeong a collectionnés au cours des dernières années. Dans ses spectacles, elle examine sans cesse la relation étrange entre son corps et ces objets de la modernité. Dans Rehab Training, son co-performeur est une poupée gonflable masculine, grandeur nature, dont l’industrie des soins se sert pour former les soignants. Jeong affronte et contrôle ce mannequin immobile tout en tentant de « le » réhabiliter à la faveur de tâches concrètes. Leur relation prend ainsi une forme qui transcende la simple intimité. Qui contrôle qui ? Comment définir cette relation entre « elle » et « lui » alors que la frontière entre sujet et objet est devenue floue ?

Votre ticket vous donne accès à l'exposition de Mario García Torres Illusion Brought Me Here avant la performance.

Concept, mise en scène, performance : Geumhyung Jeong 

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, WIELS
Production soutenue par : Arts Council Korea
Coproduction : PACT Zollverein (Essen), Audio Visual Pavilion (Seoul)
Avec le soutien de : The Korean Cultural Centre of Brussels

Back to top

L’âme de Séoul

Quelques réflexions sur l’œuvre de Geumhyung Jeong en regard de la ville où elle la crée.

Geumhyung Jeong est entrée dans le circuit international des arts du spectacle vivant il y a une dizaine d’années, avec sa lecture performance Oil Pressure Vibrator, dans laquelle elle racontait une histoire hautement improbable de coup de foudre et de chemin parfois semé d’embûches qui vaut toutefois la peine d’être parcouru pour atteindre ses véritables émotions. Tout a commencé par une journée ensoleillée à Séoul, lorsqu’elle s’est enamourée d’une excavatrice. Séoul, la capitale de la Corée du Sud est la ville où travaille Geumhyung Jeong. Cette mégalopole se caractérise par l’étalement urbain, la construction et la consommation. C’est un pôle international contemporain. L’une des villes les plus riches et les plus densément peuplées de la planète. C’est aussi un lieu où les excavatrices dans la rue sont en général action-nés par des hommes – un rôle que Geumhyung Jeong n’était pas en mesure d’accepter. Elle a donc relevé le défi, suivi son désir, obtenu un permis de manœuvrer un excavateur et a passé une journée romantique avec son excavateur personnel sur une plage de sable, où ils ont plongé dans leurs émotions et leurs corps respectifs et ont assisté à un magnifique coucher de soleil, comme on en voit au cinéma.

Dans son spectacle suivant, CPR Practice, elle a pris place au milieu d’un décor aux allures d’arène et a exécuté des gestes de premiers secours sur un mannequin d’entraînement qui se composait de la partie supérieure d’un torse du gabarit d’un homme blanc d’âge moyen. Geumhyung Jeong a l’habitude de toujours tomber amoureuse des objets qu’elle manipule et cette fois, elle s’affaire à insuffler la vie à son partenaire en plastique. Son approche suit la logique de l’invocation et de l’incantation et s’inspire autant des connaissances et de la technique du marionnettiste que de la méthode de l’acteur. 그분 (Gbun : il/elle) est celle/celui qui prend la décision : ni personnel ni commun ni subjectif ni social, il/elle vient, exécute sa performance et disparaît. Il/Elle utilise le corps qu’il/elle trouve, parle par la bouche qui s’ouvre à cette fin, regarde à travers les yeux qui clignent pour ce faire. Il/Elle – car le concept est assez mal traduit – est ce que tout le monde partage sans le posséder ; ce que tout le monde approuve sans suivre ses suggestions ; ce qui compte à la fin, sans savoir quand et où cela a commencé.

En Corée, un pays qui a rejoint le jeu des États-nations capitalistes assez tardivement et a importé sa vision rationnelle et mécaniste du monde il y a à peine deux générations, les fantômes, les esprits et les revenants sont encore bien vivants. Profondément enracinée dans un maillage étroit de relations rigides et de hiérarchies strictes, de traditions et de valeurs, la Corée est gouvernée par quelques familles influentes, elles-mêmes inféodées à de puissantes figures patriarcales. L’adultère y était un crime punissable jusqu’en 2015 et l’interdiction générale de l’avortement n’a été levée que récemment. 80 % du PIB – encore en croissance à ce jour –, qui a permis au pays d’instaurer des soins de santé gratuits et l’un des meilleurs systèmes de retraite au monde, est aux mains d’une entreprise familiale à l’organisation strictement patriarcale, Samsung. La formidable croissance économique qu’a connue la Corée au cours des 60 dernières années est unique au monde. Le pays a la tête dans les nuages. L’économie coréenne, qui s’appuie sur des biens et des services et une société hyper fétichiste, a adopté la culture du 빨리 빨리 (pali pali : vite, vite) qui fait l’éloge de la vitesse comme la stratégie de réussite la plus efficace. Mais parallèlement à la croissance, les problèmes typiques du capitalisme tardif sont survenus et ont déferlé beaucoup plus vite sur la société coréenne que dans bon nombre de sociétés occidentales : saturation du marché intérieur de la consommation, vieillissement de la population en raison du faible taux de natalité, pénurie d’emplois ou travail à temps partiel pour la jeune génération en raison de l’externalisation, montée en flèche des prix de l’immobilier et des loyers qui flambent.

Geumhyung Jeong s’intéresse de près à cette société, à ses convictions et morales souvent contradictoires, à ses rêves et à ses désirs cachés. Elle ralentit la vitesse de son existence et de sa perception et transforme cette temporalité prolongée en tendresse. Les situations théâtrales qu’elle met en place sont des tourbillons, où se rencontrent le vivant et le non-vivant, où l’ordinaire, les parias et les laissés pour compte d’une société de consommation occupent une place centrale. Parfois, elle expose aussi, de façon très méti-culeuse, presque clinique, sa Private Collection: Unperformed Objects – sa collection privée d’objets qui n’ont pas servi et qui se composent de masques, de mannequins, de godemichés et d’aspirateurs. Des images filmées des objets utilisés pour la performance complètent généralement ces spectacles et ouvrent l’espace des possibles aux interactions et aux relations qui se cachent dans chaque chose, qui existent au-delà de l’artiste.

Dans sa récente création, Rehab Training, elle franchit une étape et invite le public à assister à son programme d’entraînement physique pour une poupée humanoïde grandeur nature. Elle utilise une variété d’instruments hospitaliers pour jouer avec son partenaire, lui apprend à marcher, à manipuler des objets et enfin à l’étreindre et à la baiser. Gestes et regards communs, manipulations réalisées conjointement évoluent en un duo de danse. Elle évoque des images et des clichés archétypaux oscillant entre homme et femme, entre distance d’un professionnel du service et touche personnelle, entre chair humaine et présence objective du plastique et du métal, entre elle-même et le monde technique qui l’entoure. Pourtant, paradoxalement, les situations qu’elle met en œuvre l’amènent souvent à jouer un rôle d’une victime ou de personne dans le besoin. Évoluant le long de cette ligne ténue entre exécutrice et exécutée, entre performeuse et celle qui est utilisée pour la performance, elle transcende les dichotomies évidentes en sapant des schémas établis et hisse l’être humain contemporain et sa fragilité à un niveau supérieur, toujours imbriqué dans tout, à la fois humain et post-humain, maître et esclave.

À première vue, Séoul semble similaire à ses sœurs Tokyo et Pékin. Un vieux dicton coréen dit : « Quand les deux baleines se battent, la crevette au milieu est écrasée ». C’est ce bel équilibre, cette harmonie entre les deux superpuissances du Pacifique, la Chine et les États-Unis, que l’enfant du milieu doit stabiliser. Et c’est peut-être un esprit analogue qui alimente la position qu’adopte Geumhyung Jeong entre le public et ses objets. Indubitablement, le slogan marketing de la ville « I Seoul you » peut parfaitement décrire les productions de Geumhyung Jeong, sa recherche continue sur ce qu’est cette chose qui nous fait ressentir des émotions, nous rend capables de nous engager, nous permet d’être, cette chose qui nous rend humains.

Max-Philip Aschenbrenner

Back to top

Née en 1980, la chorégraphe et performeuse Geumhyung Jeong vit en Corée du sud. Elle a étudié l’art dramatique à Hoseo University à Asan, la danse et la performance à la l’université nationale des Arts de Séoul et le cinéma d’animation à l’académie du cinéma de Séoul. Le travail de Jeong explore le potentiel du corps, sa sensualité et sa capacité à changer son environnement. Ses œuvres allient danse et marionnettes et mettent en avant les aspects techniques du théâtre. Elle a présenté des œuvres et des performances à la Tate Modern, au Liveworks Festival, au PuSh Festival, à l’atelier Hermès (Séoul), au New Museum Triennial, au Zürcher Theater Spektakel, Al-Hall, au SPIEL ART Festival, ImpulsTanz Festival et dans de nombreux autres musées et festivals. Jeong a d’abord exposé son travail au Japon en 2011 avec Oil Pressure Vibrator au Festival/Tokyo et Al-Hall. 

Back to top