Pleasant Island

    10/05  | 20:30
    11/05  | 18:00
    12/05  | 15:00
    12/05  | 20:30
    13/05  | 20:30

€ 16 / € 13
1h
EN > FR/NL



Nauru, autrefois baptisée « Pleasant Island » par les Européens, est une petite île au milieu du Pacifique et une des plus petites Nations du monde. Consommée par la colonisation, le capitalisme, les enjeux migratoires et écologiques, son histoire est une parabole de nos sociétés contemporaines. Durant son occupation, puis après son indépendance en 1968, l’île a tiré sa richesse de l’extraction du phosphate, jusqu’à épuiser totalement ses réserves. Elle voit à ce moment le passage rapide d’une économie minière et extractive à une économie migratoire. Aujourd’hui, les Australiens financent et mènent des camps pour les migrants qui sont rejetés après avoir tenté d’atteindre leur pays : des mesures qui profitent aux habitants mais laissent les réfugiés sans perspectives. Mais qu’importe tout ça, Nauru va bientôt disparaître sous les eaux. Face à cette absence d’avenir, le travail documentaire de Silke Huysmans et Hannes Dereere vient rouvrir le dialogue. Les deux artistes mènent leurs recherches sur le terrain auprès des habitants de la ville et des camps de Nauru. Que faire devant l’inéluctable ? Quel horizon fixer, maintenant que l’utopie insulaire prend fin ? Pleasant Island réinvestit avec intelligence et sensibilité tout l’imaginaire post-apocalyptique qui entoure cette petite île, et avec elle, la fatigue de notre planète.

À voir aussi: Talk: Nauru: a microcosm of capitalism
11/05 – 19:30 (après le spectacle)
EN, gratuit
Avec: Silke Huysmans, Hannes Dereere
En collaboration avec: rekto:verso

De : Silke Huysmans & Hannes Dereere
Montage sonore : Lieven Dousselaere
Merci à : tous nos interlocuteurs

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Beursschouwburg
Production : kunstencentrum CAMPO
Coproduction : Kunstenfestivaldesarts, Spring Festival Utrecht, Beursschouwburg, Kunstenwerkplaats Pianofabriek, Veem House For Performance, Theaterfestival SPIELART München & De Brakke Grond
Résidences : Beursschouwburg, De Grote Post, KAAP, Kunstencentrum Buda, Kunstenwerkplaats Pianofabriek, STUK, De Brakke Grond, LOD & Veem House for Performance

Back to top

Pleasant Island

Lorsque tout autour de vous est détruit, cela finit par atteindre aussi votre esprit. Là-bas, on croirait voir le futur.

Nauru. Le GPS du smartphone indique une petite île ovale au beau milieu de l’océan. Jaune, avec un liséré vert. En dézoomant, on ne voit que du bleu pendant un moment, puis quelques minuscules îles, ensuite les îles Salomon, et après seulement apparaissent la Papouasie-Nouvelle-Guinée et l’Australie en-dessous. À ce stade, Nauru a disparu de la carte, mais elle est bien là quelque part, sous la balise rouge qui indique sa position. 

« L’île qui disparaît » est l’un de ses surnoms. Ou encore « zone sacrifiée », ou « dépotoir de l’Australie ». Mais par le passé, on la surnommait Pleasant Island, l’île agréable. Nauru était jadis une île magnifique et verdoyante d’environ 4 kilomètres carrés, habitée en toute quiétude par les Nauruans, un peuple de pêcheurs. Ils ignoraient complètement que le sol sous leur pieds était bourré de phosphate, jusqu’à ce que cette découverte par les Britanniques vers 1900 marque le début d’une surexploitation de l’île qui n’a pas cessé depuis. Dès la fin de la Première Guerre mondiale, la Nouvelle-Zélande et l’Aus-tralie se joignent à la curée. Lorsqu’elle acquiert son indépendance des puissances coloniales à la fin des années 1960, Nauru est l’un des pays les plus riches au monde, grâce à l’exploitation minière du phosphate. C’est l’abondance... jusqu’à l’épuisement. Chaque millimètre de l’île a aujourd’hui été raclé, la nature y est détruite, et d’autres pays se sont enrichis alors que Nauru est complètement ruinée. L’économie précaire dépend aujourd’hui des migrants que l’Australie y exporte et enferme dans des centres fermés. 

Pleasant Island est le second chapitre de la recherche artistique de Hannes Dereere et Silke Huysmans sur l’industrie minière dans le monde – et par conséquent sur l’épuisement socio-économique qu’elle cause partout où elle sévit. Leur travail précédent révélait les conséquences désastreuses de l’exploitation minière au Brésil. À Nauru, à l’autre bout du monde, le schéma éco-nomique est à peu près le même : celui d’une destruction inscrite dans un récit politique néolibéral qui exclut toute pensée alternative soutenant une réciprocité avec le monde. Naomi Klein appelle cela de « l'Extractivisme » , un système incapable de penser en dehors du mécanisme qui l’entretient : l’épuisement des ressources. Nauru montre en miniature l’état de dépérissement dans lequel pourrait bien se trouver la terre dans pas si longtemps, au nom du prédateur extractiviste dont l’appétit déme-suré mène droit à la catastrophe. Comme le dit Silke : « Là-bas, on croirait voir le futur ». 

Pendant l’été 2018, Silke et Hannes résident quelque temps sur l’île. Après avoir prouvé qu’ils n’étaient pas journalistes mais gens de théâtre, on leur octroie un visa touristique, avec cepen-dant l’interdiction formelle d’interviewer les demandeurs d’asile. S’ils sont autorisés à parler aux Nauruans, les îliens se montrent très mé-fiants à l’égard des curieux en raison du silence médiatique qui règne dans l’île – devant étouffer toute critique sur l’accord passé entre l’Austra-lie et Nauru au sujet des centres d’asile (« Mute Island », l’île muette, est d’ailleurs un autre de ses surnoms). Hannes et Silke parviennent malgré tout à établir plusieurs relations de confiance. Ils rencontrent les habitants et les migrants, parcourent avec eux le littoral, rassemblent différents points de vue, laissent leur matériel d’enregistrement « suspect » au fond de leurs sacs, et enregistrent – avec autorisation – quelques interviews avec le smartphone qu’ils ont acquis tout spécialement pour ce voyage. 

Sur l’île, le smartphone est bien plus qu’un appareil enregistreur. Pour les habitants de Nauru, c’est un instrument de survie. Internet est leur unique connexion au monde. Notre propre sentiment de dépendance vis-à-vis de l’appareil relève en réalité plutôt d’un pseudo- attachement avec le grand tout, tout en restant bien loin : nous préférons garder la migration, l’exploitation minière et la destruction à bonne distance, sur une petite île lointaine. En même temps, le smartphone souligne l’ici et mainte-nant. Il permet à Silke et Hannes de rester en contact avec Nauru depuis la Belgique et de continuer à récolter les récits, par message écrit ou vocal. Les migrants veulent être entendus, tout comme les habitants de l’île dont l’histoire a toujours été passée sous silence dans les médias. Le smartphone permet à ces voix de nous atteindre, et de se faire entendre de différentes manières. Le smartphone est donc le support matériel du savoir récolté sur l’île, de la matière première de Pleasant Island. Il devient dès lors (inévitablement) le dispositif du spectacle qui détermine la façon dont se fera la narration.

Le soin documentaire avec lequel Silke et Hannes mènent leur recherche en fait à leur tour une espèce de mineurs. Sans surexploita-tion toutefois. Là où Nauru est le récit de notre négligence occidentale, Silke et Hannes veillent à faire surgir toutes les perspectives et les moindres détails, et à les mettre en scène dans toute leur complexité. S’ils sont sincèrement à la recherche de leur propre place dans ce récit, ils ne remettent pas en cause le fait d’être une part indissociable du phénomène qu’ils étudient. Ils adoptent, selon les termes d’Eve Sedgwick, une « attitude réparatrice ». Ils n’analysent, ne critiquent ni ne condamnent la situation. Ils juxtaposent différents aspects pour créer  « une espèce de nouvel ensemble » (1). Pas un ensemble qui préexistait ou qui réparerait ce qui a été détruit, mais un tout qui ouvre la pos-sibilité d’une pensée alternative – au-delà de la frénésie minière.

De par le constat de leur propre implication et la responsabilité qu’elle entraîne, la connais-sance que partagent avec nous Silke et Hannes ne se compose pas de faits, mais de fabrication de mondes. Ils re-racontent l’histoire de Nauru d’une façon inédite. Telle une ‘nova historia’ qui nous met face à notre ignorance au sujet du colonialisme et de son rôle dans l’histoire, qui se poursuit d’ailleurs sans relâche aujourd’hui. En tant que spectateurs de Pleasant Island, nous appartenons à ce monde, la question de notre propre place est soulevée. Si en tant qu’Européens, nous faisons partie de cette histoire, si nous sommes en quelque sorte également « présents » à Nauru, quelle est notre attitude par rapport à ces zones « sacrifiées » (2) ? Alors qu’il est question d’exploiter les fonds marins, – notamment près de Nauru et (pourquoi pas) sur la lune –, il devient évident que la terre elle-même est peut-être déjà considérée comme zone sacrifiée. Dans ce cas, l’heure n’est plus aux attitudes critiques depuis le banc de touche. Pleasant Island révèle ces « configurations spécifiques qui fabriquent les mondes »’ (3), et que nous en sommes tous les coauteurs. 

Nienke Scholts

***

(1) Eve Kokofsky Sedgwick, ‘Paranoid Reading and Reparative Reading, or, You’re So Paranoid You Probably Think This Essay Is About You’, in Touching Feeling: Affect, Pedagogy, Performativity, Duke University Press, 2003: 123-152.

(2) Zone sacrifiée ou ‘sacrifice zone’ est un terme se référant aux territoires et personnes qui sont sacrifiées au nom du gain économique.

(3) Karen Barad, Meeting the Universe Halfway, Duke University Press, 2007: 91.

Back to top

Le travail des jeunes créateurs de théâtre Silke Huysmans et Hannes Dereere s’inspire de situations, d’événements ou de lieux concrets qui représentent des thèmes plus vastes. Ce qui caractérise ce duo est leur façon de mener des recherches au moyen d’études scientifiques, d’entretiens et de travail de terrain. Silke est sorti du cursus théâtral de la KASK School of Arts de Gand en 2013. Hannes, lui, a obtenu son diplôme d’art dramatique de l’université de Gand en 2012. Depuis, ils s’intéressent beaucoup aux éléments documentaires du théâtre. Leur première pièce, Mining Stories (2016), représente une nouvelle étape de cette recherche dans la mesure où elle explore l’impact d’une récente catastrophe minière dans le sud du Brésil, la région où Silke a grandi. Silke et Hannes ont collecté des témoignages enregistrés sur place et les ont mis en scène. Le résultat est une analyse théâtrale polyphonique de la destruction entraînée par ce désastre. Mining Stories s’est joué pour la première fois au Bâtard Festival de la Beursschouwburg à Bruxelles, a été sélectionnée par Circuit X et est actuellement en tournée en Belgique et ailleurs. Le duo travaille à présent sur son deuxième spectacle, Pleasant Island, dont la première se tiendra en mai 2019. Silke Huysmans et Hannes Dereere ont fait leurs premiers pas au Kunstenwerkplaats Pianofabriek de Bruxelles et au Bâtard Festival. À l’avenir, ils travailleront sous la guidance de CAMPO tout en conservant le soutien de Pianofabriek et de la Beursschouwburg de Bruxelles. 

Back to top