Pillow Talk

    15/05  | 17:00 - 22:00
    16/05  | 17:00 - 22:00
    17/05  | 17:00 - 22:00
    18/05  | 15:00 - 20:00
    19/05  | 15:00 - 20:00
    20/05  | 17:00 - 22:00

€ 14 / € 11
50 min
EN/FR

L’acte de langage et le pouvoir de la voix sont au cœur de la recherche performative de Begüm Erciyas. Très remarquée, sa pièce précédente Voicing Pieces avait envoûté les spectateurs en démultipliant jusqu’à l’étrange le son de leur propre voix. Avec Pillow Talk, Erciyas présente une nouvelle création où la voix demeure un médium insondable. Alors que c’est à travers elle que nous exprimons nos sentiments et nos opinions personnelles, il est difficile, à l’ère digitale, de reconnaître qui parle. Est-ce l’humain ? Est-ce la machine ? Pillow Talk travaille cette constante alternance entre certitude et doute. Le public, étendu dans un paysage vallonné et duveteux, entre en dialogue avec un partenaire virtuel. Dans ce tête à tête rapproché, une voix artificielle vient endosser le rôle de médiatrice, de partenaire de discussion et de miroir. Les mots se suivent, les impressions se partagent, les conversations naissent. Et le temps s’étire jusqu’à ce qu’un léger sommeil vienne nous envelopper… Pillow Talk est une performance immersive exceptionnelle. Elle nous plonge dans l’intimité troublante d’une relation avec le non-humain.

Concept & mise en scène : Begüm Erciyas
Scénographie : Elodie Dauguet
Création lumières : Jan Maertens
Création sonore : Adolfina Fuck
Dévelopement interface : Ruben van de Ven
Dramaturgie : Marnix Rummens
Collaboration écriture : Adolfina Fuck, Katja Dreyer, Dennis Deter, Hermann Heisig, Jean-Baptiste Veyret-Logerias
Conseiller artistique : David Weber-Krebs
Aides pour la recherche : Robert M. Ochshorn, Holger Heissmeyer, Ewa Bankowska, Jozef Wouters, Diego Agulló, Vincent Roumagnac, Taro Inamura, Michael Spranger 
Production & PR : Barbara Greiner
Assistant : Špela Tušar

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, KVS
Production : Begüm Erciyas, Platform 0090
Soutenu par : la Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre du programme New Settings
Coproduction : Kunstenfestivaldesarts, STUK (Leuven), Next Festival International, PACT Zollverein (Essen), Centre Dramatique National Nanterre-Amandiers
Recherche soutenue par : wp-Zimmer (Antwerp), Q-O2 Brussels, Saison Foundation (Tokyo)
Financé par : Berlin Senate, Department for Culture and Europe and Flemish Community, Ministry of Culture
Avec le soutien de : Buda (Kortrijk)

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Pillow Talk 

Le titre de cette performance se réfère à une conversation se pratiquant dans une situation spécifique définie par l’objet sur lequel elle se déroule : l’oreiller. Une “conversation d’oreiller” est souvent une conversation entre deux êtres humains dans l’intimité. Mais ce n’est pas toujours le cas, comme le prouve la performance de Begüm Ercyias. En réponse au travail de Begüm, David Weber-Krebs se souvient ici d’une autre conversation intime sur oreiller.

Rosetta est une jeune femme en guerre. Ce sont les frères Dardenne eux-mêmes qui le disent (« Rosetta est un film de guerre »). Mais elle ne l’est pas comme le seraient d’autres illustres héros de cinéma, simples soldats se débattant dans les tranchées ou chefs commandant des armées, pions dans un conflit qui les dépasse. La guerre que Rosetta mène, elle la mène seule. Seule contre le monde. Seule contre les autres, tous les autres qui se mettent au travers de son chemin dirigé vers un but simplement rédempteur : avoir un travail. C’est littéralement une question de vie ou de mort pour elle. Elle pourrait tuer pour un travail. Ou laisser mourir. C’est ça, la guerre. On donne la mort. On laisse mourir. Mais la guerre a ses lois. Et Rosetta les suit comme les vraies héroïnes de guerre les suivent : on ne vole pas. On ne mendie pas. On n’arnaque pas son patron. On se bat. On se bat pour avoir un travail. Et quand on l’a, on travaille.

Rosetta a conservé son visage d’enfant doux et rond. Mais son rapport aux choses et aux humains est violent. L’ennemi est partout et tout le monde est l’ennemi. Parfois elle se cache derrière un mur pour l’épier. Ou elle attend le moment opportun pour échapper à son atten-tion. Elle contrôle. Elle scrute. Elle assène les coups. Elle tend ses pièges. Elle garde jalouse-ment ses cachettes. Elle ne compte sur l’aide de personne. L’autre, pour elle, est un moyen pour arriver à ses fins. Rien de plus.

Et puis voilà qu’un soir, elle entrevoit une délivrance, un cessez-le-feu tout du moins. Quelqu’un veut être son ami. Il l’a aidée à trouver un travail. Elle a passé la soirée chez lui. Il a essayé de la faire rire. Au moment de se coucher, il lui a installé un matelas dans la cuisine. Et là, la caméra qui l’avait suivie jusqu’ici dans son combat, toujours dans l’urgence, toujours nerveuse, saccadée, soudain se pose. Comme est posée maintenant confortablement la tête de Rosetta sur l’oreiller. Elle l’embrasse, cet oreiller d’une étreinte évidente. Et le regard dans le vide, seule dans la nuit, juste avant de trouver le sommeil, elle commence un dialogue avec elle-même. Elle chuchote : 

Tu t’appelles Rosetta.
Je m’appelle Rosetta. 

Tu as trouvé un travail. 
J’ai trouvé un travail. 

Tu as trouvé un ami. 
J’ai trouvé un ami. 

Tu as une vie normale. 
J’ai une vie normale. 

Tu ne tomberas pas dans le trou.
Je ne tomberai pas dans le trou.

Cette première voix ancrée et forte, c’est celle qui sait. Elle s’adresse à celle qui cherche, à celle qui ne sait pas et toujours vacille. Elle vient braver tous les ennemis et dire ce qui est et ce qui sera encore quand seront traversées les ténèbres de la nuit. Et l’autre voix, la faible, celle de l’enfant grelottant dans le noir, répète fidèlement l’affirmation posée par la première.

Cette prière païenne en forme de soliloque est la manière la plus évidente que les humains solitaires ont eu, depuis le fond des âges, de se rassurer face au vide  de la nuit. Avoir une voix qui brise le silence. Mais surtout en avoir une autre qui lui répond. Ce n’est pas un cri qui ne pourrait que se perdre dans le vide et accentuer encore un peu plus l’angoisse en écho. C’est un échange à voix basse de soi à soi. Sans autre destinataire. Sans témoin. Le trajet intime d’une bouche à ses propres oreilles.

Et cette litanie se termine de la manière la plus bienveillante qui soit, par une question qui vient vérifier, si besoin était, que la nuit à pré-sent peut l’envelopper. 

Bonne nuit ?
Bonne nuit.

Rosetta se tourne et elle étreint encore un peu plus fort son oreiller. Elle peut dormir tranquille. 

David Weber-Krebs

•••

Rosetta est un film de Luc et Jean-Pierre Dardenne sorti en 1999. 

David Weber-Krebs est un artiste, chercheur  et commissaire d’exposition basé à Bruxelles.  
Il a étudié à l’Université de Fribourg (Suisse) et  à l’Amsterdam School of the Arts (Pays-Bas). Weber-Krebs exploite différents contextes comme base d’un processus expérimental questionnant les rapports traditionnels entre l’œuvre d’art et son publique. Il est pour le moment doctorant en recherche artistique au KASK & Conservatoir / School of Arts, à Gand.

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Begüm Erciyas (1982) a d’abord étudié la biologie moléculaire et la génétique à Ankara où elle a rejoint [laboratuar], un projet autour des arts du spectacle vivant et un groupe de recherche. Diplômée de la Salzburg Experimental Academy of Dance (SEAD), elle obtient la bourse danceWEB en 2006. Depuis lors, elle est membre active de Sweet and Tender Collaborations. Begüm Erciyas a effectué une résidence à l’Akademie Schloss Solitude, à K3 – Centre chorégraphique à Hambourg, au Tanzwerkstatt à Berlin, et en 2014, à la Villa Kamogawa/Goethe-Institut à Kyoto. Ses productions récentes comprennent Ballroom (2010), this piece is still to come (2012), A Speculation (2014) et Voicing Pieces (2017).

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