Philip Seymour Hoffman, par exemple

Théâtre Varia
  • 11/05 | 20:30
  • 12/05 | 20:30
  • 13/05 | 20:30
  • 14/05 | 18:00

€ 18 / € 14
2h 15min
FR > NL / EN

Radical, non conventionnel, contemporain. Plaçant le spectateur au centre, le collectif Transquinquennal excelle à questionner l’ici et maintenant du théâtre. En 2012, les Bruxellois se sont emparés d’un texte du formidable dramaturge argentin Rafael Spregelburd. La combinaison de son humour kamikaze et de leur mise en scène acérée a fait de La Estupidez un succès éclatant. En 2017, Bernard Breuse, Miguel Decleire et Stéphane Olivier ont demandé à Spregelburd de leur écrire un texte original. Rejoints par deux actrices, ils fabriquent une fiction post-dramatique où les rôles ne cessent de se renverser. Et Philip Seymour Hoffman, dans tout ça ? Nous transportant dans une étrange construction d’histoires parallèles et contradictoires, la pièce explore les méandres de la célébrité, de l’idolâtrie de classe, de la fiction du soi, de la non-coïncidence entre la personne et son image, de l’escroquerie de la personnalité et de l’identité. Une comédie schizophrénique !

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Artist Talk

Texte
Rafael Spregelburd

Traduction française
Daniel Loayza

Mise en scène
Transquinquennal

Avec
Bernard Breuse, Miguel Decleire, Manon Joannotéguy, Stéphane Olivier, Mélanie Zucconi

Régie générale
Fred Op de Beeck

Scénographie & costumes
Marie Szersnovicz

Création lumière
Giacomo Gorini

Création son
Jean-François Lejeune, Raymond Delepierre

Conseiller vidéo
Arié Van Egmond

Management
Brigitte Neervoort

Assistant mise en scène
Judith Ribardière

Constructions
Fred Op de Beeck, Pierre Ottinger, De Muur

L'équipe technique du Théâtre Varia
Odile Dubucq, Peter Flodrops, Laurent Gueuning, Mohamadou Niane, Tom Van Antro

Actrice enregistrement audio
Sophie Leboutte

Stagiaires
Coline Fouquet, Lucille Streicher, Antonin Jenny

Traduction surtitres
Saskia Hostens, Livia Cahn

Illustration
Stéphane De Groef

Actrice film japonais
Haini Wang

Merci à
Maxime Bodson, Louise De Brabantere, Joachim Hermann, Marie Messien, Didier Rodot, Luz Rodríguez Carranza, Laurent Talbot, Christophe Urbain

Diffusion
Habemus Papam

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Théâtre Varia

Production
Transquinquennal (Bruxelles)

Coproduction
Kunstenfestivaldesarts, Théâtre Varia, Théâtre de Namur, Théâtre de Liège & Mars – Mons arts de la scène, dans le cadre du 4A4

Avec la collaboration du
Centre des Arts Scéniques, Jardin Japonais d’Hasselt

Avec le soutien de
Ministerio de Cultura de la República Argentina, Embajada de la República Argentina en Reino de Bélgica

L’Arche est agent théâtral du texte représenté.

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Philip Seymour Hoffman, par exemple

Philip Seymour Hoffman Regarde autour de toi, Cynthia. Rien n’est réel.
Cynthia Oui, bon, j’ai du mal avec… la convention. C’est un film de genre, non ?
Metteur en scène Mm. Et, d’après toi, c’est un film de quel genre ?
Cynthia Eh bien, comme Philip est dedans… Je suppose que c’est un film du genre Philip Seymour Hoffman.
Metteur en scène Et donc, pour cette raison, tu dirais que tout peut arriver ?
Cynthia Absolument pas. Je dis que j’ai du mal à y croire.

Rafael Spregelburd est un dramaturge, metteur en scène, traducteur et acteur argentin né en 1970 à Buenos Aires. Il est l’auteur d’une quarantaine de pièces, traduites dans une quinzaine de langues, dont le français. La première de ses pièces montées en Belgique, La Estupidez, l’a été par le collectif Transquinquennal.

Transquinquennal est un collectif belge qui remue le terreau théâtral francophone depuis 1989 et qui, entre autres choses notables, explore les dramaturgies contemporaines et monte des textes d’auteurs vivants. Il compte aujourd’hui une quarantaine de spectacles, qui ont été joués dans une bonne demi-douzaine de pays au moins. Transquinquennal a croisé le chemin de Spregelburd en 2009, a décidé de s’attaquer à La Estupidez (à « La Connerie », ce qui, admettons-le, n’est pas une mince affaire), puis de passer commande au dramaturge argentin d’une pièce qu’il serait libre d’écrire comme il veut (ou presque), pièce qui s’intitulerait Philip Seymour Hoffman.

Philip Seymour Hoffman est un acteur américain célèbre, connu pour ses rôles de pervers, de crapule, d’obsédé, mais aussi d’inadapté, de grande gueule aux pieds d’argile, et surtout pour son interprétation majeure de l’écrivain éponyme du film, Truman Capote. Hoffman est mort des suites d’une overdose, en 2014, alors qu’il tournait un film à succès (The Hunger Games, troisième du nom), et il a été sérieusement question pendant un temps, pour les producteurs, de créer un avatar 3D de l’acteur pour terminer les scènes dans lesquelles il était censé jouer.

Le tout donne Philip Seymour Hoffman, par exemple, un texte signé Rafael Spregelburd mis en scène par Transquinquennal. L’acteur américain, point de départ d’une réflexion socio-philosophique, y est un prétexte, une occasion d’explorer un sujet dont on ne souligne probablement pas toujours assez la profondeur politique, celle de l’identité. Ce qu’on est, ce qu’on est censé être, ce qu’on nous demande d’être nous appartient-il en propre ? Est-ce que cela nous constitue véritablement ? D’où « je » viens ? Ou plutôt comment un « nous », un « nous » social, proche ou lointain, fait qu’un « je » existe, mais un « je » qui m’échappe en grande partie, et qui est à la fois essentiel et contingent ? Ce que l’on est est-il ce que l’on est persuadé d’être ? Ou est-ce ce que les autres sont persuadés que nous sommes ? Traversée de toutes parts par des attentes, une histoire, un contexte, des relations, l’identité est trouble, sujette à caution, mouvante. Se pourrait-il, à la fin des fins, qu’en réalité, « je » sois, ou puisse être, ou doive être, tout à fait un « autre » ?

Philip Seymour Hoffman, par exemple est un texte qu’il serait à peu près vain de tenter de résumer. Parce qu’il échappe à toute réduction possible. Il n’y a pas, ou il y a trop, de possibilités pour qu’on se risque à y déceler à coup sûr un début, un milieu, une fin. Et pourtant, tout dans cette pièce semble se dérouler simplement. Une trame se dessine, se déploie, puis s’échappe, une autre se forme, se lie à la précédente, s’en détache pour s’y recoller plus tard, dans une déroutante organicité. Ce qu’on peut dire, c’est qu’il y a un foisonnement d’intrigues imbriquées les unes dans les autres, des situations loufoques, des situations drôles, d’autres moins drôles, une entrée en matière détonante, et, tout au long du spectacle, une exploration identitaire remuante, un rapport au réel complexe et jouissif.

Sans rien dévoiler de l’édifice, on peut distinguer trois lignes principales, trois couches narratives qui se croisent, se résolvent l’une l’autre sans pour autant arriver à une résolution claire, s’ouvrent à des interrogations plus qu’elles n’affirment quoi que ce soit :

  • celle de l’acteur américain Philip Seymour Hoffman, passablement désabusé par son métier, à qui on propose d’abord de jouer dans une saga aéroportuaire, Le voyageur vide, et à qui on vient ensuite faire une étrange proposition ;
  • celle de l’acteur belge Stéphane Olivier, dont la vie personnelle part en sucette et que tout le monde prend pour quelqu’un d’autre ;
  • celle du célèbre l’acteur japonais Kiyoshi Kou connu pour son interprétation inoubliable dans le film Automne écarlate, qui est confronté à une adolescente qui l’idolâtre.

Ces trois « personnages » sont à la fois eux-mêmes, eux-mêmes sur le plateau, eux-mêmes dans une certaine réalité, et quelqu’un d’autre ici et ailleurs. Ils jouent, ils sont joués, ils se jouent. Stéphane Olivier, par exemple, existe dans le réel (on peut en être presque sûr), existe sur le plateau, est pris pour Philip Seymour Hoffman par tout le monde, et ça ne semble pas n’être qu’un malentendu. De même, Philip Seymour Hoffman a existé, existe sur le plateau, etc. mais semble être aussi Stéphane Olivier. Et Kiyoshi Kou est encore lui-même quelque part au Japon, puis un autre, et Philip Seymour Hoffman et Stéphane Olivier. Mais rien n’est sûr cependant. À côté de ces trois-là, une quarantaine d’autres figures évoluent. Ces quarante-cinq « rôles » sont pris en charge par deux actrices et trois acteurs.

Sans cesse entre les trois trames le regard se déplace, le focus bouge, les éléments sont repris, recomposés, réagencés. On glisse de couche en couche, les bifurcations sont permanentes, on passe d’une certaine réalité à une autre réalité, d’un rêve à l’autre, jusqu’à ne plus savoir vraiment ni comment ni où on est, ni où on va, ni ce qui est vrai, ce qui est faux, qui est qui et qui parle à qui, et comment. C’est complexe, jouissivement complexe.

Jean-Pierre Je me suis dit que nous tous, ici présents, nous devons prendre une décision. Personne ne sait très bien qui il est. Les autres nous voient et nous donnent des noms. Nos parents nous donnent un nom dont ils n’ont pas pu se servir pour eux-mêmes. Et après ça, nous, les petits silencieux, sans rien dire, on fait devant les autres ce que les autres pensent qu’on est censés faire, parce qu’on est qui on est, parce qu’on s’appelle comme on s’appelle. On est à la dérive. À l’intérieur il n’y a rien. Plus on essaie de comprendre ce qu’il y a vraiment à l’intérieur et plus il est évident que tout ce qu’il y a là-dedans, c’est ce que les autres y ont mis pour pouvoir traiter avec nous, pour nouer un rapport social avec nous.

Interrogation de la réalité d’une part, interrogation de l’identité de l’autre, Philip Seymour Hoffman, par exemple tourne autour du réel et de son double (cf. la trilogie du philosophe Clément Rosset sur le sujet), autour du doppelgänger folklorique qui met en scène cette étrange chose qui veut qu’être soi, c’est être aussi un autre, et que deux aspects d’un être ou d’un événement peuvent coexister, de manière autonome. L’écriture à la fois narrative et chargée de sens est bourrée d’humour et teintée d’une ironie salutaire et déroutante, elle se joue des codes et des évidences, si bien qu’on ne sait plus, dans cette toile qui se tisse, qui est qui et pourquoi il est là. On ne sait plus, certes, mais positivement. Spregelburd invite au lâcher prise, invite à creuser plus loin que le simple décodage narratif.

Et on en revient à cette question de l’identité. À cette question au potentiel sulfureux. Et si, admettons, Philip Seymour Hoffman, par exemple était une sorte de pied de nez jouissif au I AM WHAT I AM publicitaire de Reebok, repris en chœur depuis des décennies par une armée de normalisateurs-moralisateurs qui n’ont d’autre lubie que de proposer en guise d’injonction à tous ceux qui se cherchent de se trouver soi-même, unique et transparent ? Soi-même ? Qui suis-je ? Et qu’est-ce qui fait que je suis « moi » ?

Et si ce texte était une manière de dire que ce que je suis, je ne le suis pas de manière stable, tout le temps et partout, qu’il faut l’admettre, et que l’admettre n’est pas évident, mais nécessaire, pour mieux appréhender ce qu’est le réel : quelque chose de brutal et d’implacable ? Et si « soi-même » n’était en rien univoque, pérenne et définitif ? Et si Philip Seymour Hoffman, par exemple était, sous couvert d’une fiction alambiquée et contradictoire, un appel à plonger dans ce qu’est le réel lui-même, c’est-à-dire quelque chose d’insaisissable, qu’on ne peut pas comprendre simplement, parce qu’il se dérobe sans cesse à tout enfermement du sens ? Une invitation franche et ludique à s’y plonger joyeusement, théâtralement ?

Thomas Depryck, mai 2017

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Rafael Spregelburd est né en Argentine en 1970. Auteur, metteur en scène, comédien, traducteur et pédagogue, il est l’un des représentants les plus brillants d’une nouvelle génération de dramaturges argentins extrêmement inventive et prolifique, qui a commencé à créer dans les années du retour à la démocratie, après la dictature militaire de 1976-1983 (citons entre autres Javier Daulte, Alejandro Tantanian, Daniel Veronese, Federico León…) Il s’est formé en tant qu’acteur et dramaturge avec le dramaturge Mauricio Kartun et les metteurs en scène Daniel Marcove et Ricardo Bartís. À partir de 1995, il est aussi metteur en scène. Il crée ses propres textes et occasionnellement des adaptations d’autres auteurs (Carver, Pinter). Ses traductions de Harold Pinter, Steven Berkoff, Sarah Kane, Wallace Shawn, Reto Finger et Marius von Mayenburg ont souvent fait l’objet de mises en scène. En 1994, il crée (avec la comédienne Andrea Garrote) la compagnie El Patron Vazquez, pour laquelle il écrit plusieurs textes, dont La Estupidez. Avec plus de trente pièces, écrites dès le début des années 90, Spregelburd n’a cessé de mener une exploration formelle féconde et virtuose. Celle-ci est particulièrement évidente dans la série de pièces indépendantes qui composent la multiforme et démesurée Heptalogie de Hieronymus Bosch. Initialement inspirée par le tableau des Sept péchés capitaux de Jérôme Bosch (musée du Prado), l’heptalogie s’étend sur plus de dix ans de travail. La dernière pièce de la série, L’Entêtement, est créée en allemand, à Francfort, en 2008. Écrite entre 2000 et 2002, La Estupidez, quatrième pièce de la série, occupe le centre de l’heptalogie. Rafael Spregelburd vit et travaille principalement dans sa ville natale de Buenos Aires, mais vers la fin des années 90, son oeuvre, traduite en plusieurs langues, commence à se faire connaître au-delà de l’Argentine, principalement en Amérique latine et en Europe, en particulier en Allemagne, en Espagne et en Angleterre. Spregelburd a été boursier du théâtre Beckett de Barcelone, où il a donné des séminaires avec le dramaturge espagnol José Sanchis Sinisterra. Il a été boursier du British Council et du Royal Court Theatre de Londres, auteur en résidence du Deutsches Schauspielhaus d’Hambourg, auteur et metteur en scène invité de la Schaubühne de Berlin, metteur en scène invité du Theaterhaus de Stuttgart et du Kammerspiele de Munich, auteur commissionné par la Frankfurter Positionen 2008 et membre de l’Akademie Schloss Solitude de Stuttgart. Il est publié en Allemagne chez Suhrkamp. En France, où son théâtre a mis plus longtemps à percer que dans d’autres pays européens, Spregelburd a été révélé au grand public et à la critique par l’acteur et metteur en scène Marcial Di Fonzo Bo qui a monté avec le Théâtre des Lucioles (en collaboration avec Élise Vigier, Pierre Maillet, ou seul) La Estupidez/La Connerie (Théâtre National de Chaillot, 2008), La Paranoïa (Chaillot, 2009), La Panique (École du Théâtre des Teintureries à Lausanne, repris au Théâtre de la Bastille, 2009), L’Entêtement (Festival d’Avignon, 2011), Lucide (Théâtre Marigny, 2012) et plusieurs épisodes de la saga Bizarra, feuilleton théâtral en dix « chapitres ». L’Arche est l’agent de Rafael Spregelburd en France. En tant qu’éditeur, L’Arche a publié trois de ses pièces : La Paranoïa, Lucide et L’Entêtement.

Transquinquennal est fondé en 1989 par Bernard Breuse et Pierre Sartenaer (qui s’est retiré ensuite). Le collectif est composé aujourd’hui de Bernard Breuse, Stéphane Olivier, Miguel Decleire et Brigitte Neervoort. Ils fonctionnent comme une seule entité, une hydre à quatre têtes ou plus, selon qu’ils s’adjoignent l’une ou l’autre compagnie venue d’ici ou d’ailleurs. Ils ont travaillé en collaboration de nombreuses fois, avec Dito’Dito, avec (feu) le Groupe Toc, avec Tristero, et bien d’autres.

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