New Joy

    30/05  | 20:30
    31/05  | 20:30
    01/06  | 20:30

€ 18 / € 15
1h45
EN/FR/NL/DE/Esperanto > FR/NL

La danseuse et chorégraphe états-unienne Eleanor Bauer travaille librement les codes et les concepts de la danse contemporaine pour les faire dialoguer avec d’autres disciplines. Son œuvre, expressive, plurielle et multimédia, va de talk-shows improvisés à des pièces d’ensemble duratives. Dans sa nouvelle création New Joy, Eleanor Bauer et le musicien Chris Peck abordent de front l’ère médiatisée de la « post-vérité ». Ils cherchent à trouver un sens à ce flot chaotique et absurde de communications publiques, d’opinions et d’informations. A travers une cyber-comédie musicale et dataïste, ils transgressent allègrement les frontières et les registres : entre langage corporel, langage parlé et écriture informatique, entre intelligence artificielle et intelligence émotionnelle, entre mouvement et son. Peck et Bauer cherchent à traduire et à contaminer différentes valeurs et processus esthétiques, sociaux et informatifs entre eux. New Joy est une quête holistique qui fait appel à tous nos sens et invente un training de survie pour le XXIe siècle et au-delà.

A voir aussi : Free School : Nobody's Dance

Concept & mise en scène : Eleanor Bauer & Chris Peck
Créé avec et interprété par : William Bartley Cooper, Kevin Fay, Gina Haller, Michael Lippold, Veronika Nickl*, Anouk Peeters
Textes : Eleanor Bauer, Chris Peck, Annett Jarewski, and the performers
Chorégraphie : Eleanor Bauer
Musique : Chris Peck
Scénographie : Karel Burssens & Jeroen Verrecht / 88888 with Sofie Durnez
Costumes : Sofie Durnez
Création lumières : Bernd Felder
Création sonore et musique live : Lukas Tobiassen
Conseillé artistique : Gaël Santisteva
Assistante mise en scène : Annett Jarewski
Assistante scénographie & costumes : Tanja Maderner
Coach vocal & oreille exterieure : Fabienne Seveillac 

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Kaaitheater
Production : Good Move vzw, Schauspielhaus Bochum
Avec le soutien financier du Gouvernement Flamand
Production exécutive : Caravan Production

*Pour ces représentations, Veronika Nickl sera remplacée par Gaël Santisteva. 

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Eleanor Bauer et Chris Peck parlent de New Joy

Le spectacle New Joy semble être en rapport avec les données algorithmiques et l’informatisation de la vie. Pour commencer avec une question personnelle : avez-vous l’impression de vivre dans le meilleur des mondes ? Comment y répond New Joy ?

Chris Peck : Les ordinateurs nous permettent de faire des choses fantastiques avec des sons, de la musique et des textes. Les logiciels deviennent de plus en plus puissants et aussi plus faciles à utiliser. Tout cela en vaut-il le coût humain et environnemental ? J’en doute. Ce serait trop beau pour être vrai. Si nous voulions vraiment élaborer un monde meilleur, je pense que nous devrions plutôt penser à des activités qui ont plus d’impact que faire du théâtre. Je dirais que cette question est plutôt délicate à poser à quelqu’un qui passe le plus clair de son temps à la création artistique et ce n’est pas tant une question personnelle que politique. Je ne suis pas certain que je serais capable de composer une chanson si je pensais intensément à cette question. Un jour peut-être j’en écrirai une qui me satisfera pleinement, mais c’est un parcours personnel. Je ne suis pas sûr que c’est la meilleure action pour le monde.

Eleanor Bauer : Je vis dans le monde tel qu’il est. Pour moi créer un spectacle, c’est aussi établir un dialogue avec les conditions réelles, de façon à permettre aux sensibilités esthétiques (son, mouvement, lumière, tact, poétique) d’être les intermédiaires par lesquels la conversation émerge.

Dans votre vie, quand remarquez-vous le plus que vous évoluez dans un monde de plus en plus influencé par les algorithmes ?

EB Je le remarque peu. C’est d’ailleurs bien pourquoi et comment les algorithmes fonctionnent !

CP Au moins jusqu’à présent, je pense que les êtres humains sont toujours responsables de la manière dont les algorithmes agissent. Prétendre que l’univers est influencé par les algorithmes, ce serait un peu comme répondre au problème de la violence armée en affirmant que le monde est conditionné par l’industrie des métaux alors qu’il serait plus sensé de dire qu’il dépend du comportement humain − de la cupidité, du pouvoir et de la violence d’une part et de l’autre de l’empathie, de l’imagination et de la créativité. On peut fabriquer des armes ou des instruments de beauté. Je ne suis pas un philosophe de la technologie, mais je crois que nous devons nous sentir responsables de tout ce qui survient et non pas lever les bras au ciel en rejetant la faute sur quelque nouvelle technologie compliquée qui semblerait avoir sa propre action magique simplement parce que nous ne la comprenons pas bien.

Comment tentez-vous d’y échapper ou de l’éviter ?

EB J’en joue plus que je n’essaie de le contrecarrer.

CB Récemment, j’ai commencé à travailler pour une compagnie (Ableton) qui produit des logiciels et des instruments digitaux de musique. C’est un bon endroit pour rencontrer des gens qui n’ont pas d’états d’âme à propos des algorithmes ou de la magie informatique.

S’il y a une « nouvelle joie », il devait y en avoir une ancienne avant. Qu’est ce cela pourrait être ?

EB Une joie simple et réductrice.

CP  Il y a certainement eu de nouvelles joies par le passé, mais je m’en moque éperdument. Nostalgie d’une époque plus simple ? Non merci ! J’adore les choses simples et anciennes, mais seulement si je peux les conserver nouvelles et vivantes. Et que serait alors cette idée d’une « joie nouvelle » ?

EB Des sentiments complexes qui proviennent de la sensibilité granulaire au présent et sont donc peut-être encore non définis. Des registres émotionnels qui surgissent de luttes nouvelles dans des conditions inédites.

CP J’y pense plus comme le titre d’une pièce que comme une idée et ce titre ne doit pas nécessairement défendre un concept. Je viens juste de prendre mon livre de poche Trout Fishing in America (Pêche à la truite en Amérique) de Richard Brautigan pour le relire et il y a une série de citations sur la quatrième de couverture. La première provient d’un éditeur qui avait probablement refusé le manuscrit : « D’après les rumeurs, j’ai cru comprendre qu’il ne s’agissait pas de pêche à la truite ». La seconde émane d’un magazine de pêche à la mouche : « Lire Trout Fishing in America ne vous aidera pas à attraper plus de poisson, même si cela a quelque chose à voir avec la pêche à la truite ». Dans le même esprit, New Joy est en rapport avec « une joie nouvelle », mais cela ne signifie pas que c’est un manuel de création de « nouvelle joie » ou une explication de celle-ci.

[…]

Chris, comment décririez-vous la musique de New Joy en quelques mots de votre cru ?

CP Je la décrirais comme orientée vers un processus collaboratif alambiqué qui, pensons-nous, pourrait produire un résultat intéressant, beau, drôle ou étrange. Il ne s’agit cependant pas de mes termes. Je ne fais que recycler des mots ordinaires. Eleanor et moi utilisons aussi nos propres expressions comme la formule « compostition ».

Comment avez-vous procédé pour la composition ? Jusqu’à quel point l’absence d’un groupe sur scène a-t-il influencé votre travail ?

CP On fait beaucoup d’erreurs, on essaie d’en tirer des leçons et on commet encore plus de bévues intéressantes. S’il y avait un certain type de groupe sur scène, les musiciens commettraient les fautes typiques de ce genre de groupe. Comme il n’y a pas cette espèce de groupe, nous devons rechercher des situations qui produiront différentes erreurs avec le genre de groupe que nous avons. Dans Meyoucycle nous avions essayé de constituer un groupe à partir d’un ensemble d’excellents artistes de musique de chambre contemporaine. Pour moi en tant que compositeur/musicien/parolier, c’était une très bonne expérience, mais cela ne s’est certainement pas déroulé comme je l’avais imaginé au départ. Dans New Joy, nous tentons d’avoir une troupe à partir d’un groupe d’acteurs, de danseurs et d’électronique. Et, pareillement, cela ne s’est pas passé comme je l’aurais cru, mais ce n’est pas une déception. Il faut croire que j’aime les surprises déstabilisantes, parce que je continue à m’investir dans cette manière de travailler. Par ailleurs, même si nous ne proposons pas un groupe, en tant que tel, visible sur scène, nous avons Lukas Tobiassen en coulisses qui manipule les leviers électroacoustiques magiques.

Eleanor, souvent les paroles des chansons ou des textes ne suivent pas une cohérence ou une logique conventionnelles. Pourquoi ?

EB C’est quoi une logique conventionnelle dans une création artistique expérimentale ?

CP En entendant votre question, je me demande si vous avez jamais écouté des paroles de chanson avant ! La cohérence n’est de loin pas la norme. Quand Bowie chante « hay-leebo sa-yo-mye, say men co-raerro, mah lee-ooo, mah leeoooooooooo », vous demandez-vous pourquoi ? Peut-être est-ce non conventionnel d’entendre les absurdités d’une chanson dans un contexte théâtral si vous êtes conditionné à attendre des paroles qu’elles fassent avancer l’intrigue ou développent une situation dramatique.

Certains des artistes ont aussi produit des textes pour le spectacle. Les phases de répétition étaient divisées en trois blocs. Pourriez-vous décrire comment vous travaillez et comment New Joy fut créée ?

EB Je travaille de manière différente pour chaque pièce, en utilisant mes outils, mais en recherchant aussi de nouvelles méthodes. L’écriture personnelle des interprètes faisait partie de ce parcours ; dans la première période de travail, ils ont fait de l’écriture téléphonique automatique ainsi que de la rédaction à partir de leur danse, qui sont des pratiques que j’avais déjà largement expérimentées. Au cours de la deuxième période, nous avons entamé un rituel de « compost théâtral » au cours duquel chacun présentait à l’ensemble du groupe un maximum de deux minutes dans n’importe quel support (vidéo, écriture, danse, etc.). Ensuite, tout le monde était censé écrire (avec du papier et un crayon) pendant cinq minutes, dans une tentative de combiner ce qui apparaissait comme une association imprévisible dans ces fragments par le biais de la poésie ou de la narration… En fait, ils pouvaient avoir recours à n’importe quel type de rédaction pour mettre à jour le sens qu’ils arrivaient à « glaner » de l’agencement de toutes ces choses. Puis, chaque jour, une personne du groupe réunissait tous ces textes et en réalisait un montage sous forme de scènette de théâtre ou de « résumé ». Une série de ces passages sont repris dans le spectacle, en partie ou retravaillés. Dans la troisième et dernière phase de répétition, les interprètes ont créé leur propre « boue “scriptatoire” » − à savoir un écrit qui pouvait servir de substance de base pour un travail avec du texte de toutes les manières possibles à ce stade. Chaque « boue “scriptatoire” » commençait par un processus d’écriture que chaque participant extrayait de ses propres sources (cela pouvait être par exemple les annonces d’introduction et de clôture de toutes les comédies sur Netflix ou la troisième phrase de tous les emails de 2015 d’un·e des artistes ou tous les mots de sept lettres de son recueil de poésie favori, etc.) pour travailler ensuite à investir ce matériel collecté d’une sorte de sens subjectif. Certains des écrits furent aussi soumis à plusieurs passages de Google Translate en choisissant l’ordre des langues en rapport avec une quelconque logique dérivée de la thématique ou du texte même. La manière dont chaque « boue » individuelle fut programmée et finalisée dépendait de chaque interprète en fonction de leurs intérêts du moment et de leur façon de faire sens. Tous ces textes sont quelque part dans la pièce.

CP On a pris beaucoup de plaisir avec les artistes dans cette première période de répétition, particulièrement au moment des pauses déjeuner. Nous préparions des repas communautaires élaborés qui devinrent le centre de notre processus de travail au cours des premières semaines. Je pense que les contributions de cuisine étaient dans l’ensemble plus personnelles et peut-être même plus révélatrices que celles d’écriture. Les autres périodes de répétition furent progressivement plus conventionnelles à l’approche de la première, ce qui est dommage, mais probablement difficile à éviter. On a aussi intégré une grande partie de matériel musical, de chansons et de textes sur lesquels Eleanor et moi-même avions travaillé durant les années qui ont précédé le moment où nous avons rencontré les interprètes. Le matériel en question fut parfois, par la suite, révisé ou élaboré avec l’aide des artistes engagés. À la fin, j’espère qu’il reste sur scène des traces de la joie communautaire du travail accompli.

[…]

Une devise de New Joy était : « du non-sens au nouveau sens en passant par l’agacement ». Quelle forme de sens nouveau ou de sensualité  nouvelle peut-on trouver à la fin de la performance ?

EB Vous faites référence à la devise qui provient en fait de notre création Tentative Assembly de 2012. L’agacement ou le dérangement est l’ingrédient  de friction ou de trouble nécessaire pour transformer l’absurdité en sens nouveau. Quant à savoir ce qu’est ce sens nouveau, je préfèrerais ne pas brider son potentiel en décidant à l’avance, sans quoi il ne serait plus nouveau ! En substance, je ne peux pas savoir et quand bien même je penserais savoir, ce n’est pas ce qu’une autre personne pourrait imaginer ; en fait l’idée est de donner à chacun un espace de découverte de leur propre nouveau sens.

Interview de Vasco Boenisch,
initialement publiée par Schauspielhaus Bochum.

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Eleanor Bauer est une performeuse et chorégraphe dont l’œuvre compose une synthèse profonde de notions physiques, conceptuelles, affectives, formelles et esthétiques. De talk-shows à des spectacles de pleine soirée, son œuvre diverse et variée diffère en échelle, en discipline et en genre. Eleanor Bauer ne craint pas la transversalité des méthodes et catégories d’exécution de ses pièces. Originaire de Santa Fe au Nouveau-Mexique, É.-U., Bauer a étudié à l’Idyllwild Arts Academy en Californie, où elle a obtenu son diplôme de Bachelor en Arts et ensuite à la Tisch School of the Arts, à NYU. Ensuite, elle a complété sa formation à Bruxelles, où elle a achevé le Research Cycle à P.A.R.T.S. (Performing Arts Research and Training Studios). De 2013 à 2016, elle était artiste en résidence au Kaaitheater et à l’heure actuelle elle est doctorante en chorégraphie à l’Université de Stockholm. Depuis 2007, elle produit ses spectacles par le biais de l’asbl GoodMove, installée à Bruxelles.

Chris Peck est un compositeur, musicien électronique et improvisateur qui collabore régulièrement avec des créateurs de danse et de théâtre contemporains. Il est titulaire d’un diplôme de Master en musique électro-acoustique du Dartmouth College et d’un doctorat en composition et technologies informatiques de l’Université de Virginie (É.-U.). De 2015 à 2017, Peck a enseigné au Global Arts Studies Program de l’Université de Californie, Merced ; a dirigé l’Experimental Inter Arts Ensemble et développé des outils de programmation, inspirés du web, pour la théorie musicale et l’entraînement de l’oreille musicale. Depuis l’année passée, il est installé à Berlin, où il fait partie de l’équipe d’apprentissage Ableton (learningmusic.ableton.com).

Eleanor Bauer et Chris Peck collaborent depuis 2003 et ont créé plusieurs pièces ensemble au fil des années, dont la trilogie A Dance For The Newest Age (the triangle piece), Tentative Assembly (the tent piece) et Midday and Eternity (the time piece). Leur comédie musicale politique de science-fiction Meyoucycle, qui était au programme de la Ruhrtriennale et du Kunstenfestivaldesarts 2016, leur a permis d’intensifier et d’étendre leur collaboration et de s’aventurer sur un tout nouveau terrain de cocréation en matière d’écriture, de danse et de musique. Une approche collaborative qui se poursuit dans leur dernière production en date, New Joy.

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