Leoš Janáček, Zápisník zmizelého, Carnet d'un disparu

Théâtre Varia

16, 17, 18, 20, 21/05 > 00:00
Récit/Recitatief/Recitative: FR
Sous-titres/Ondertitels/Subtitles: NL
Chant/Zang/Singing: Tchèque/Tsjechisch/Czech
Durée/Duur 1:0

A 63 ans, Leoš Janáček rencontre Kamila, de 38 ans sa cadette. L’ardente passion qui le lie à sa ‘Tzigane’ fera naître les pages les plus chavirantes du compositeur slave. Le Carnet d’un disparu (pour piano, ténor, mezzo soprano et choeur de jeunes femmes) est une manière d’autoportrait intérieur. Depuis longtemps, le musicien transcrit la prosodie des dialectes de Bohème, de Slovaquie et de Moravie, sa patrie. Il se nourrit à leur mélodie naturelle pour mettre en forme une musique qui soit quintessence vitale des pulsions et des émotions. Au théâtre, Claude Régy s’en saisit, lui qui arpente depuis longtemps les espaces mystérieux qui échappent aux mots. Le metteur en scène ne veut pas ici représenter mais ‘agir entre’ pour laisser la musique se construire dans le corps de chaque spectateur.

Mise en scène/Regie/Direction: Claude Régy

Scénographie/Scenografie/Scenography: Daniel Jeanneteau

Eclairages/Lichtontwerp/Lighting design: Dominique Bruguière

Costumes/Kostuums/Costumes: Isabelle Perillat

Assistant à la mise en scène/Regie-assistent/Assistant to the director: Alexandre Barry

Assistant éclairages/Licht-assistent/Lighting assistant: Thierry Fratissier

Directeur technique/Technisch directeur/Technical director: Sallahdyn Kathir

Direction musicale et piano/Muzikale leiding en piano/Musical direction and piano: Alain Planès

Ténor/Tenor: Adrian Thompson

Mezzo-soprano: Hana Minutillo

Trois voix de femmes/Drie vrouwenstemmen/Three female voices: Sophie Marilley, Michelle Sheridan, Anja Van Engeland

Acteurs/Actors: Yann Boudaud, Bénédicte Le Lamer

Editeur/Uitgever/Editor: Artia, Prague

Texte du prologue (traduction française du livret)/Tekst van de proloog (Franse vertaling van het libretto)/Text of the prologue (French translation of the libretto): Eugène Hartman-Moussu

Production/Productie/Production: KunstenFESTIVALdesArts

Coproduction/Coproductie/Coproduction: Culturgest (Lisboa), Les Ateliers Contemporains (Paris), La Monnaie/De Munt (Bruxelles/Brussel), T&M-Nanterre, Centre Musical National d’Orléans, Muziektheater Transparant (Antwerpen)

Avec le soutien de/Met de steun van/Supported by: l'Association Française d'Action Artistique et le service de coopération et d'action culturelle de l'ambassade de France à Bruxelles

Présentation/Presentatie/Presentation: KunstenFESTIVALdesArts

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La musique de Leoš Janáček est une science de l’instinct, l’expression exemplaire de la vérité dépouillée de toute surcharge pseudo-culturelle, d’habitudes, de déviations, d’esthétisme formel. C’est l’essence qui lui dicte sa forme. Derrière les mots, derrière les notes, il cherche les pulsations de l’homme et la nature. Il veut cultiver la ‘prosodie intérieure’, celle de l’âme.

Guy Erismann, Janáček ou la passion de la vérité, Seuil/Musiques, 1980

Il n’y a pas d’art plus grand que la musique du langage humain car il n’existe pas d’instrument qui puisse permettre à un artiste d’exprimer ses sentiments avec une véracité égale à celle de la musique du langage parlé. Ses mélodies ont des lignes d’évolution intérieures secrètes, elles recèlent la présence de ‘mystères spirituels’.

Notes de Leoš Janáček au sujet de ses recherches sur les parlers et les chants populaires, 1901

1917. La première guerre mondiale tire à sa fin. Tchèques et Slovaques préparent leur union et posent les jalons d’une République tchécoslovaque indépendante. Rebelle à la domination germanique de l’empire austro-hongrois, Leoš Janáček milite depuis toujours pour la préservation des langues maternelles des peuples de Bohême, de Slovaquie et de Moravie. Il est originaire de Hukvaldy, village de Lachie, situé à la frontière moravo-silésienne, pays dont il aime la nature généreuse et dont il connaît par cœur les chants et les danses populaires. Profondément nationaliste, anticonformiste dans tous les domaines, le compositeur passe des semaines à sillonner les campagnes et transcrit en notations musicales les particularités des dialectes populaires. Il ne se limite pas aux mots, à leurs dessins ou à leur rythme, il collecte méticuleusement leurs composantes mélodiques, ponctuées par l’oscillation des influx nerveux et des émotions. Il note l’influence du temps qu’il fait, la lumière, le relief de l’environnement naturel. « Je voyais bien plus profondément l’âme d’un homme dont j’avais écouté le discours en prêtant l’oreille à sa mélodie. Les sens sont capables de distinguer en l’espace d’une seule seconde six impressions différentes d’une égale clarté. »

En 1917, Janáček est un jeune homme de 63 ans. A Luhačovice où il se repose cet été-là, il rencontre Kamila Stösslova, de 38 ans sa cadette. La passion ardente et tendre qui le liera désormais à celle qu’il surnomme sa ‘Tzigane’ inspirera, au crépuscule de sa vie, ses œuvres les plus flamboyantes et les plus novatrices. Ses observations minutieuses l’ont complètement libéré des présupposés de la composition. A l’instar de la vie, tous les intervalles musicaux doivent être permis, les accords désenchaînés, les notes affranchies de la tonalité, les rythmes délivrés de l’autorité du métronome. Janáček découvre alors dans la revue littéraire et musicale à laquelle il collabore, Lidové Noviny, un cycle de poèmes anonymes, titré Vers d’un autodidacte. Subjugué par cette fable qui lui ressemble, il veut la mettre en musique.

Le cycle est écrit en dialecte valaque du nord-est de la Moravie, voisin de son dialecte natal. Un jeune paysan labourant son champ est observé de la lisière du bois par une noire Tzigane aux yeux sombres. Résistant d’abord à la tentation, prenant à témoin ses bœufs, la nature tout entière, le jeune homme finit par s’abandonner à la volupté. La Tzigane porte le fruit de leurs amours. Il disparaît avec elle et laisse derrière lui une ‘confession’ : le Carnet d’un disparu. Récit d’un authentique anonyme ou fiction d’un poète dissimulé ? La concision, le laconisme et la force dramatique de la courte ballade envoûtent le compositeur qui lui donne un chant frémissant (pour ténor, mezzo-soprano et chœur de femmes) et l’impulse de tous les bruissements de l’âme et de la nature (partition pour piano seul). Pianiste, Janáček aimait à retrouver au clavier son souffle intime : instrument de ses confidences, le piano lui était cet alter ego rebelle dont il aimait à éprouver la vigueur sans chercher à le réduire. Dans le Carnet, il lui offre, chavirantes, ses plus belles pages.

Dans l’exploration scénique de Claude Régy, Alain Planès est au clavier : « L’œuvre désempare beaucoup de pianistes parce que, l’affrontant, il faut oublier tout ce que l’on a appris ! Rien à voir avec le beau piano romantique. L’instrument y est traité physiquement, avec ses effets de pédale forte qui soulèvent les étouffoirs pour laisser vibrer toutes les cordes par sympathie. Une richesse harmonique proche de celle de l’ancestral cymbalum, typique de l’Europe centrale et dont jouait aussi le compositeur. Janáček fait renaître, au piano, sa rusticité et sa rugosité. Il éradique toute virtuosité au profit de la musique. Ne disait-il pas : ‘Une note qui n’est pas expression n’a pas droit d’existence’ ? Dans le Carnet d’un disparu, sa musique dense et minimale va droit à l’inconscient. »

« Il n’est minimaliste que pour exprimer davantage », poursuit Claude Régy. « Pour lui, il fallait que l’idée – musicale – touche au sang. Le corps est dans la voix. Il transpose en musique toute l’agitation qui traverse l’individu au moment où il s’exprime, dans le plus étudié des dépouillements. Sa musique révèle ce qui n’est pas dit : elle permet, par là même, d’atteindre les zones les plus intimes de l’être humain. Condensé d’énergies vitales, elle est proche de la végétation et de l’animalité. La force tellurique du paysan, c’est la sève des arbres, cette même sève qui irrigue toute l’humanité. Autobiographique, l’œuvre touche au secret d’une passion qui sait de quoi elle parle, d’une passion éprouvée physiquement, dans le corps, dans l’âme et dans l’esprit. Eclose chez Janáček à un âge tardif, elle fait scandale, comme celle du petit paysan. Le Carnet est un autoportrait intérieur. »

Que faire dès lors à la scène quand la musique fait vivre déjà si intensément l’espace, le sculpte de cette quintessence de vie ? « La musique ici est le théâtre. Elle met en scène et prend la place de l’action. Elle rend visible l’irrésistible mouvement du désir, de la peur et du plaisir qui pulvérise le carcan d’une société morale et religieuse. Pour la représentation de l’œuvre, Janáček suggère que seuls le piano et le ténor soient présents : la Tzigane est une apparition et les jeunes filles du chœur, des voix lointaines. Il ne parle que de lumières : d’aubes, de soleils couchants, de leurs rougeoiements, évoqués dans le poème, de la nuit et de sa lumière lunaire. On peut jouer sur ces climats mais on ne peut rien représenter. Pourtant ‘ne rien faire’ paraît une faute et ‘faire’ en paraît une autre. Il faut donc ‘agir entre...’ pour laisser la musique se construire dans le corps de chaque spectateur. »

« Au centre de l’œuvre, il y a ce vertigineux ‘intermezzo erotico’, joué seul par le piano : l’union charnelle du paysan et de la Tzigane. Dans le poème, plus de texte, des pointillés sur le papier : une nature de vie qui échappe à toute parole. Cependant, le texte du chant est primordial. Il recoupe la passion privée de Janáček en rupture de conventions et sa passion musicale : les intonations, les accentuations, les rythmes de sa langue maternelle. Chanter en tchèque est incontournable. Mais ne pas comprendre serait dommageable. En prologue, un acteur initié à la nudité abrupte de Janáček dira le texte entier dans sa langue maternelle, le français. L’acteur, puis le chanteur seront livrés au public comme la matière vivante du poème maladroit, sans aucune indication de personnage. Ils seront là dans la lumière. Respecter cette intensité que Janáček invente ici parce qu’il invente en même temps la jouissance de cette intensité. »

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