Illusion Brought Me Here & Five Feet High and Rising

    18/05  | 20:30

€ 12 / € 9
EN

Illusion Brought Me Here est la première exposition muséale de Mario García Torres en Belgique. À cette occasion, l’artiste mexicain présente sa propre version condensée d’une rétrospective : une nouvelle pièce intitulée Silence’s Wearing Thin Here, composée de voix et de bandes sonores de ses oeuvres antérieures. García Torres dévoile des histoires « mineures » ou obscures, avec une prédilection pour l’art et la musique d’avant-garde des années 60 et 70. Il recrée des expositions historiques et « complète » des œuvres inachevées tout en floutant les originaux et les reconstitutions, le passé et le présent. Il entre en dialogue avec des personnalités énigmatiques et radicales qui étaient surtout actives avant sa naissance, comme l’artiste belge Marcel Broodthaers ou le compositeur américano-mexicain Conlon Nancarrow. Il y a environ quatre ans, García Torres a cessé de dater ses œuvres, comprenant des performances et des installations cinématographiques, sculpturales et picturales. Ce faisant, il sape encore plus le récit d’un travail et d’une carrière en tant qu’évolution progressive au fil du temps. Aux les ateliers claus, Garcia Torres présentera une lecture intitulée Five Feet High and Rising. Il y partagera sa fascination pour les rivières, envisagées comme des points de connexion entre les lieux et humains. La présentation audiovisuelle sera ponctuée de sessions d’écoute qui navigueront entre chansons populaires et paysages fluviaux, et où le son et le flux deviennent des porteurs de sens et de mémoire.

Exposition: Illusion Brought Me Here - WIELS
16.05 Ouverture de 18:30 à 22:00 avec une conversation entre l'artiste et Caroline Dumalin à 19:30

17.05–18.08 Exposition
Tickets en vente au WIELS
Avec un ticket pour Rehab Training de Geumhyung Jeongh vous avez accès le même jour à l'exposition Illusion Brought Me Here.

Une lecture de : Mario García Torres

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, WIELS, les ateliers claus
Production : WIELS
En collaboration avec : Kunstenfestivaldesarts, les ateliers claus, Walker Art Center (Minneapolis)

Back to top

Mario García Torres : Five Feet High and Rising

Depuis deux décennies, la musique est constamment présente dans la pratique de Mario García Torres. Artiste d’un pays du Sud, il utilise le son pour transmettre des idées et analyse la manière dont il circule, en explorant les circonstances sociales et géopolitiques qui ont influencé sa résonance particulière dans un temps et un espace donné. La question de l’accès à la musique, même « populaire », fait partie intégrante de sa relation complexe aux centres intellectuels et artistiques du monde. García Torres, qui explore souvent différentes formes de narration, insiste sur le fait que l’histoire est, selon l’écrivaine Julia Bryan-Wilson, « un flux de transmission et de reconstruction constantes qui défie la chronologie linéaire. Dans son travail, il n’y a pas de finalité simple, mais bien des souvenirs qui vacillent ou changent de direction lorsqu’ils se heurtent à la brume générée par le contact entre le passé et le présent. »

Ceci peut nous aider à comprendre pourquoi Mario García Torres est plus attiré par le flot rythmé des fleuves que par le mysticisme majestueux de la mer. Il a grandi près du désert, dans la ville sidérurgique de Monclova, au nord du Mexique et n’a jamais vécu à proximité d’une rivière. Five Feet High and Rising, élaboré sur la tendance qu’a García Torres à attirer l’attention sur ce qui manque et son désir d’autres réalités, délivre une histoire sinueuse de lieu, de mémoire et de conjuration, qui débute par une réflexion sur la manière dont septante cours d’eau traversaient autrefois la ville de Mexico où il réside aujourd’hui. Sa performance, qui se situe entre l’essai audio-visuel et le monologue, est centrée sur les rivières entendues dans la musique, imaginées dans les livres, et vues dans les films, comme porteuses de sens et de contexte. Par la présentation d’une histoire culturelle des voies navigables comme un écho acoustique à sa propre pratique, García Torres propose une trajectoire associative et subjective au travers d’images et de sons de migration et de fragmentation. Dans son « périple atmosphérique », il mixe librement des bruits de la nature et des chansons de musique folk, rock et pop ; il s’autorise détours et digressions et se préoccupe plus d’offrir un récit sans fin qu’une intrigue. Les flots et la musique sont suggérés comme des entrées dans les centres d’intérêt et les procédés de narration de l’artiste, qui connectent et séparent, tout à la fois, les lieux et les gens, d’ici et maintenant vers là-bas et alors.

Plus intéressé par les métaphores que par les faits, García Torres plonge dans les représentations culturelles et la production d’images subjectives qui concernent les fleuves, en brouillant les évidences factuelles et les inventions de la mémoire. Ces flux sont un prétexte pour questionner les problèmes personnels, sociaux et politiques qui l’interpellent, par le biais de réalités parallèles que sont la musique, les films et la littérature. C’est en marchant dans le quartier de son studio qu’il a commencé à relier les fantômes liquides de la cité à son paysage actuel, déchiré par la modernisation industrielle. Les rivières de la ville contemporaine de Mexico sont canalisées, enfermées entre des autoroutes ou ruissellent entre les voies de circulation. Cette situation l’a incité à rechercher les cours d’eau cachés ou en train de disparaître de par le monde, avant qu’ils ne soient asséchés ou couverts de béton. Parcourant les flots depuis le point fixe de son ordinateur, García Torres prend en compte beaucoup de cas de figures : des ruisselets peu connus au voies fluviales majeures des Amériques, d’Europe, d’Afrique et d’Asie.

Commandé pour la biennale de Sharjah, Five Feet High and Rising fut présenté pour la première fois dans une ville portuaire située sur la côte du golfe persique des Émirats arabes unis. Dans d’autres lieux, la conférence de García Torres s’intègre implicitement à de nouveaux contextes, qu’ils fassent ou non partie intégrante de son dialogue. Bruxelles, par exemple, fut construite autour des méandres d’une rivière qui définit ses limites naturelles et le réseau irrégulier de ses rues. L’emblème régional de l’iris jaune fait toujours allusion aux fleurs poussant sur les marais qui couvraient le territoire de la ville à l’origine. Il y a deux siècles, la Senne, extrêmement polluée, débordait à chaque forte pluie. À la fin du XIXe siècle, le bourgmestre Jules Anspach décida de sa canalisation et de son voûtement, laissant le champs libre pour les grands boulevards. La seule trace de son ancienne présence au centre de la ville se cache dans une cour, près de la place Saint-Géry − autrefois île Saint-Géry − où une portion de la rivière a été mise au jour.

Au-delà des cités, les fleuves font aussi partie des frontières nationales et indiquent une disparité pour ceux/celles qui les traversent en fonction de la direction qu’ils/elles prennent. García Torres donne l’exemple significatif du Río Bravo (del Norte), appelé Rio Grande aux États-Unis, qui sépare l’état du Texas du nord du Mexique. La population de Monclova est en partie Tex-Mex en raison de la proximité géo-graphique de la ville avec la frontière. Jusqu’au début des années 1990, la musique accessible dans la région natale de García Torres se limitait aux productions locales. En remontant vers le nord depuis Monterrey, on n’entendait rien d’autre que du corrido, de la banda ou de la cumbia et éventuellement de la musique country. Le choix de l’artiste, apparemment fortuit, d’une série de chansons « folk » et « country-and-western » datant de la période de sa naissance, n’est donc pas du tout anodin. Qui plus est, ces mélodies évoquent la rivière comme symbole du flux et du reflux de l’amour (Rio Bravo de Dean Martin en 1959), du retour à la maison (Green River de Creedence Clearwater Revival en 1969 et Yellow River de Christie en 1970), de la retraite (Watching the River Flow de Bob Dylan en 1971) et de la peur (Five Feet High and Rising de Johnny Cash en 1975).

Dans la littérature et au cinéma, les histoires sordides et les fins violentes autour de l’eau abondent. Les fleuves sont souvent des protagonistes à part entière quand ils symbolisent l’impérialisme, la guerre, le génocide, le crime et le suicide, ou en sont les témoins. Un simple aperçu pourrait inclure : la Tamise et le fleuve Congo (Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, en 1899), le Mekong (Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, en 1979), les rivières Ucayali et Pachitea du bassin de l’Amazone (Fitzcarraldo de Werner Herzog, en 1982), le Nil (Mort sur le Nil d’Agatha Christie, en 1937) et particulièrement la Seine (Les morts de la Seine de Peter Greenaway, en 1989, pour ne citer qu’un exemple).

Finalement, les cours d’eau représentent notre place instable dans le temps. Pour citer l’écrivain argentin Jorge Luis Borges (via García Torres) : « Le temps est la substance de laquelle je suis fait. Le temps est un cours d’eau qui me transporte, mais je suis le cours d’eau ; c’est un tigre qui me dévore, mais je suis le tigre. C’est un feu qui me consume, mais je suis le feu. » Et pour faire référence à García Torres lui-même : « Je coule et me vide dans un endroit différent. » Cette phrase de Five Feet High and Rising renvoie à la pièce sonore rétrospective que l’artiste a conçue pour l’exposition au WIELS intitulée Illusion Brought Me Here [L’illusion m’a amené ici]. Elle a gardé le même titre qu’au Walker Art Center de Minneapolis où elle a été inaugurée, même si le « ici » a changé. La pièce sonore, Silence’s Wearing Thin Here [Le silence s’amenuise ici] sert de préface au spectacle, examinant de plus près les manœuvres de García Torres pour échapper au règne du visuel par le biais d’une vaste gamme de stratégies narratives. La bande sonore, composée spécialement, intègre des fragments d’histoires et des partitions provenant du répertoire de García Torres : une douzaine d’œuvres vidéo, des diapositives ainsi qu’un enregistrement. Les extraits parlés, ponctués d’interludes d’ambiance allant de bourdonements de synthétiseur au piano classique en passant par la guitare folk, sont exécutés par deux voix séparées qui ruminent à propos du temps et de l’espace en séquences consécutives. Dans ce parcours sinueux auto-référencé, le narrateur dédoublé renvoie l’intérêt persistant de l’artiste pour les courants alternatifs ; il s’agit de rapiécer des éléments narratifs et des images qui refusent d’être cernés par l’histoire tout en imaginant leur intrusion dans le présent.

Caroline Dumalin

Bibliographie
Julia Bryan-Wilson, « ‘Landscape,’ or Make Texas Mexico Again » ; Rulo David, « Tarzan Boy » ; Caroline Dumalin, « When Is Here? or, Four Easy Pieces » dans Mario García Torres: Illusion Brought Me Here, Koenig Books (Londres) ; Walker Art Center (Minneapolis) ; WIELS (Bruxelles), 2019.

Back to top

Mario García Torres vit actuellement à Mexico City. Depuis une vingtaine d’années, son travail questionne les concepts de temps, de mémoire, d’image, et la nature du rôle de l’artiste dans la société. Passionné par l’incertitude et les contre-récits, il brouille la frontière entre réalité et fiction grâce à un vaste répertoire de stratégies de narration. Au nombre de ses expositions individuelles récentes : Caminar juntos (Marchons ensemble), Museo Tamayo, Mexico (2016) ; An Arrival Tale, TBA21, Vienne (2016), Hammer Museum, Los Angeles (2014) ; Until It Makes Sense, Project Arts Centre, Dublin (2013) ; ¿Alguna vez has visto la nieve caer?, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía, Madrid (2010). Il a également participé à Sharjah Biennial 13 (2017) ; à Manifesta 11, Zurich (2016) ; à Berlin Biennale 8 (2014) ; à Bienal do Mercosul 9 (2013); et à Documenta 13 (2012).

Back to top