I will die

b-space.be

4/05 > 20:00
5-26/05, du mercredi au samedi/van woensdag tot zaterdag/Wednesday to Sunday > 13:00-19:00

« Je ne suis pas un poisson ». Bouche lippue, passivité aquatique et regard vitreux. C’était la première installation vidéo de Yang Zhenzhong, jeune plasticien natif de Xiaoshan, petite cité entre Shanghai et Hang-chou, sur la Mer de Chine orientale. Il affectionne les métaphores animalières. Loin de Pékin, drastique capitale de la République communiste, Yang Zhenzhong travaille à Shanghai, moins politique et plus tranquille – trop estiment ses artistes –, puisque mue par le commerce international. Zen et contemplatif, Yang n’en est pas moins critique, subtil témoin des tiraillements de ses contemporains. Ses photos et vidéos exhument avec humour l’obsédante mélodie de leurs angoisses et de leur aliénation. De l’humain devant la vie et la mort, il capte les attitudes et la légère nausée.

Concept: Yang Zhenzhong

Présentation/Presentatie/Presentation: KunstenFESTIVALdesArts

Back to top

Petits contes de nos vies ordinaires... Comment fugitivement concentrer leur récit à sens multiples dans la mouvance des images ? Voici quelques histoires simples signées Yang Zhenzhong, artiste visuel et vidéaste, né à Xiashan, petite ville en bordure de mer près de Hangzhou et non loin de Shanghai où il vit, travaille et expose aujourd’hui. Découvrir ses séries de photos ou installations vidéo, un voyage au cœur de fines paraboles visuelles.

En 1995, Lucky Family fixe pour l’éternité un coq, une poule, puis leur kyrielle de poussins. Les photos sont prises en studio sur fond de couleur vive, à la manière d’une publicité. Elles ironisent le modèle typique du bonheur familial, très à la mode en Chine ces derniers temps, très ‘vendable’. Yang Zhenzhong s’amuse de métaphores animalières pour imager la nature humaine et ses comportements : gallinacés encore dans le film court 922 Rice Corns, qu’il présenta dans le cadre de ‘Big Turin 2000’ et de l’exposition ‘Home’ à Shanghai. Gros plan détaillé sur une bolée de grains de riz jetés au sol. De si près, ils ressemblent à des perles nacrées. La caméra laisse entrer dans le champ une poule et un coq qui se mettent à picorer goulûment. En off, une voix de femme compte les grains de la poule et une voix d’homme, ceux du coq. Sur l’image : trois compteurs, pour les performances de madame, de monsieur, et pour leur somme.

A ses débuts, Yang Zhenzhong appréhende la vidéo comme un simple moyen d’enregistrement. Ainsi, il filme en 1995 Shower, une courte performance. Sur une musique de fanfare, un jeune homme tout habillé savonne, sous une douche, la moindre partie de son corps, crâne-casquette, pieds-baskets, jambes-jeans, torse-chemise, avant de se rincer et de s’essuyer, très appliqué. En 1996, il crée sa première installation vidéo, I Am Not A Fish. Trois télévisions, placées derrière un aquarium, affichent à l’écran la même image de bouche lippue et moite : maxi gros plan dont il inverse le bas et le haut. Les lèvres humaines bougent comme respire un poisson. Elles ne cessent de murmurer : " Nous ne sommes pas des poissons. "

1997 : Sleepwalking Is A Therapy (Le somnambulisme est une thérapie). Bruit nerveux de jouet téléguidé. Caméra fixée à même le petit bolide. Conduite speedée et heurtée. On sillonne l’appartement au niveau du sol. Marche arrière rapide pour éviter les pieds du mobilier géant. Insomnie agitée ! Balance, 1998 : sur trois téléviseurs, le visage souriant de l’artiste accueille le public qui entre dans la galerie. Sur le moniteur du centre, l’artiste s’éclipse à l’approche du visiteur et voilà ce dernier cadré lui-même dans la télé. Son visage y apparaît oblique : étonné, le visiteur doit donc pencher la tête pour redresser sa propre image. Ludiquement, le média le force à modifier son équilibre. Trace, 1998 : à l’image, un sparadrap se décolle lentement d’un bout de peau poilue. Son crispant. Même scène répétée qui passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Sur la table, l’objet du délit, le sparadrap, et deux photos, avant et après l’opération.

En 1999, Yang Zhenzhong filme sa ville, Shanghai. Il accroche un masque devant l’objectif de la caméra, un masque blanc, presque neutre si n’était ce sourire figé. Celui-ci recouvre partiellement le grouillement des passants, il ondoie et obture parfois la lumière. Sous ses traits se pressent les anonymes. Dans l’installation, le projecteur est au sol, l’écran au plafond. Entre les deux, une cuve transparente emplie d’eau. L’image passe à travers sa loupe liquide. Les vibrations sonores de la rue troublent la surface de l’eau qui, à son tour, trouble le visage de la ville : The Face of Shanghai.

" Shanghai est en train de se profiler sur la scène internationale ", explique Tang Di, critique d’art à Pékin. " Dans les années trente, la ville était à la pointe de l’avant-garde artistique. Nombre d’intellectuels avaient choisi pour refuge cette colonie cosmopolite qui jouissait de l’immunité et se nourrissait d’influences étrangères. Aujourd’hui, Shanghai est ouverte et, dans le même temps, conservatrice. Guidée par l’économie de marché, elle est dépourvue de l’âpreté d’urgences artistiques. La ville se transforme si vite que les gens ont à peine le temps d’assumer les conséquences de ces rapides changements. D’un côté, ils sont heureux d’étreindre la nouvelle abondance, de l’autre, ils se sentent perdus. C’est comme sauter dans un bateau, puis se retrouver incapable de faire quoi que ce soit sinon remettre son sort entre les mains puissantes et capricieuses de la mer. Le masque souriant de The Face of Shanghaipose plus qu’une simple question existentielle. Dépourvu de toute expression, il semble dire à la foule pressée : ‘Alors quoi ?’ ".

L’une des récentes démonstrations de cet esprit de marketing sortit de la Biennale ‘Shanghai Spirit’, grand-messe des arts plastiques, en novembre 2000. En amont, plusieurs expositions indépendantes offraient au public un autre regard : ‘Fuck Off’ était l’une d’entre elles dont le vrai titre chinois ‘Bu Hezuo Fangshi’ voulait dire ‘No co-operating’. Yang Zhenzhong y était exposé avec un court métrage de 1999, What You Endure Can Not Be Dispelled By Your Enduring (Ce que vous endurez ne peut pas être dissipé par votre endurance). On y voit un jeune homme agité entrer dans une bouche de métro. Il s’est trop retenu de pisser et cherche les toilettes. Marche dans la foule, de plus en plus inconfortable. Il s’enquiert, finit par trouver un urinoir public et se soulage enfin !

La censure est beaucoup plus souple à Shanghai qu’à Pékin. Dans la capitale politique, culturelle et diplomatique de la Chine populaire, les frottements entre le capitalisme naissant et le communisme font des étincelles. " A Pékin, les artistes sont plus radicaux et plus menacés ", compare Tang Di. " Tous les feux sont braqués sur Pékin. Le paysage culturel de Shanghai est moins turbulent. Les artistes y sont plus contemplatifs, leur critique est moins frontale, plus allusive. Il est moins périlleux de s’y exposer publiquement, pourvu que l’on puisse payer. Mais les galeries ne sont fréquentées que par la même minorité d’aficionados. "

En 1999, pour pallier ce cercle restreint, Yang Zhenzhong et deux autres plasticiens avaient invité une trentaine d’artistes visuels chinois et étrangers à occuper le 4e étage du ‘mall’ le plus couru de Shanghai. Au cœur du centre commercial, Sond Dong, un des artistes, s’était costumé en steward jaune, porte-voix et drapeau à la main, pour guider les chalands-consommateurs vers les œuvres artistiques, dans ce supermarché dont ils utilisaient rayons, charrettes et caisses. Pour éviter d’essuyer un refus, ils avaient contourné la demande d’autorisation au Bureau culturel. Le 3e jour, ils doivent vider les lieux après une descente de police. ‘Art for Sale’ (Art en soldes) fut visité par plus de mille personnes.

A Bruxelles, Yang Zhenzhong va prolonger une expérience menée à Shanghai. Tous âges et tous milieux confondus, il avait demandé à ses compatriotes de dire à la caméra : " Wo Hui Side " (Je vais mourir). Filmés immobiles ou en pleine activité (au volant, en fumant, en jouant, chez eux, au café, devant un distributeur de billets...), enfants, jeunes, vieux, infirmières, militaires, cuisiniers, femmes enceintes se prêtaient au jeu : énoncer la perspective de la mort à laquelle chacun est confronté. A Bruxelles, il projette un nouveau tournage de I will die. Autre pays, autre continent, autre culture. Yang Zhenzhong est familier de la philosophie bouddhiste dont il étudia les préceptes zen : ‘Ne te détourne pas des difficultés, fais-leur face avec tranquillité.’

" Yang Zhenzhong porte un vif intérêt à tout ce qui concerne la nature humaine. Son travail artistique est baigné d’humour, un humour qui possède la légèreté, la transparence et la simplicité de l'eau ", conclut Tang Di. Mais l’eau, comme le travail de Yang, est insaisissable. Ses vidéos et installations semblent nous conter une chose si évidente qu’elle échappe à notre observation et à notre vigilance. "

Back to top