histoire(s), sur les traces du Jeune Homme et la Mort

Koninklijke Vlaamse Schouwburg / De Bottelarij

14.15.16.17/05 > 20:00
FR > Subtitles : NL

Quelles sont les traces qui imprègnent encore la mémoire d'un public, bien longtemps après que se soit évanoui le spectacle dont il fut le témoin d'un soir ? Olga de Soto, chorégraphe, part à la recherche des spectateurs présents, le 25 juin 1946 au Théâtre des Champs-Elysées à Paris pour la création du Jeune Homme et la Mort, ballet mythique de Roland Petit sur un argument de Jean Cocteau. Elle les interviewe. Leurs souvenirs et émotions ressurgissent : le spectacle renaît, à la lumière des regards qui hier l'avaient absorbé dans l'ombre. La chorégraphe en compose alors la subjective empreinte qu'elle renvoie vers les écrans d'un plateau de théâtre - son original écrin.

Spectacle chorégraphique à partir du spectacle Le Jeune Homme et la Mort

Concept, regie & choregrafie/Concept, direction et chorégraphie/Concept, direction and choreography : Olga de Soto

Met/Avec/With : Vincent Druguet & Olga de Soto

Toneelbeeld/Scénographie/Scenography: Thibault Vancraenenbroeck

Realisatie video/Réalisation vidéo/Realisation video : Olga de Soto

Videomontage/Montage vidéo/Video Editing : Montxo de Soto

Met getuigenissen van (achtereenvolgend)/Avec les témoignages de (par ordre d’apparition)/With testimonies of (in order of appearance) : Micheline Hesse, Suzanne Batbedat, Robert Genin, Brigitte Evellin, Julien Pley, Françoise Olivaux, Olivier Merlin & Frédéric Stern.

Voice off/Voix off : Jean Babilée

Muziek/Musique/Music (achtereenvolgend/ par ordre d’apparition/in order of appearance): J.S. Bach’s Praeludium, Sarabande, Passacaglia in C Minor (transcriptions for piano)

Creatie licht/Création éclairages/Creation Lighting : Henri-Emmanuel Doublier

Technische leiding en constructie toneelbeeld/Régie générale et construction scénographie/Technical Direction and stage design: Christophe Gualde

Coproductie/Coproduction : Cie. ABAROA / Coto de Caza asbl, KunstenFESTIVALdesArts, Centre National de la Danse – Pantin, met de steun van/avec l’aide de/ supported by COM4 HD – Madrid.

Dit project ontstond in opdracht van/ Ce projet a été initié à la commande de/This project was commissioned by Culturgest, Lisboa 2003.

Presentatie/Présentation/Presentation : KVS/de bottelarij, KunstenFESTIVALdesArts

Met dank aan/Remerciements à/Thanks to : Catherine Alvès, Odette Aslan, Jean Babilée, Dominique Baguette, Michèle Bargues, Marc Bouteiller, Pierre Caizergues, Jean-Jacques Chabut, Sybille Cornet, Cécile Coutin et Simone Drouin (Département des Arts du Spectacle de la Bibliothèque de l’Arsenal – Paris), Eugénie De Mey, François Deppe, Ramón de Soto, Eliane Dheygere, Brigitte Evellin, Dominique Frétard, Robert Genin, Carlos González, Pierre Gufflet, Manuela Gutiérrez, Olivier Hespel, Micheline Hesse, Colin Legras, Francis Lepigeon, Jorge León, Olivier Merlin, Nadine vzw – Bruxelles, Stéphane Noël, Jean Robin, Frédéric Stern, Michel Troadec, Georges Alexander Van Dam, Gaëtan van den Berg, Marie-Christine Vernay, Christophe Wavelet & Théâtre Varia.

Met dank aan/Et tout particulièrement à/Special thanks to : Olivier Hespel, Jorge León, Manuela Gutiérrez, Luis Sanz, Montxo de Soto, Grégoire Romefort & Antón.


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Journal de bord (extraits)

Lisbonne, 17 Septembre 2002

Chère Olga,

Toutes les années, Culturgest organise un court hommage à différents artistes (Martha Graham, José Limon, Josephine Baker, Merce Cunningham, etc). […] C'est avec plaisir que nous t'invitons à présenter chez nous un hommage au Jeune Homme et la Mort de Jean Cocteau, dont les représentations auraient lieu à Lisbonne en juin 2003.

ANTÓNIO PINTO RIBEIRO

Culturgest

Ce projet est né de cette invitation. Le Jeune Homme et la Mort a été créé le 25 juin 1946 au Théâtre des Champs-Élysées.

Le Jeune Homme et la Mort dans ma tête, en septembre 2002 :

Quelques vagues images d’un film en noir et blanc.

Jean Babilée, danseur extraordinaire. Souvenir marqué par ses mouvements poignants, son visage gris contracté, blessé, à l’expression « exagérée ».

Une chorégraphie de Roland Petit.

Un homme assis sur une chaise le visage enfoui dans ses mains.

Claire Sombert en jeune fille terrible, en noir et blanc.

Le souvenir d’un homme qui se pend et d’une femme qui porte un horrible masque de mort.

Noir et gris.

Les saccades de jambes, de pieds, de bras et du corps suspendu du pendu.

La première scène du film Soleil de Nuit. Des couleurs intenses.

Mikhaïl Baryshnikov, souple, énergique, surprenant ; plongé à l’intérieur de son corps désespéré.

Ses pirouettes sur le bord d’une table, ses équilibres sur une chaise en déséquilibre.

Des chutes, des sauts...

Les chutes ralenties et suspendues de Jean Babilée.[…]

Une femme au visage dur et hermétique, avec des cheveux noirs et raides.

Je ne sais pas si Claire Sombert était l’autre interprète de ce duo lors de sa création, en 46.

Quelques brefs passages lus dans certains livres d’histoire de la danse…

Tout ça me semble loin de moi, loin dans le temps, difficile.

Septembre-Octobre 2002

Quelle drôle de proposition !

Pourquoi moi ?

Un hommage.

Qu’est-ce que rendre hommage ?

Comment rendre hommage à ce spectacle que je n’ai pas réellement vu ?

Ai-je envie de lui rendre hommage ?

Pourquoi ne pas rendre hommage à la Table Verte ou à Café Müller ou à tant d’autres ?

Aller au théâtre.

Voir des spectacles, avec d’autres, anonymes.

Qui peut en parler ?

Qui a vu ? Qui se souvient ?

Octobre 2002

Je pense aux personnes qui étaient dans la salle en 1946, au public, à ceux qui ont été marqués, touchés par ce spectacle. Je me mets à spéculer à propos des souvenirs qu’ils pourraient encore avoir, qu’ils auraient gardés de l’argument, des personnages, des interprètes, de la chorégraphie, du décor, des costumes. Je pense aussi aux personnes qui avaient participé à la création. Je pense au jeune homme et je pense à la mort.

Qu’est-ce qui pourrait bien rester de tout ça dans la tête des uns et des autres ?

1946. Ça fait presque 57 ans, bientôt 58.

Qu’est-ce qu’il me reste, à moi, d’un spectacle pris au hasard ?

Et d’un spectacle qui m’a vraiment marquée ?

Qu’est-ce que l’art dit ‘vivant’ ?

À quoi je travaille ?

Pourquoi ?

Que reste-il d’une œuvre quand ceux qui l’ont vue et ceux qui l’on faite ne sont plus là pour se souvenir, pour la faire vivre, dans leur tête, dans la tête des autres ? Quelques lignes dans un livre…

22 Octobre 2003

Je décide d’accepter l’invitation qui devient mon défi : partir à la recherche des spectateurs présents dans la salle en 1946 pour les interviewer. Ne rien leur dire sur le spectacle, sauf une fois l’interview terminée. Essayer de faire émerger des souvenirs, des images, des sensations, des sentiments, mais ne rien dévoiler.

Décembre 2002

Je commence une enquête.

Je cherche un livret qui n’existe pas.

Janvier 2003

Je cherche des noms de spectateurs éventuels. […]

Février 2003

[…] Je fais des listes sans savoir forcément qui peut être encore en vie. Je cherche des biographies, et mes listes deviennent des listes de morts. […] Je cherche des coordonnées, une adresse, un numéro de téléphone. […] Je voudrais trouver des simples « vrais » spectateurs, je veux dire des anonymes qui ne faisaient pas partie du milieu artistique de l’époque. […]

Mars 2003. Extraits de la lettre adressée à Monsieur Jean Babilée, le 24 mars 2003 :

La question motrice du projet est : comment visiter une œuvre-phare de l’histoire de la danse, la danse étant entendue comme art vivant. Il m’a semblé intéressant d’aborder la question de la mémoire des personnes qui avaient assisté à la création de cette œuvre au Théâtre des Champs-Élysées, et la mémoire des personnes qui avaient été liées à sa création même. Je suis née à une autre époque, je n’ai donc pas vu ce spectacle au moment où il a été créé. J’ai eu accès à certains documents qui en recueillent des traces, mais je ne vous ai pas vu danser ni vous ni Nathalie Philippart : je n’ai pas vécu ce moment unique, dans ce contexte unique, dans ce théâtre, un peu plus d’un an après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, dans le contexte de souffrance que toute guerre engendre.

Comment aborder cette question, si ce n’est en essayant de visiter le souvenir des personnes qui ont partagé ce moment ? […]

Annonce publiée dans le Carnet du Jour du journal Le Figaro les 26 et 29 Mars 2003, et dans le Carnet du Jour Recherches du journal Le Monde le 16 Avril 2003 :

La chorégraphe Olga de Soto recherche des spectateurs ayant assisté à la création du Jeune Homme et la Mort de Cocteau, au Théâtre des Champs-Élysées, en juin 1946, pour recueillir des témoignages.

26 mars

Une personne a répondu à l’annonce. Elle va nous écrire une lettre. Elle habite à Nantes.

27 mars

Une deuxième personne a téléphoné. C’est un Monsieur qui habite dans le Morbihan.

29 mars

Trois personnes ont téléphoné. La première habite à Lyon, la deuxième à Tourette-sur-Loup et la troisième à Cannes, elle n’a pas laissé son nom.

30 mars

Un Monsieur de Boulogne a téléphoné aujourd’hui.

31 mars

Trois personnes ont téléphoné, deux habitent à Paris et la troisième à Bordeaux.

Avril 2003

Le livret ne représente finalement que quelques lignes écrites par Jean Cocteau dans le programme du spectacle. Je trouve les coordonnées de Jean Babilée grâce à l’internet. En quelques semaines je rencontre Jean Babilée, Madame Evellin, Monsieur Stern et Monsieur Merlin. Je rencontre Madame Hesse et Monsieur Genin. Je ne pourrai pas rencontrer tout le monde avant le mois de juin. Pas assez d’argent, pas assez de temps, ni pour le faire, ni pour faire rentrer tous ces témoignages dans le durée qui m’a été attribuée : 20 minutes. Je décide de diviser le projet en étapes, et de lui faire suivre l’évolution de mes rencontres. Je me consacre aux spectateurs du Nord de la France. Je laisse le Sud pour l’hiver, avec le risque que certains d’entre eux ne soient plus là.

Avril-Mai 2003

Je retranscris les interviews : des heures de paroles. Je travaille à l’ordinateur. C’est la danse des doigts. Je donne aux phrases des couleurs. Je me fixe des objectifs transversaux pour relier entre eux certains contenus des entretiens. Sur le papier, les gens commencent à se répondre. Et puis arrive mon frère, le roi du montage, et les images des spectateurs que j’ai rencontrés, se rencontrent. Ils deviennent acteurs.

Avril-Juin 2003

Au départ, une brève histoire racontée par Jean Cocteau à Roland Petit, Wakhevitch, Karinska, Jean Babilée et Nathalie Philippart.

Cocteau est décédé en 1963.

Roland Petit est introuvable.

Georges Wakhevitch est décédé en 1984.

Karinska est décédée en 1983.

Jean Babilée est en pleine forme.

Nathalie Philippart, très difficile à trouver, très difficile à rencontrer.

Boris Kochno, alors Directeur des Ballets des Champs Elysées, est décédé en 1990.

Jean Robin, administrateur de la compagnie à l’époque. Aussi en pleine forme.

Vincent Druguet nous rejoint à Bruxelles. Nous visionnons avec lui les extraits que nous avons montés, mon frère et moi, sur un vieil écran, avec un projecteur vidéo. Commence le travail en studio. Je décide de me consacrer à la première des quatre parties que j’aimerais envisager : celle du récit du spectacle, l’histoire qui y était racontée.

Juin 2003

Lisbonne, première ébauche. Une première étape.

Été 2003

Questions sur les différents sens du mot histoire.

Août – Octobre 2003

Je ne peux m’empêcher de chercher d’autres spectateurs. J’aimerais poursuivre le projet mais, comme toujours, les moyens manquent.

Novembre 2003

Je rencontre Frie Leysen et Christophe Slagmuylder à Bruxelles à qui je montre le travail de Lisbonne. Ils sont très touchés par le matériel et par ce que je souhaite développer : ils m’offrent de finaliser ma recherche pour le prochain KunstenFESTIVALdesArts en mai 2004. Je repars. Nouveaux coups de fil, nouveaux rendez-vous, nouvelles paroles. Je découvre que de grandes danseuses de l’époque étaient là en 1946 dans la salle, spectatrices elles aussi.

Je cherche dans le Sud, Lyon, et puis, à nouveau, Paris. Le temps s'est écoulé.

Je reprends contact avec la dame de Cannes, celle qui avait répondu à mon annonce en mars dernier mais elle ne se souvient plus ni de l’annonce, ni de nos brefs échanges, ni du Jeune Homme et la Mort.

Décembre 2003 - Mars 2004

D'autres visages ont resurgi du passé et j'ai continué à enregistrer d’autres témoignages. Ils sont aujourd'hui neuf à s'être replongés dans leurs souvenirs du Jeune Homme et la Mort, à avoir exhumé quelque 60 ans plus tard, l'empreinte qu'a déposée en eux ce spectacle-là, créé au sortir de la guerre. La mémoire est subjective, elle a ses crevasses d'oubli et ses crêtes limpides, ses accidents, ses hésitations, mais aussi, parfois d'étonnantes ressources enfouies. histoire(s) donne à entendre des voix et des récits que le temps a fissuré.

Le Jeune Homme et la Mort est en eux. Ils étaient jeunes, parfois très jeunes, aujourd’hui vieux et ridés. Chez eux, j’ai pris le temps de les écouter, de les regarder, de les attendre. Parfois, un souvenir revenu leur dessinait des yeux d’enfance. Le surgissement de la trace comme un éclair de lumière.

Ce qui reste, ou une partie de ce qui reste, est là, à fleur de visage.

Je continue d’imaginer un montage filmique, comme une chorégraphie, dont le matériel-ressource est le mot, l’intention, l’intonation. Les émotions qui refluent sont des contrepoints diffractés au départ d’un même sujet. Où me conduisent-ils ? Parfois ailleurs, loin du thème initial. Parfois très près, tout contre. J’aimerais continuer à agir comme catalyseur.

Durant le montage, beaucoup de questions. Complexes. Elles touchent aux êtres, à leur parole, à leur mémoire. Comment agencer ces voix avec justesse ? Comment ajuster un rythme au spectacle sans trahir leurs propres rythmes ? Comment articuler un mouvement qui s’ancre dans l’histoire commune – la mémoire collective – et vogue tout à la fois ensuite au gré des souvenirs personnels – leurs histoires ?

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