H, an incident

Kaaitheater

15, 16, 17, 18/05 – 20:30

EN > FR / NL
2h

Œuvrant depuis longtemps à l’intersection du théâtre et de l’installation visuelle, Kris Verdonck s’est pour la première fois confronté à un grand plateau durant le Kunstenfestivaldesarts 2008. Cette année, il nous propose un spectacle de théâtre musical plus ambitieux encore. Pour interroger les effets insidieux de notre société de l’information sur la vie privée et la liberté individuelle, il convoque l’esprit de Daniil Harms, un auteur et dissident russe contemporain de Malevitch. H, an incident est un opéra posthumain interprété par des instruments de musique robotisés, un chœur de chanteuses islandaises, une armée d’outils multimédias et un Daniil Harms de chair et de pixels. Dans une zone ambiguë entre la froide terreur de la réalité et l’absurde légèreté de l’imagination, Verdonck confronte le monde surréel de l’auteur russe à la folie de notre monde contemporain. Des corps, des machines, des esprits : tous se frayent un chemin dans l’univers fantastique de Harms. Jusqu’à ce qu’ils ne soient plus.

Concept & mise en scène
Kris Verdonck

Dramaturgie
Marianne Van Kerkhoven (Kaaitheater)

Composition musicale
Jónas Sen, Valdimar Jóhansson

Création & coaching chœur
Erna Ómarsdóttir

Performeurs
Jan Steen, Marc Iglesias, Jeroen Vander Ven

Chœur & performeurs
Erna Ómarsdóttir, þyrí Huld Arnadóttir, Thorunn Arna Kristjansdóttir, Brynhildur Gudjonsdóttir, Katrín Gunnarsdóttir, Sigríður Soffía Níelsdóttir

Costumes
An Breugelmans

Coordination technique & création lumières
Jan Van Gijsel

Technique
Marc Dewit, Kaaitheater

Son
Valdimar Jóhansson

Assistant à la mise en scène
Kristof Van Baarle

Instruments de musique
Decap Herentals

Robots & intégration des systèmes
Culture Crew

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Kaaitheater

Production
A Two Dogs Company en collaboration avec Shalala (Bruxelles)

Coproduction
Kunstenfestivaldesarts, Kaaitheater (Bruxelles), steirischer herbst (Graz), Göteborgs Dans & Teater Festival, Spring Festival (Utrecht), Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine

Soutenu par
Vlaamse Overheid, Vlaamse Gemeeschapscommissie, Brussels Hoofdstedelijk Gewest/Région de Bruxelles-Capitale, iMinds & Art&D program

Remerciements à
National Theatre of Iceland, Department of Information Technology at Ghent University (Stefan Bouckaert, Bart Jooris), Zinnema

Projet coproduit par
NXTSTP, avec le soutien du Programme Culture de l'Union Européenne

Jan Steen est chercheur à la KASK/School Arts Gand. H, an incident fait partie de son projet de recherche 'L'être et le jouant - Het zijn in het spelen', finance par le Research Fund of the University College Ghent

Back to top

L'œuvre de l'auteur et dissident russe Daniil Harms (1905-1942) présente un prodigieux exercice d'équilibre entre d'une part, la réalité cruelle qu'il décrit et d'autre part, la légèreté absurde avec laquelle il l'aborde. Harms avait des liens avec les futuristes russes et était cofondateur du groupe « Oberiou » (Association pour l'Art réel). À l'instar de tous les artistes non conformistes qui refusaient de se soumettre à la ligne du parti et ses prescriptions concernant le réalisme socialiste, Harms s'est attiré des ennuis. En 1931, il est exilé à Koursk. Quand il revient un an plus tard dans sa ville natale, Saint-Pétersbourg, il se consacre à l'écriture de littérature pour les enfants afin de subvenir à ses besoins. De ses écrits pour adultes, seules deux poésies sont publiées de son vivant. En 1941, il est arrêté et déclaré fou. Un an plus tard, il meurt de faim en détention psychiatrique.

Son œuvre publiée à titre posthume se compose surtout de nouvelles, de poésies, et de courtes pièces de théâtre. Elle témoigne d'un sens de l'humour irrésistible et d'une fantaisie capricieuse. La bribe d'histoire et sa fin absurde sont les marques de fabrique de son écriture. Dans ses textes pour adultes, Harms exprime souvent sa haine de l'enfant, tandis que ses personnages adultes se conduisent de manière puérile. Ils s'empoignent et se battent, comme s'ils ne connaissaient pas d'autre forme d'expression.

L'absurdisme de ses textes est toutefois tellement profond que petit à petit, on prend conscience que le monde que décrit Harms n'est pas le fruit de son imagination, mais une reproduction fidèle de sa réalité. Les disparitions constituent un fil rouge à travers toute son œuvre : des personnes disparaissent sans cesse, elles se perdent, deviennent méconnaissables, tombent de la fenêtre ou se décomposent. Sous le régime de terreur de Staline, les citoyens s'épiaient. Ils étaient forcés de se dénoncer et le faisaient. La pression insoutenable que provoquait ce climat de délation a fait basculer beaucoup dans la folie et poussé bon nombre d'autres au suicide.

Les disparitions de ses histoires répondent à « sa quête philosophique du néant ». De même que ses personnages apparaissent et se dissolvent dans le même passage, quelque chose émerge du néant pour ensuite y disparaître de nouveau. Le néant de Harms est un terreau fertile d'où peuvent germer des personnages et des événements. La création est pour lui la conséquence d'une petite perturbation de l'ordre et il était convaincu que ces incidents pouvaient également se produire dans le langage. Sa recherche de désarticulation contraste fortement avec le système statique de la Russie staliniste, où la singularité et l'action pouvaient entraîner la répression et la mort. Le comportement collectif prime l'individuel.

Dans H, an incident, le monde de Daniil Harms est confronté au nôtre. Sous Staline, le régime visait à une personnalité collective, entre autres, par le biais du conditionnement dès le plus jeune âge et un mode de vie collectif imposé. Dans la société telle que nous la connaissons aujourd'hui, la vie privée du citoyen et son corollaire, la liberté individuelle, sont également soumis à une forte pression. La logique néolibérale de la croissance et la consommation constantes dégénère en une concurrence ravageuse qui voit les liens sociaux et la confiance mutuelle céder la place à l'individualisme et au contrôle de toute notre sphère de vie. Le psychanalyste Paul Verhaeghe souligne dans ce cadre le lien entre un capitalisme avancé et un climat d'angoisse croissant. La société de contrôle qui se met en place à l'heure actuelle se montre cependant bien plus subtile qu'à l'époque du KGB et autres organes de contrôle comme le Komsomol, le mouvement de jeunesse du parti communiste. Si, du temps de Harms, le contrôle de l'identité était encore principalement une affaire d'êtres humains (et de médias sur papier), l'individu est aujourd'hui observé et absorbé par la technologie et les nouveaux médias.

Ce même individu s'estompe dans notre société de consommation globalisée. Nous achetons les mêmes produits, regardons les mêmes films ou programmes télévisés, et suivons l'illusion du jour. Cette infantilisation d'une part sans cesse croissante de la population se rapproche des personnages de bande dessinée de Harms. À plus grande échelle, nous faisons face à une vision très univoque de la façon dont il faut organiser la société. La crise actuelle démontre une fois de plus qu'il est quasi impossible de penser au-delà du modèle néolibéral. Coûte que coûte, nous optons pour la voie de la moindre résistance.

Neuf performeurs communiquent et jouent avec un orchestre d'instruments autonomes qui interprètent des rôles de personnages. Decap Herentals, une société riche de plus d'un siècle d'expérience dans la facture d'instruments automatisés, a développé ces robots en partenariat avec iMinds-IBCN (UGent) et Culture Crew. Ces semi-créatures étranges exécutent leur propre chorégraphie en interaction, ou pas, avec les personnages « vivants ».

Les performeurs, parmi lesquels figurent six Islandaises réunies par Erna Ómarsdóttir, errent sur scène et se caractérisent chacune par un problème. Ils s'ennuient, jouent, crient, rampent et chantent, avec une énergie inépuisable et toujours positive. Pour elles, il n'y a qu'une seule direction : aller de l'avant, sans mémoire ni regard rétrospectif. À travers tout le spectacle, Harms transparaît en filigrane, indissociable de ses propres créatures.

La musique, composée par Jónas Sen et Valdimar Jóhannsson, recèle la même absurdité « harmsienne » et combine une légèreté joyeuse avec la terreur des chants staliniens. L'organisation de la jeunesse communiste Komsomol, fondée en 1918, était tristement célèbre pour sa violence et son application stricte du programme du parti. La musique entraînante était un important moyen d'endoctrinement de ses membres. Aujourd'hui, dans la Russie de Poutine, le mouvement de jeunesse soutenu par le gouvernement, Nashi, chante de manière « poppy » analogue les louanges des dirigeants de leur pays.

« Même les gens bien ne savent pas acquérir une position ferme. »

Marianne Van Kerkhoven & Kristof van Baarle
Traduit par Isabelle Grynberg

Back to top

Kris Verdonck (°1974) a suivi une formation plurielle – arts plastiques, architecture et théâtre –, ce que reflètent les œuvres qu’il réalise : on peut situer ses créations dans la zone de transit entre les arts plastiques et le théâtre, entre la performance et l’installation, entre la danse et l’architecture. En tant que créateur de théâtre et artiste plasticien, il peut déjà porter un regard rétrospectif sur une large variété de projets, entre autres : 5 (2003), Catching Whales Is Easy (2004), II (2005). Le premier STILLS (2006), de gigantesques projections, était une commande de La Notte Bianca à Rome. En novembre 2007, il réalise l’installation théâtrale I/II/III/IIII. En mai 2008, il présente la première de END dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles. Verdonck produit souvent des installations-performances, comme VARIATIONS. VARIATION IVétait à l’affiche du Festival d’Avignon en 2008. En janvier 2010, il achève le « circuit de performance » ACTOR #1, trois variations sur thème du chaos à l’ordre. La première de K, a Society, un circuit d’installations et de projections inspirées de l’œuvre de Franz Kafka, a eu lieu au festival Theater der Welt 2010, en Allemagne. En 2011, Kris Verdonck a présenté deux projets de recherche : TALK, une exploration du langage, et EXIT, créé avec Alix Eynaudi, une tentative d’aborder le théâtre en tant que média. Cette même année, le centre d’art contemporain Z33 (Hasselt) a présenté la première exposition individuelle de son œuvre plastique, incluant sa nouvelle installation EXOTE. En 2012, il a créé M, a reflection, une production théâtrale inspirée de textes de Heiner Müller, avec sur scène le comédien Johan Leysen et son double virtuel.

Back to top