Entrenamiento Elemental Para Actores

Cinema Rits

13, 20, 26/05 – 19:00
ES > EN
52 min

L’éducation, les processus de transmission et les conflits de génération traversent toute l’œuvre de Federico León. Le Kunstenfestivaldesarts a régulièrement présenté le travail de ce metteur en scène et cinéaste argentin, figure majeure de la scène artistique de Buenos Aires. León s’est associé pour son dernier film avec Martín Rejtman, lui-même réalisateur-phare du nouveau cinéma argentin. Entrenamiento Elemental Para Actores (Formation élémentaire pour acteurs) a pour personnage principal le surprenant Fabián Arenillas qui enseigne l’art dramatique et le jeu d’acteur à des enfants âgés de 8 à 12 ans. Par le douloureux effet de miroir qu’il crée entre le monde des adultes et celui des jeunes élèves, le film dégage une étonnante force subversive. Souci d’exigence et persévérance alternent avec accès de tyrannie et abus de pouvoir. Les frontières entre le jeu et la vie s’estompent graduellement. Les parents, projetant sans doute leurs propres rêves de succès à travers leur progéniture, voient leurs repères bouleversés. Délibérément ambigu, ce remarquable essai filmé est aussi édifiant qu’hilarant.

Écrit & réalisé par
Federico León & Martín Rejtman

Producteur exécutif
Rosa Martínez Rivero

Assistant réalisateur
Adrián Lakerman

Coordinatrice production
Julieta Squeri

Cinematographie
Gustavo Nakamura

Montage
Martín Mainoli, Karina Flomenbaum

Sons
Catriel Vildosola

Acteurs
Fabián Arenillas, Ulises Bercovich, Luca Damperat, Matías Delgado, Paula Egdechman, Melanie Guignant, Agustín Prieto, Milena Psevosnik, Lourdes Reynoso, Iago Scippo, Brian Sichel, Candelaria Toria, Micaela Vega, Iván Vitale, Julián Zuker, Carlos Portaluppi

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Rits

Prodution
Ruda Cine (Rosa Martínez Rivero, Violeta Bava)

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Entrenamiento Elemental Para Actores (Formation élémentaire pour acteurs), film de Federico León et Martín Rejtman

Il y a dix ans, la présentation au Kunstenfestivaldesarts de Mil quinientos metros sobre el nivel de Jack (Mille cinq cents mètres au-dessus du niveau de Jack), révélait avec fracas un jeune auteur-metteur en scène argentin. Né à Buenos Aires en 1975, il se nommait Federico León, avait déjà quelques pièces à son actif, et avec lui, c’était un pan entier du nouveau théâtre indépendant de Buenos Aires qui affirmait sa vitalité novatrice. Mil quinientos metros sobre el nivel de Jack se déroulait dans une minuscule salle de bain, autour d’une baignoire essentielle, bousculant les propos sur canapé du théâtre conventionnel. Les éclaboussures qui jaillissaient tous azimuts n’étaient pas que d’eau : il s’y mêlait les bribes d’une histoire familiale hurlée, échos d’un pays régulièrement balayé par des tempêtes militaro-socio-politiques furieuses. Jamais auparavant on n’avait ainsi saisi l’Argentine, ses absences, ses silences et ses excès, sa violence sourde et sa mémoire engourdie, l’effacement des pères, le poids des mères et l’inconscience des fils. Les spectateurs se retrouvaient face à un jeu d’une tension inédite, au plus près d’acteurs véhéments, comme tirés hors de l’enfance et de l’adolescence pour affronter leurs aînés – affrontements qui vont parcourir toute l’œuvre de Federico León.

Si l’on en juge par ses venues au Kunstenfestivaldesarts, le jeune auteur pourrait être qualifié d’habitué, à cela près qu’il n’est jamais revenu là où il était attendu. Fort de son premier succès, il aurait pu se contenter d’exploiter une veine, mais il a choisi, presque chaque fois, d’explorer des voies sensiblement différentes, qui n’en communiquent pas moins étroitement les unes avec les autres. Après Mil quinientos metros sobre el nivel de Jack en 2001, le Kunstenfestivaldesarts a présenté El Adolescente (L’Adolescent) en 2003 ; Estrellas (Étoiles), un film co-réalisé par Marcos Martinez, en 2006 ; Yo En El Futuro (Moi, dans le futur) en 2009 ; et il donne cette année Entrenamiento Elemental Para Actores (Formation élémentaire pour acteurs), un film co-réalisé par Martín Rejtman. Soit : du théâtre (2001 et 2003), du cinéma (2006 et 2011) et ce qu’on ne peut guère nommer autrement que du cinéma-théâtre (2009).

Il serait cependant maladroit de diviser l’œuvre de Federico León entre théâtre et cinéma. Bien au contraire, elle se constitue des deux genres et dans les deux genres. Les mêmes lignes de force traversent son travail à la scène et à l’écran, formant un univers hautement identifiable. Le co-réalisateur de Entrenamiento Elemental Para Actores, Martín Rejtman, auteur notamment de Rapado (1992), Silvia Prieto (1999) ou Los Guantes mágicos (2003) est un cinéaste de la perturbation du quotidien, de l’instabilité identitaire, du déplacement insolite, capable de passer du documentaire à la fiction et du film à l’écriture – il est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles –, dans un mouvement créatif qui fait écho à celui de Federico León, lui aussi écrivain. Nous ne démêlerons pas ici ce qui appartiendrait à l’un ou à l’autre, tant la bicéphalie de l’œuvre s’efface devant sa cohérence et une certaine insouciance des conventions, à commencer par sa durée, 52 minutes, qui voue ce film soit aux diffusions télévisées, soit aux festivals pluridisciplinaires. Une manière détournée de rejoindre la scène.

Comme Estrellas, Entrenamiento Elemental Para Actores met en question la réalité dont il paraît témoigner. Le cours de théâtre « élémentaire » pour enfants et son professeur atypique ne s’inscrivent pas dans un bidonville comme Estrellas, mais dans un quartier de la classe moyenne ; il ne propose pas un casting, clefs en mains, mais pose, sous-jacente, la question de la formation à un savoir-faire théâtral ou cinématographique et à son éventuelle commercialisation. Le caractère fictionnel du film n’est jamais affirmé. Bien au contraire, tout permet d’en douter. Son déroulé semble emprunté à la vie même, avec ses accidents, ses sommets et ses vides. Les personnages, dans leur simplicité, sont porteurs d’une sorte de nonchalance, hors rentabilité dramaturgique. Quant aux enfants, comme toujours, ils pèsent d’un certain poids de réalité qui ne fait que se renforcer lorsqu’ils rencontrent la douleur. Question des faux-semblants, question des apparences, questions de vérité se mêlent pour affirmer le document et ronger l’idée de fiction, en ciblant le comportement du professeur comme s’il était parmi nous et non en représentation.

Les interrogations sur l’enseignement du théâtre – et sur l’enseignement en général – touchent aussi au théâtre portègne, aux pièces de Federico León comme à ses films. Il est vrai qu’à Buenos Aires, les écoles de théâtre sont un sujet en soi. Leur nombre n’a cessé de croître ces dernières années, et il y a fort à parier qu’elles dépassent en fréquentation une autre spécialité locale : les cabinets de psychanalyse. Avant d’être une des capitales mondiales du théâtre indépendant, Buenos Aires est probablement une des capitales des écoles de théâtre. Cela va de la simple remise en forme, d’une antenne au développement personnel, à des formations où se dessine l’ombre portée de la télévision, de l’entertainment et des rêves feuilletonnesques. Mais il existe de véritables lieux de formation et de jeu, le plus souvent liés aux meilleures salles et aux meilleurs metteurs en scène du théâtre indépendant. Federico León lui-même dispense un enseignement dans ses locaux, enseignement hautement mobile, puisqu’il en fera démonstration cette année à Bruxelles.

Il s’est d’ailleurs formé lui-même à cette école, notamment dans l’une des plus importantes historiquement, celle du Sportivo Teatral, dirigée par l’auteur-metteur en scène Ricardo Bartís. À ce propos, il reconnaît volontiers la dimension biographique Entrenamiento Elemental Para Actores : « Ce film a beaucoup à voir avec mon propre apprentissage. Il tourne en dérision la formation des acteurs en Argentine et, finalement, la figure du professeur rassemble un peu celles de tous mes professeurs, de tous mes maîtres de théâtre. C’est un professeur qui se moque d’être sans élèves, qui se moque du regard des parents et qui suit son chemin tranquille contre les tendances dominantes de l’enseignement du jeu d’acteur qu’il considère comme nocives. » Outre Ricardo Bartís, dont Federico León montrera combien il a saisi l’enseignement en s’en écartant pour suivre sa propre voie, il aura passé de longs moments auprès de Robert Wilson, sans en exhiber jamais de traces apparentes. Quel que soit le prestige du nom, la pratique d’un « chemin tranquille contre les tendances dominantes » vaut aussi pour le théâtre de Federico León.

Il n’est pas de maître sans sacrifice du maître. À lui de prendre les devants lorsqu’il en est encore temps. Sergio (interprété par Fabián Arenillas), le professeur de Entrenamiento Elemental Para Actores est en ce sens un maître idéal : à la fois entièrement dédié à son enseignement et toujours un pas en retrait. Il paraît assister, lui aussi, à ses propres cours, comme il paraît assister à sa propre vie. Il n’enseigne pas pour parvenir ou faire parvenir à quelque chose, il ne cherche pas à atteindre un objectif, mais esquisse un parcours qui se dessine en marchant, au hasard des rencontres avec les enfants ou dans la rue. Il a intégré la question du sacrifice. Sergio ne forme à aucune carrière théâtrale ou cinématographique mais il introduit, par le jeu, à la vie. Il suscite plus qu’il ne donne ses « cours de vie ». Ce qui l’intéresse chez l’enfant, c’est ce qui résiste aux conventions du monde adulte, comme aux codes d’une enfance préfabriquée. L’école devient un moyen de ne pas jouer un rôle dans la vie, un moyen d’isoler des principes de théâtre. Elle se fait buissonnière, prompte à recueillir les dons en gestes et en idées des enfants, à les intégrer à la création. Elle rétablit la cueillette personnelle contre l’idée trop établie de récolte mécanique, le geste individuel contre l’égoïsme productiviste, elle restaure une humanité hésitante face aux exercices d’animaux savants. Sous son dehors documentaire, Entrenamiento Elemental Para Actores tient de la parabole, et pousse l’élégance malicieuse jusqu’à jeter aux orties les clefs qui pourraient donner un sens univoque à sa fiction.

Jean-Louis Perrier

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Le comédien, metteur en scène et cinéaste argentin Federico León (°1975) a écrit et mis en scène Cachetazo de Campo, Museo Miguel Angel Boezzio, Mi Quinientos Metros Sobre El Nivel De Jack, El Adolescente et Yo En El Futuro. En 2001, il a écrit et réalisé son premier film, Todo Juntos, dans lequel il joue aussi. Estrellas, réalisé en collaboration avec le journaliste Marcos Martinez, était l’un des points d’orgue de l’édition 2006 du Kunstenfestivaldesarts. Il a remporté divers prix, dont le premier Prix d’Écriture dramatique de l’Institut national de Théâtre argentin, le Prix Konex 2004 de la Fundación Konex et le premier Prix national d’Écriture dramatique 1996-1999 du gouvernement argentin. Ses pièces se jouent dans des maisons de théâtre et des festivals dans le monde entier : Allemagne, France, Pays-Bas, Autriche, Italie, Danemark, Écosse, Canada, Belgique, Espagne, Brésil, Australie.

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