Eden Central

Les Brigittines

11, 12, 14/05 – 20:30
13/05 – 22:00
15/05 – 18:00
EN > FR / NL
1h 15min

De Binche à Alost, Manah Depauw s’est immergée dans l’univers des processions et autres rituels populaires. Autant de pratiques culturelles qui inversent temporairement l’ordre social et estompent la frontière entre le bien et le mal. Autre point de départ pour la metteuse en scène, les récits cosmologiques affrontent eux aussi les angoisses ancestrales de l’humanité en convoquant des paradis perdus où la morale fait défaut. Mais pourquoi les communautés éprouvent-elles le besoin de mettre leur peur en scène ? N’invoqueraient-elles les forces occultes que pour mieux pouvoir les expulser ? Depauw est fascinée par l’équilibre fragile entre la folie et la possession, la simulation et le jeu. Dans sa quête d’un éden primordial, elle puise dans la mythologie, le carnaval et le folklore, sources d’inspiration inépuisables pour les masques, les costumes et l’iconographie qui traversent sa nouvelle création. Elle conçoit son Eden Central comme une jungle profonde, un univers de science-fiction où les êtres tentent de s’extraire de la sauvagerie pour accéder à la civilisation. Pour devenir, finalement, des hommes…

Concept & mise en scène
Manah Depauw

Assisté par
Hans Bryssinck

Avec
Soetkin Demey, François De Jonge, Nicolas Delalieux, Jessica Batut, Blaise Ludik

Lumières & décors
Raphael Rubbens

Création sonore
Maxime Bodson

Conception & réalisation costumes
Manah Depauw, Cathy Weyders, Ada Rajszys, Cathy Peraux

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Les Brigittines

Production
Margarita Production for The Other vzw

Coproduction
Kunstenfestivaldesarts, WEB 3.5, Buda Kunstencentrum (Kortrijk), Kunstencentrum Vooruit (Gand), wp Zimmer (Anvers), Le Vivat (Armentières), Frascati Productions (Amsterdam), BIT Teatergarasjen (Bergen), Black Box Teater (Oslo)

En collaboration avec
Les Brigittines (Bruxelles), STUK Kunstencentrum (Louvain), Teaterhuset Avant Garden (Trondheim), Centre Pompidou (Metz)

Avec le soutien de
Vlaamse Overheid, Vlaamse Gemeenschapscommissie

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EDEN CENTRAL : UNE PERFORMANCE SANS DISSIMULATION

Rencontrer Manah Depauw et discuter avec elle du développement de cette nouvelle pièce, c’est un peu comme se retrouver la nuit au fond du jardin. C’est se rappeler que son travail se développe là où la lumière de la maison ne porte plus, là où commencent la forêt et ses mystères, à l’endroit où s’arrête le monde civilisé.

Chez Manah Depauw, La Forêt ou la Nature représente tout ce qui rampe, grouille et menace en dehors du cadre de la raison. Comme dans Johnson & Jonhson, sa précédente création, les personnages qui la traversent en ressortent la jupe retroussée, de la terre et des feuilles mortes entre les dents. Ils ont échappé de justesse aux branches rampantes qui les tenaient enserrés et commençaient à s’infiltrer par tous les trous, ils ont trompé le chasseur et réussi à s’extraire des mains de jeunes filles perverses. Ils avaient presque trouvé refuge dans une cabane mais la porte était fermée… et la Forêt a bien failli les avaler.

Dans l’ombre des pièces de Manah Depauw croît tout un monde magique et terrifiant. C’est là que se trouve la part la plus humide de nos fantasmes, le topique le plus touffu de nos angoisses récurrentes : peur du noir, de l’inconnu, de la mort, du grand trou qui avale tout.

C’est l’exploration de notre relation ambivalente à nos peurs primitives qui a conduit la jeune metteure en scène à se plonger dans les rituels d’inversion. Dans toutes les régions connues, l’homme a organisé des instants sacrés où le Monde du Dessous prend le dessus. Où la nature revient, incontrôlée, débordante, pleine de toutes les pulsions que la société a tenté d’étouffer.

Lors de ces instants sacrés d’inversion, tous les codes sont subvertis, plus rien ne vient faire obstacle aux pulsions. Ni l’argent, ni le pouvoir, ni l’Église. Ce sont des temps sacrés du retour à l’état d’avant la culpabilité.

C’est dans ce temps hors de la norme, dans cet âge d’or d’avant la faute, que Manah Depauw fait débuter le récit d’Eden Central : « juste » après le Big Bang, quand l’homme ne pouvait être jugé pour ses actes puisqu’il n’avait pas encore perdu l’innocence. C’est notre relation ambiguë à cet état d’avant la raison que Manah fouille dans Eden Central : la tension toujours vive entre notre fascination, notre désir de nous laisser à nouveau submerger par l’ « a-conscience » et notre crainte de perdre alors la seule chose qui nous différencie de l’animal.

Comme dans toutes les genèses mythiques, le but ici est moins de décrire un paradis perdu que de donner une explication à réalité actuelle. Dans Eden Central, la fin de l’âge d’or se manifeste par l’apparition de conflits de territoire et de pouvoir qui conduisent à l’établissement d’un ordre nouveau, contrôlé, hiérarchisé. Mais l’homme ne peut vivre que de raison ; c’est alors que réapparaissent les transes, les inversions, ces moments où tout bascule à nouveau dans le chaos, et où les dieux reviennent sur terre sous la forme de géants, leurs yeux rouges luisants de colère.

Dans plusieurs de ses pièces précédentes, Manah Depauw utilisait la forme narrative du conte, entre autres pour emmener le spectateur dans la Forêt et tailler à coups de lampe de poche dans ses terreurs d’enfant.

Pour Eden Central, elle s’est tournée vers les récits d’origine et les cosmogonies. Mais on n’en retrouve sans doute pas la trace littérale. C’est un peu comme si, ayant sucé et absorbé la moelle « syncrétique » de nos mythes, la jeune metteure en scène en recrachait uniquement la part qui résonne encore aujourd’hui. Ici, on pourrait reconnaître certains motifs narratifs mais leur assemblage est définitivement étrange et donc inquiétant, et les êtres qu’elle met en scène sont autant de possibles premiers hommes que de probables nouveaux égarés.

Pour la citer : « Ce qui m’intéresse, c’est comment la société malade d’elle-même, se soigne. » Et comment l’homme moderne, privé de rites, de transes et de danses, pourrait trouver d’autres exutoires à son malaise existentiel que sa pauvre quête extatique de l’authentique, du vrai de vrai.

Agnes Quackels
Une version longue de ce texte est parue dans Scènes 32

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L’artiste et créatrice de théâtre Manah Depauw (°1979) a terminé ses études au Conservatoire de Liège. En 2002, elle et Marijs Boulogne fondent leur propre compagnie : Buelens Paulina cie. Leur fable étrange, Endless Medication, est à l’affiche de plusieurs festivals européens majeurs. Ensemble, elles réalisent le spectacle hors les murs, Hotel Zero Control (2003) et, à la demande du Kunstenfestivaldesarts, elles créent Good Habits (2004). Ensuite, Manah Depauw poursuit sa carrière en solo, avec entre autres, les installations Magic Box et Dressing Room (2004-2005). En collaboration avec Bernard Van Eeghem, Manah Depauw crée la pièce All Along The Watchtower (2006-2007) et le remarquable How do you like my landscape (2007-2008). L’un de ses derniers spectacles en date, Johnson & Johnson, a été sélectionné pour le Theaterfestival 2009. Depuis 2007, Manah Depauw anime des ateliers pour les étudiants en art dramatique de l’école Rits.

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