Dying on Stage

    05/05  | 20:30
    06/05  | 18:00
    07/05  | 20:30

€16 / €13 (-25/65+)
2h 30min
FR (5/05, 7/05) EN (6/05)

Rencontrez les artistes après la représentation du 6/05

Conçue à l’origine comme une réunion privée lors de la célébration de l’anniversaire de l’artiste, Dying on Stage est une performance qui se compose d’une collection d’anecdotes, de vidéos glanées sur YouTube et de danses. Au fil des ans, Christodoulos Panayiotou a constitué des archives impressionnantes – qu’il continue à étendre – à propos de la possibilité que recèle la fiction de neutraliser les notions de finitude et de mortalité : depuis les reproductions précises de poses de Dalida dans ses chansons les plus tragiques jusqu’au désir de Michael Jackson de donner son dernier concert ou à l’idée métaphorique de Pasolini d’une société qui meurt sur scène.Dying on Stage est le geste intime avec lequel Panayiotou dévoile ses archives, opérant chaque fois une autre sélection de leur contenu. Une démarche qui annule la linéarité du temps pour devenir un acte d’amour pour le spectacle et sa faculté à surmonter la mort. Dying on Stage marie la précision d’une conférence et les digressions d’une nuit passée à surfer sur le web, interrogeant ce faisant l’ordre hiérarchique de notre culture commune.

Concept Christodoulos Panayiotou 

Interprété par Christodoulos Panayiotou et Jean Capeille    

Présentation Kunstenfestivaldesarts, Kaaitheater

Back to top
LETTRE DE LIGALLI (extrait)

Li Galli, le 24 juin 2014

Chère Valeria,

[…] 

Le soleil se couche derrière d’immenses rochers. Je me trouve à Li Galli, un archipel de petites îles de la côte amalfitaine, également connu sous le nom de Sirénuse, les îles des sirènes. Sirénuse est également l’île de Léonide Massine, le danseur et chorégraphe vedette des Ballets Russes. Sirénuse est enfin l’île de Rudolf Noureev, le plus grand danseur de son temps. La mythologie, vois-tu, n’est qu’un palimpseste en mutation constante. Toujours, de nouveaux mythes effaceront les anciens, en vertu d’un acte de destruction violente ou par l’opacification du miroitement de leur essence. Encore étudiant, je me souviens avoir visionné un documentaire tourné sur l’île sur la vie de Noureev. C’est ma partenaire de ballet Eva qui me l’avait prêté durant l’été, et qui ne l’a jamais récupéré depuis. Admiratrice inconditionnelle de Noureev, elle possédait toute une collection de films en VHS sur Noureev, rangés dans un tiroir qui attisait ma convoitise. Je revois encore très précisément la scène : une cassette vidéo marquée du nom de Noureev, écrit en grosses lettres rouges. C’était devenu une obsession. Chaque jour, après le déjeuner, je regardais à la suite le documentaire, puis The Blue Lagoon. Les deux films se lièrent étrangement dans mon esprit. L’un et l’autre débordaient de sensualité, et c’était aussi la première fois que m’était donnée à voir la nudité masculine dans des images en mouvement. Au cours du générique de fin du documentaire, on aperçoit Noureev, assis nu sur un rocher, contemplant la mer d’un air mélancolique qui est aux antipodes de celui de Christopher Atkins et Brooke Shields, eux aussi intégralement dévêtus, en train d’explorer leur île. Ces rochers, j’en suis sûr, sont ceux que l’on rencontre dans le sud de l’île. Michael et moi nous y sommes baignés hier soir. Je suis même à peu près certain d’avoir identifié l’endroit précis où Noureev est assis à la fin du documentaire, et, comme tu peux t’en douter, j’y ai passé un moment à contempler la mer avec mélancolie. 

Au cours de mes premières années de lycée, j’ai tant de fois rembobiné et repassé le générique de fin du documentaire que la bande avait fini par se déchirer, et qu’il était devenu impossible de regarder le film. Cela m’a servi d’alibi personnel pour ne jamais le rendre à Eva. J’ai sans doute prétendu que je l’avais perdu, à moins qu’elle ait fini par ne plus y penser. La même chose est arrivée à mon Blue Lagoon, dans la séquence où Atkins se laisse glisser tout nu à flanc de colline.

[…]

J’ai mis de longues années à réaliser de quelle tristesse était empreint le générique de fin du documentaire d’Eva. Adolescent, je pouvais ressentir la solitude et la mélancolie, mais il m’a fallu assister à sa Bayadère qui a été jouée l’année dernière à l’Opéra de Paris, puis venir jusqu’ici, pour commencer à y voir clair. Noureev a acheté ces îles, en guise d’ultime et paisible royaume bouclant une série d’acquisitions extravagantes, en 1988, c’est-à-dire quatre ans après avoir été testé positif au VIH. Bien qu’ayant initialement nié ses problèmes de santé, le Noureev que j’ai vu assis sur ces rochers ne pouvait ignorer qu’il était sur le point de tout perdre, à commencer par l’extraordinaire vaillance de son corps. Il s’agissait vraisemblablement du dernier été de Noureev à Li Galli. 

Au cours de cette période, il accomplit l’une de ses plus belles contributions au ballet (sinon la plus belle, comme j’ai tendance à le croire) : la première représentation européenne de La Bayadère utilisant les indications de Marius Petipa et la musique originale de Léon Pinkus. Une conclusion longtemps ajournée, puisque c’est lui qui avait présenté des extraits du ballet (y compris le fameux Royaume des ombres) au public parisien durant sa tournée de 1961. C’est du reste à l’issue de cette représentation qu’il coupa les liens avec l’Union Soviétique et devint le danseur étoile le plus prisé en Occident. Des mois après la dissolution de l’Union Soviétique, Noureev – gravement malade – travaillait d’arrache-pied à la représentation, pour l’Opéra de Paris, d’un des nombreux secrets inviolés dans le climat agonistique de la guerre froide. La première de La Bayadère a eu lieu le 8 octobre 1992, au Palais Garnier. La version bouleversante de la mort de Nikiya, dans la parfaite exécution qu’en a donnée Isabelle Guérin, transcende à mes yeux tous ces déclins, et nous ménage un accès à ses pensées comme s’il se tenait toujours assis sur son rocher.

[…] 

Il se fait tard, mon ami, et les rafales de vent annoncent la tempête. Je vais retourner dans ma chambre, me regarder dans le miroir et laisser mon esprit vagabonder à son gré. La mythologie n’est somme toute rien d’autre qu’un vieux texte mité qui dévoile progressivement des portions de textes plus anciens. De ce fait, le scripto inferior finira toujours par intercepter le scripto superior, et ainsi, les deux fusionneront dans l’obscure béance entre l’ancien et le nouveau, l’avant et l’après, l’inférieur et le supérieur. C’est pourquoi Sirénuse demeurera à jamais l’île du plus grand des héros, Ulysse, et du plus grand des danseurs, Rudolf Noureev ; l’île de Massine et des sirènes ; l’île de Nikiya et des chants fatidiques ; l’île du miroir et de la tempête. Mais l’île du miroir, par-dessus tout.

Avec amour et admiration,
Christodoulos

Back to top

Christodoulos Panayiotou (1978, Limassol, Chypre) est engagé dans une recherche d’envergure qui porte sur l’identification et l’exhumation de récits enfouis dans les archives visuelles de l’histoire et du temps. Des expositions individuelles lui ont été consacrées (entre autres) à la 56e édition de la Biennale de Venise (pavillon chypriote), à la Casa Luis Barragán à Mexico City, au Moderna Museet de Stockholm, à la Kunsthalle de Zürich, au Casino Luxembourg, au CCA Kitakyushu, au Musée d’Art Contemporain de St. Louis, au Musée d’Art Contemporain de Leipzig, au Centre d’Art Contemporain de Brétigny, au Point Center of Contemporary Art de Nicosie. Ses oeuvres ont également été présentées dans diverses expositions collectives, parmi lesquelles : la 14e édition de la Biennale de Lyon, la 13e édition de la Biennale de Sharjah, la dOCUMENTA (13) à Kassel, la 8e édition de la Biennale de Berlin, la 7e Biennale de Liverpool, le Hammer Museum à Los Angeles, le Centre Pompidou à Paris, le Museion à Bolzano, le Musée Migros à Zürich, le CCA Wattis Institute for Contemporary Arts de San Francisco, la Fondation Joan Miro à Barcelone ; le centre d’art Witte de With à Rotterdam, la Bonniers Konsthall à Stockholm, le Philadelphia Museum of Art, le centre d’art contemporain Ashkal Alwan à Beyrouth, l’Artist Space à New York et le MoCA à Miami.

Jean Capeille (1989, Paris) est diplômé du Conservatoire de Musique et de Danse, section contemporaine. Depuis, il a dansé pour le Ballet de Lorraine et collaboré avec différents artistes comme Christodoulos Panayiotou (Pas seul et Dying on Stage), Dora Garcia (The Sinthome Score et Écrits), Jesse Ash (Avoidance Avoidance) et Arseniey Zhilyev (Mir). Parallèlement à sa carrière artistique, il poursuit des études d’Histoire de l’Art (M2) à l’Université Paris 1 – Sorbonne.

Back to top