De misdaad. De man zonder eigenschappen III

Théâtre National

24, 25/05 - 20:15
NL > FR
1h 30min

Cadrant différentes parties du roman-culte de Robert Musil, les trois chapitres de la trilogie que Guy Cassiers a consacrée à L’Homme sans qualités forment autant de points de vue sur une société qui danse sur un volcan sans se douter de l’imminence de son explosion. Mais à travers ce portrait prismatique d’un Empire austro-hongrois en déliquescence, c’est toute la relation entre l’individu, le politique et le pouvoir que dénude le metteur en scène. Après la dernière cène de De parallelactie (L’Action parallele) et le refuge impossible de Het mystieke huwelijk (Le Mariage mystique), le dernier volet du cycle est un monologue rétrospectif. Depuis sa cellule, l’assassin et violeur Moosbrugger médite sur ses crimes, déployant devant nous la violence aveugle tapie sous cette fine couche de vernis qu’on nomme « civilisation ». Mais Moosbrugger, c’est aussi Musil lui-même. Dans De misdaad (Le Crime), l’acteur Johan Leysen entremêle les réflexions de l’assassin et de l’écrivain. Car l’artiste ne serait-il pas aussi une sorte de criminel?

Mise en scène
Guy Cassiers

Texte
Robert Musil

Adaptation
Yves Petry

Dramaturgie
Erwin Jans

Collaborateur artistique
Luc De Wit

Jeu
Johan Leysen, Liesa Van der Aa

Design
Guy Cassiers, Enrico Bagnoli

Lumières
Enrico Bagnoli

Son
Diederik De Cock en collaboration avec Liesa Van der Aa

Montage
Frederik Jassogne/vzw Hangaar

Costume
Belgat (Valentine Kempynck)

Directeur de production
Stefaan Deldaele

Directeur de production technique
Joost Man

Assistante mise en scène
Lut Lievens

Technique vidéo
Bram Delafonteyne

Technicien son
Tom Daniels

Technicien lumières
Lucas Van Haesbroeck

Habilleuse
Monique Van Hassel

Surtitrages
Erik Borgman

Techniciens Bourla
Ilse Van Den Dorpel, Maarten Meeussen, Philip De Witte, Frederik Liekens, Koen Deveux

Couturiers
Kostuumatelier Toneelhuis (Christiane De Feyter, Erna Van Goethem)

Réalisation décor
Decoratelier Toneelhuis (Karl Schneider, Patrick Jacobs, Jan Palinckx)

Merci à
Jason Saraigh

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Théâtre National de la Communauté française

Production
Toneelhuis (Anvers)

Coproduction
Holland Festival (Amsterdam), Les Théâtres De La Ville De Luxembourg, Maison De La Culture d’Amiens, CDN Orléans, deSingel (Anvers)

Le script est basé sur la traduction néederlandaise d’Ingeborg Lesener © 1988/1989/1996 Ingeborg Lesener & Uitgeverij J.M. Meulenhoff Bv (Amsterdam)

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De Misdaad (Le Crime)

De Misdaad (Le Crime) est le troisième volet de la trilogie théâtrale de Guy Cassiers De man zonder eigenschappen (L'Homme sans qualités) inspirée du roman du même nom de Robert Musil (1880-1942). Cassiers a demandé à l'auteur flamand Yves Petry d'écrire le texte du dernier volet et de l'articuler autour de deux personnages : l'assassin Moosbrugger, un personnage du roman, et Robert Musil lui-même.

Robert Musil est mort le 15 avril 1942 à Genève. Il fut incinéré deux jours plus tard en présence de huit personnes. Musil partait du principe qu'il atteindrait l'âge de quatre-vingts ans et aurait le temps d'achever son roman L'Homme sans qualités. En même temps, le doute le taraudait profondément. Il se demandait s'il y parviendrait, mais aussi si tout cela avait encore du sens. En 1942, au sommet de la prise de pouvoir nazie en Europe, pourquoi continuer à dépeindre l'ancien monde de la Double Monarchie austro-hongroise en 1913, juste avant que n'éclate la Première Guerre mondiale ? Musil craignait que son œuvre n'ait plus de valeur d'actualité dans un monde qui avait changé en profondeur. Il était néanmoins convaincu d'être en train d'écrire un ouvrage crucial. L'Histoire lui a finalement donné raison. Son roman, qui a le statut d'une symphonie inachevée, est aujourd'hui considéré en règle générale comme l'un des romans européens les plus importants du XXe siècle.

L'Homme sans qualités est un panorama haut en couleur et satirique d'une société qui danse sur un volcan, sans se douter le moins du monde de l'imminence de son explosion. Cette explosion sera la Première Guerre mondiale, la société en question est le grand Empire multinational et multiculturel austro-hongrois, qui était Kaiserlich und Königlich (K & K) - c'est-à-dire impérial et royal - d'où le nom de Kakanië (Cacanie) dont Musil l'avait ironiquement baptisé. L'unité de l'Empire était menacée par la pression de nombreux mouvements nationalistes. Cette tension conduira finalement en 1914 à la Première Guerre mondiale qui a brutalement et définitivement mis un terme à la Vieille Europe.

Le premier volet du cycle, De Parallelactie (L'Action parallèle), nous transporte à Vienne, juste avant la Première Guerre mondiale. Vienne est la capitale du grand Empire austro-hongrois, qui est également un Royaume. L'Empereur François Joseph est monté sur le trône en 1848. Les cercles influents viennois veulent célébrer en 1918 les 70 ans de règne de leur souverain avec tout le lustre qu'il mérite. Ils s'organisent donc en une Grande Action Patriotique (L'Action parallèle) qui doit faire une moisson d'idées dans le but d'en choisir la meilleure, l'idée suprême qui englobe toutes les autres. Mais il s'avère vite que cette grande idée n'existe pas, et que les participants de la Grande Action Patriotique ont des agendas cachés et des buts politiques bien différents. Une alliance diabolique de nationalistes, extrémistes de droite, militaristes et forces capitalistes est sur le point de saper l'unité de l'Empire.

À la fin de la première partie, Ulrich apprend que son père est décédé. Au début du deuxième volet, Het Mystieke Huwelijk (Le Mariage mystique), nous retrouvons Ulrich dans la maison familiale, qui retrouve lui-même sa sœur après de longues années de séparation. Ils ont passé leur tendre enfance ensemble, mais ont été séparés pendant les années d'internat. Bien que frère et sœur, ils se connaissent à peine, et évoquent ensemble dans leurs conversations le souvenir d'un été passé ensemble. Ulrich et Agathe se rapprochent peu à peu et inéluctablement l'un de l'autre, même s'ils sont conscients de l'impossibilité de leur situation.

Le troisième volet, De Misdaad, déplace quelque peu le point de mire. L'ensemble du cycle peut se lire comme un entonnoir. Le premier volet nous offre une vue panoramique de la société, le deuxième volet nous fait pénétrer dans l'intimité d'un couple, et le troisième volet nous plonge dans les tréfonds obscurs de l'inconscient. À la demande de Guy Cassiers, Yves Petry a écrit une pièce qui s'inspire à la fois du roman et de la biographie de Robert Musil. De Misdaad s'articule autour de deux « couples » : Moosbrugger et une prostituée anonyme et Musil et son amour de jeunesse, Herma.

Moosbrugger est un personnage du roman L'Homme sans qualités. Il est un violeur et un assassin. Dans les deux premiers volets du cycle théâtral, son meurtre abominable d'une prostituée et son procès attirent l'attention des autres personnages. Moosbrugger est le sujet de nombreuses conversations. Inconsciemment, ils le considèrent comme un « acteur », littéralement quelqu'un qui a posé un « acte » - si atroce soit-il - avec lequel leur inaction et leur indécision contrastent de façon criante. Moosbrugger incarne leurs pulsions les plus enfouies. Dans le troisième volet, Moosbrugger prend la parole. Et à ses côtes, l'écrivain se manifeste aussi. Yves Petry s'est concentré sur un épisode de la vie de jeune adulte de Musil. Au cours de l'hiver 1901, Musil rencontre Hermine Dietz, une employée d'un commerce de tissus. Ils entament une liaison. Le 2 mars 1902, Musil écrit pour la première fois dans son journal intime qu'il souffre d'une infection de syphilis, sans doute contractée auprès d'une prostituée. Au cours du printemps ou de l'été 1906, Herma fait une fausse couche provoquée par la syphilis. Il est probable que Musil ait contaminé sa compagne, bien qu'il tente de minimiser sa culpabilité en soupçonnant Herma d'adultère. De grandes tensions éclatent entre Musil et ses parents, qui insistent pour qu'il rompe et convienne d'un arrangement avec Herma. Au début du mois de novembre, Herma meurt. Musil n'est pas à son chevet parce qu'il est en voyage. L'impact de la mort de Herma est dévastateur sur Musil, ce que révèle clairement une annotation dans son journal intime où il décrit - à la troisième personne - ce qu'il a ressenti en voyant le corps inanimé de Herma : « Et Robert pensait à ce corps lorsqu'il était encore animé et à la manière dont il frémissait, se blottissait contre lui et ne trouvait pas le repos avant d'avoir fourragé le lit pour en faire un nid douillet et sécurisant, et disait : mon petit garçon, mon gentil, gentil garçon, ce n'est que maintenant que je suis heureuse, maintenant que tu es entièrement à moi... Et les larmes jaillissaient des yeux de Robert. Mais elles ne le soulageaient pas. Au fond de lui, il sentait une douleur persistante que les larmes ne pouvaient pas apaiser - et cette douleur le propulsait dans la chambre et lui faisait mordre à pleines dents dans les vêtements de Herma qu'elle avait accrochés au mur. » À ce passage, Karl Corino, le biographe de Musil, annote la remarque suivante : « Ni avant, ni après cet événement, Musil n'a jamais ressenti ni exprimé un tel désarroi - et il en a aussitôt eu honte. » Plus tard, Musil a retracé sa liaison avec Herma et la mort de cette dernière dans la nouvelle Tonka (1924). Musil tente de s'y disculper en dépeignant Tonka comme une femme adultère, même si elle le nie. Il se laisse même tenter par l'allégation que les médecins « n'ont d'ailleurs jamais pu diagnostiquer de maladie » chez son héros. Il fait tout pour ne pas nommer la maladie « effroyable, grave, insidieuse » de Tonka par son nom. Et pour son héros, la probabilité de « n'être ni le père de l'enfant de Tonka, ni le responsable de sa maladie équivalait à une certitude ». Dans la nouvelle, Musil a également censuré la scène déchirante au lit de mort de Tonka. Selon Corino, la mort de Herma était « l'un des moments les plus douloureux de la vie de Musil ».

Outre l'autobiographie et son adaptation littéraire, Yves Petry adopte aussi une autre orientation dans De Misdaad. Les femmes de l'assassin et de l'écrivain apparaissent sous forme de fantômes et leur font affronter leurs actes (criminels). Sont-elles des voix dans leur tête ? Sont-elles la voix du bon sens ? De l'indifférence ? De la normalité ? Qu'est-ce qui a donc animé les deux hommes pour leur faire commettre ce qu'ils ont commis ? Que représentent-ils ? Le génie ? L'exception ? La déviance ?

« L'assassin et l'écrivain concluent leur belle alliance dans l'espoir de ne pas avoir honte face à leurs juges imaginaires - ou non - de ce qu'ils ont dit, pensé et fait, et que tout cela, bien qu'exceptionnel, n'était pas si déterminant. Que le crime était insignifiant. Que l'écriture n'a jamais été probante. »

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Guy Cassiers (°1960) appartient au cénacle des plus grands artisans européens de théâtre. Son langage scénique singulier, qui unit la technologie visuelle à la passion pour la littérature, est apprécié tant dans son propre pays qu'à l'étranger. Ces dernières années, Guy Cassiers s'est concentré, dans son Triptiek van de macht (Triptyque du pouvoir) (Mefisto for ever, Wolfskers et Atropa. De wraak van de vrede) (Atropa. La vengeance de la paix), sur les relations complexes entre l'art, la politique et le pouvoir. Il a poursuivi ce thème dans un nouveau triptyque autour de De man zonder eigenschappen (L'Homme sans qualités), le grand roman de Robert Musil. L'histoire kaléidoscopique de la société viennoise à la veille de la Première Guerre mondiale devient le miroir des confusions sociales et politiques de notre époque. Outre le visuel, la musique joue un rôle toujours plus important dans les spectacles de Cassiers, comme le prouvent sans conteste les deux créations d'opéra qu'il a montées en 2009 : House of the Sleeping Beauties (Les belles endormies) (musique de Kris Defoort) et Adam in Ballingschap (Adam en exil) (musique de Rob Zuidam). Et ce n'est pas un hasard s'il porte pour le moment le Ring de Wagner à la scène, à Berlin et à Milan. L'intérêt croissant que Guy Cassiers consacre à l'histoire politique européenne ressort également de ses nouveaux projets : Bloed & rozen. Het lied van Jeanne en Gilles (Sang et roses. Le chant de Jeanne et Gilles) qui traite du pouvoir et des manipulations de l'Église, et Cœur ténébreux (d'après Heart of Darkness de Joseph Conrad) qui se situe dans le passé colonial. Et qui va voir SWCHWRM - un spectacle sur un jeune garçon qui décide de devenir écrivain et découvre que la chose est moins simple qu'elle n'en a l'air - sait que Guy Cassiers ne dédaigne pas de donner une touche plus légère à ses œuvres.

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