De man zonder eigenschappen: Trilogie

Théâtre National

26/05
part I: 14:00-17:00 (with intermission)
part II: 19:00-20:45
part III: 22:00-23:30
NL > FR

Le théâtre total de Guy Cassiers est un art des variations d’échelle. Chez lui, l’utilisation de la technologie fait pénétrer au plus profond de l’âme humaine et l’artificialisation esthétique révèle avec une acuité tragique la comédie de la société. Son cycle consacré à Proust est entré dans la légende du festival. C’est à l’adaptation théâtrale d’un autre monument de la littérature du XXe siècle qu’il nous convie cette fois : L’Homme sans qualités de Robert Musil. Inachevé à la mort de son auteur, ce roman-fleuve est une satire désenchantée de l’Empire austro-hongrois à la veille de la Première Guerre mondiale. Une fin de règne dans laquelle se reflètent étrangement les confusions sociales et politiques de notre Europe contemporaine. Entamée en 2010, la trilogie que Cassiers a tirée de cette fresque kaléidoscopique s’achève aujourd’hui avec la création de De misdaad (Le Crime). Outre ce dernier volet, nous vous offrons, en première mondiale, l’intégralité de ce cycle magistral. Un événement!

“Je ziet zelden theater zoals de trilogie ‘De man zonder eigenschappen.’”
Wouter Hillaert, De Standaard

« Un très beau spectacle, très actuel. Ne sommes-nous pas à nouveau au bord du volcan ? »
Guy Duplat, La Libre Belgique

Mise en scène
Guy Cassiers

Texte
Robert Musil

Adaptation
Yves Petry

Dramaturgie
Erwin Jans

Collaborateur artistique
Luc De Wit

Jeu
Johan Leysen, Liesa Van der Aa

Design
Guy Cassiers, Enrico Bagnoli

Lumières
Enrico Bagnoli

Son
Diederik De Cock en collaboration avec Liesa Van der Aa

Montage
Frederik Jassogne/vzw Hangaar

Costume
Belgat (Valentine Kempynck)

Directeur de production
Stefaan Deldaele

Directeur de production technique
Joost Man

Assistante mise en scène
Lut Lievens

Technique vidéo
Bram Delafonteyne

Technicien son
Tom Daniels

Technicien lumières
Lucas Van Haesbroeck

Habilleuse
Monique Van Hassel

Surtitrages
Erik Borgman

Techniciens Bourla
Ilse Van Den Dorpel, Maarten Meeussen, Philip De Witte, Frederik Liekens, Koen Deveux

Couturiers
Kostuumatelier Toneelhuis (Christiane De Feyter, Erna Van Goethem)

Réalisation décor
Decoratelier Toneelhuis (Karl Schneider, Patrick Jacobs, Jan Palinckx)

Merci à
Jason Saraigh

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Théâtre National de la Communauté française

Production
Toneelhuis (Anvers)

Coproduction
Holland Festival (Amsterdam), Les Théâtres De La Ville De Luxembourg, Maison De La Culture d’Amiens, CDN Orléans, deSingel (Anvers)

Le script est basé sur la traduction néederlandaise d’Ingeborg Lesener © 1988/1989/1996 Ingeborg Lesener & Uitgeverij J.M. Meulenhoff Bv (Amsterdam)

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De man zonder eigenschappen (L'homme sans qualités)

Robert Musil est mort le 15 avril 1942 à Genève. Il fut incinéré deux jours plus tard en présence de huit personnes. Musil partait du principe qu'il atteindrait l'âge de quatre-vingts ans et aurait le temps d'achever son roman L'Homme sans qualités. En même temps, le doute le taraudait profondément. Il se demandait s'il y parviendrait, mais aussi si tout cela avait encore du sens. En 1942, au sommet de la prise de pouvoir nazie en Europe, pourquoi continuer à dépeindre l'ancien monde que fut la Double Monarchie austro-hongroise en 1913, juste avant que n'éclate la Première Guerre mondiale ? Musil craignait que son œuvre n'ait plus de valeur d'actualité dans un monde qui avait changé de manière radicale. Il était néanmoins convaincu d'être en train d'écrire un ouvrage crucial. L'Histoire lui a finalement donné raison. Son roman, qui a le statut d'une symphonie inachevée, est aujourd'hui considéré en règle générale comme l'un des romans européens les plus importants du XXe siècle.

Musil est né en 1880. Au cours de son existence, il a vécu de près la grandeur et la décadence de l'empire austro-hongrois, la source d'inspiration de toute sa carrière d'écrivain. Dans les années 20 et 30 du siècle passé, Musil a été témoin de la montée au pouvoir de Hitler et du nazisme. Ces expériences ont laissé des traces profondes dans son écriture, même s'il continuait à y évoquer un monde disparu.

L'Homme sans qualités est un panorama haut en couleur et satirique d'une société qui danse sur un volcan, sans se douter le moins du monde de l'imminence de son explosion. Cette explosion sera la Première Guerre mondiale, la société en question est le grand Empire multinational et multiculturel austro-hongrois, qui était Kaiserlich und Königlich (K & K) - c'est-à-dire impérial et royal - d'où le nom de Kakanië (Cacanie) dont Musil l'avait ironiquement baptisé. L'unité de l'Empire était menacée par la pression de nombreux mouvements nationalistes. Cette tension conduira finalement en 1914 à la Première Guerre mondiale qui a brutalement et définitivement mis un terme à la Vieille Europe.

Quelques données factuelles mettent en lumière la complexité politique de ce grand Empire. En 1913 la monarchie danubienne se composait des États actuels suivants : l'Autriche, la Hongrie, la Tchéquie, une partie des territoires de l'Italie, de la Pologne, de l'Ukraine et de l'ex-Yougoslavie. On y parlait une multitude de langues : allemand, hongrois, tchèque, croate, polonais, ukrainien, slovaque, italien, serbe, roumain, bosniaque et slovène. À peu près 51 millions de personnes occupaient un territoire d'environ 680 000 km². L'Empire avait deux capitales : Vienne et Budapest. Elle comptait cinq religions officielles : le catholicisme, le judaïsme, l'islam, le protestantisme et le christianisme orthodoxe. Il s'agissait d'un empire multinational et multiculturel, avec de nombreuses langues et sous-cultures, cependant toujours dominé par les germanophones. Ceux-ci se sentaient proches du concept de Nation Allemande, sous la direction des Prussiens. Entre la Prusse et l'Autriche régnaient en permanence des tensions.

Le roman est un éventail de tout ce qui conduira au déclin de cette période grandiose, à la veille de la Première Guerre mondiale. Musil est à la fois un ingénieur de l'âme et un artisan subtil, qui met à nu les rouages de la vie politique et sociale. L'adaptation pour le théâtre d'un roman si grandiose impose de toute évidence des choix radicaux. Guy Cassiers & Co se sont concentrés sur deux grandes lignes narratives : une satire politique et une histoire d'amour. La première pose un diagnostic pertinent et acerbe de l'époque, la seconde analyse les possibilités d'échapper aux pressions et aux obligations de la société. Ulrich est le protagoniste des deux histoires. Il est l'homme sans qualités : celui qui croit plus en la potentialité qu'en la réalité. Les personnages de Musil vivent dans une sorte de bulle. Le sentiment de vivre une période de transition dans laquelle toutes les valeurs deviennent incertaines n'est pas étranger à notre époque. Avec L'Homme sans qualités, Guy Cassiers poursuit son analyse des rapports entre individu, politique et pouvoir qu'il a entamée avec le Triptiek van de Macht (Triptyque du pouvoir) (Mefisto for ever, Wolfskers, Atropa. De wraak van de vrede) (Atropa. La vengeance de la paix)


Volet 1 : De Parallelactie (L'Action parallèle)
De Parallelactie raconte les préparatifs de la célébration des 70 ans de règne de l'empereur François Joseph en 1918. Des représentants des cercles les plus influents de la société austro-hongroise se réunissent pour organiser ce qu'ils appellent « l'Action parallèle » : un comité d'action qui rassemble idées et projets pour la célébration. Contre son gré et à l'insistance de son père, Ulrich devient le secrétaire de cette organisation et rencontre ainsi les représentants d'une société en déliquescence. Musil se profile ici sous son aspect le plus acerbe, satirique. La Cacanie est un monde en déclin, où le passé n'offre plus de repères et l'avenir n'indique pas de nouvelle direction. Musil met en scène un éventail de personnages qu'il campe de manière plus ou moins railleuse : le comte Leinsdorf, patriote et conservateur ; Paul Arnheim, l'arrogant industriel allemand ; le général Stumm von Bordwehr, plutôt comique ; le comte Tuzzi, admirateur de jeunes actrices ; Diotime, l'idéaliste confuse ; Von Schattenwalt, le politicien de droite, Walter, l'artiste raté ; Clarisse, nerveuse et instable... L'un des sujets de conversation souvent abordés, outre les préparatifs, est le cas de l'assassin et délinquant sexuel Moosbrugger. Cet intérêt est l'expression de leur attirance pour le morbide et l'intolérable. Au moyen d'un cortège de personnages hauts en couleur, Musil brosse le tableau d'un monde en quête de lui-même, mais se perd face à une avalanche d'opinions, d'idées, de conceptions de la vie, de philosophies, de projets possibles et impossibles. Nous voyons un groupe de personnes qui s'auto-mythifient. Ils n'ont pour seule référence que le passé. Ils ne voient la réalité que par la lorgnette de la grandeur nostalgique d'antan et refusent ou sont incapables d'accepter le déclin qui les entoure. Le langage ne sert plus qu'à farder et à enjoliver. Ils vivent dans un monde qui n'existe plus. Ici aussi, il est question d'inceste : l'Action parallèle ne s'occupe que d'elle-même. Les intérêts personnels l'emportent sur les buts politiques. Lentement les idées politiques prennent le dessus...

Volet 2 : Het Mystieke Huwelijk (Le mariage mystique)
Outre le monde l'action politique, il y a un monde intime dans lequel Ulrich mène des conversations intenses avec sa sœur Agathe. Ils se sont perdus de vue depuis l'enfance et ne se retrouvent qu'après la mort de leur père. Entre eux se tisse très vite un lien intense, au parfum aussi mystique qu'incestueux. Ici, le « sens du possible » d'Ulrich prend corps de la façon la plus concrète. La satire cède la place à une quête quasi mystique d'un monde différent. Le ton est moins ironique, plus mélancolique. Dans leurs conversations, le frère et la sœur évoquent le souvenir d'un été passé ensemble quand ils étaient enfants. Ulrich et Agathe se rapprochent peu à peu et inéluctablement l'un de l'autre, même s'ils sont conscients de l'impossibilité de leur situation. Le frère et la sœur essaient de s'isoler autant que possible du monde extérieur, mais celui-ci se rapproche toujours avec plus d'insistance sous la forme de quatre personnages que nous avons déjà rencontrés dans le premier volet.
Le très conservateur comte Leinsdorf continue à croire contre toute raison aux anciens modèles sociaux et à l'unité de l'Empire. Le naïf Général Stumm von Bordwehr s'avère être un véritable intrigant. Diotime, que l'amour a désabusée, se jette à corps perdu dans l'étude de la sexologie et du féminisme. Et finalement l'instable Clarisse s'emballe pour l'assassin et violeur Moosbrugger, en qui elle voit une sorte de rédempteur.

Volet 3 : De Misdaad (Le crime)
Le dernier volet du cycle, De Misdaad - un texte de l'auteur flamand Yves Petry - donne aussi bien la parole au criminel Moosbrugger qu'à l'écrivain Musil. Tous deux affrontent une femme, respectivement une prostituée et une ancienne maîtresse, dont ils portent la responsabilité de la mort. L'ensemble du cycle peut se lire comme un entonnoir. Le premier volet nous offre une vue panoramique de la société, le deuxième volet nous fait pénétrer dans l'intimité d'un couple, et le troisième volet nous plonge dans les tréfonds obscurs de l'inconscient.

« Ce que Musil a fait dans son grand roman est comparable en un certain sens à la prise de distance de la tonalité chez Schönberg ou à l'abandon de la figuration dans l'art pictural. Il en finit avec la transmission d'une histoire et le principe narratif pour les remplacer par un procédé qui relève à la fois de l'essai et du récit, un "système ouvert" dans lequel on ne peut pas évoluer vers un final grandiose, avec encore plus de cuivres et de percussions. » (Jacques Kruithof)

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Guy Cassiers (°1960) appartient au cénacle des plus grands artisans européens de théâtre. Son langage scénique singulier, qui unit la technologie visuelle à la passion pour la littérature, est apprécié tant dans son propre pays qu'à l'étranger. Ces dernières années, Guy Cassiers s'est concentré, dans son Triptiek van de macht (Triptyque du pouvoir) (Mefisto for ever, Wolfskers et Atropa. De wraak van de vrede) (Atropa. La vengeance de la paix), sur les relations complexes entre l'art, la politique et le pouvoir. Il a poursuivi ce thème dans un nouveau triptyque autour de De man zonder eigenschappen (L'Homme sans qualités), le grand roman de Robert Musil. L'histoire kaléidoscopique de la société viennoise à la veille de la Première Guerre mondiale devient le miroir des confusions sociales et politiques de notre époque. Outre le visuel, la musique joue un rôle toujours plus important dans les spectacles de Cassiers, comme le prouvent sans conteste les deux créations d'opéra qu'il a montées en 2009 : House of the Sleeping Beauties (Les belles endormies) (musique de Kris Defoort) et Adam in Ballingschap (Adam en exil) (musique de Rob Zuidam). Et ce n'est pas un hasard s'il porte pour le moment le Ring de Wagner à la scène, à Berlin et à Milan. L'intérêt croissant que Guy Cassiers consacre à l'histoire politique européenne ressort également de ses nouveaux projets : Bloed & rozen. Het lied van Jeanne en Gilles (Sang et roses. Le chant de Jeanne et Gilles) qui traite du pouvoir et des manipulations de l'Église, et Cœur ténébreux (d'après Heart of Darkness de Joseph Conrad) qui se situe dans le passé colonial. Et qui va voir SWCHWRM - un spectacle sur un jeune garçon qui décide de devenir écrivain et découvre que la chose est moins simple qu'elle n'en a l'air - sait que Guy Cassiers ne dédaigne pas de donner une touche plus légère à ses œuvres.

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