De Living

    22/05  | 20:30
    23/05  | 20:30
    24/05  | 20:30
    25/05  | 15:00

€ 18 / € 15
1h20
Language no issue

Avec sa nouvelle création De Living (Le Salon), Ersan Mondtag présente son travail au Kunstenfestivaldesarts pour la première fois. Révélé en 2016 par la critique allemande en tant que meilleur metteur en scène émergent et meilleur créateur de décors et de costumes, Mondtag s’affirme comme un artiste complet parmi les plus célébrés de sa génération. De Living s’ouvre avec l’arrivée d’une femme dans un salon et s’achève par son suicide. A moins que ce ne soit l’inverse. Peut-on faire un récit de cette dernière heure à rebours ? Que fait cette femme ordinaire, juste avant la fin ? Pouvons-nous comprendre son acte et accepter sa décision? Y a-t-il une manière d’empêcher qu’elle mette fin à sa vie ou le dénouement relève t-il de l’inexorable, voire de la libération ? L’histoire du théâtre foisonne de personnages qui trouvent ou se donnent la mort : Antoine et Cléopâtre, Roméo et Juliette, Agamemnon et Cassandre… Nous connaissons leur sort funeste avant même que la pièce ne commence, et pourtant notre fascination demeure intacte. Devant l’inéluctable et la fatalité, la représentation offre un moment de jouissance, qui sert peut-être aussi parfois à suspendre notre sentiment d’impuissance et retrouver un peu la raison…

Mise en scène : Ersan Mondtag
De et avec : Doris et Nathalie Bokongo Nkumu (Les Mybalés) 

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Production : NTGent
Coproduction : Kunstenfestivaldesarts, La Villette (Paris), HAU (Berlin), Boulevardfestival (Den Bosch)
Avec le soutien de : Ministère allemand des Affaires étrangères, Goethe Institut et du Tax Shelter du Gouvernement fédéral belge

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La dernière heure dans la vie d’un être humain. Le spectacle débute avec une femme qui rentre chez elle et s’achève par son suicide. Ou alors est-ce l’inverse ? Peut-on raconter cette dernière heure à l’envers – la ramener à la vie ?

Antigone, Ophélie, Hedda Gabler – dans l’histoire du théâtre, les personnages féminins qui se suicident sont toujours à la fois insoumises et en proie au désarroi. Mais la beauté de cette attitude ne s’épanouit qu’à travers leurs cadavres. Le public sait dès le début que la protagoniste trouvera la mort dans le dernier acte, mais nous assistons quand même au spectacle. Habitué·e·s au sentiment d’inéluctabilité, nous regardons avec fascination la mort s’approcher. En revoyant ces scènes encore et encore, nous faisons l’expérience de toutes les facettes du dévouement politique et existentiel et de l’impuissance. Mais existe-t-il une échappatoire ? Pouvons-nous échapper à la succession fatale des évènements ?

De Living nous montre la scène ultime juste avant qu’une femme ne se donne la mort. Nous observons ses derniers gestes, sa tentative pour maintenir une certaine normalité, un instant de détermination, puis d’hésitation, une volonté de vivre qui doit être réduite au silence et la panique soudaine face à une mort incontrôlée. Contrairement aux tragédies classiques, le public qui assiste à la scène finale ignore ce qui pousse la femme au suicide. Nous ne pouvons que spéculer sur son passé. On pourrait penser à une histoire d’amour malheureuse. Ou peut-être ne peut-elle plus supporter la pression permanente de la société ? La dernière scène de la vie d’une femme en dit-elle moins sur le destin d’un individu que sur l’expérience tragique de l’humanité dans un futur dystopique proche ?

Sa mort serait alors la manifestation d’un épuisement général, d’une maladie de masse, comme diagnostiquée au début du nouveau millénaire par le sociologue français Alain Ehrenberg. Mais peut-être que les causes de sa dépression sont beaucoup plus anciennes – remontent à une histoire aussi douloureuse qu’elle est ignorée, comme décrite par le politologue camerounais Achille Mbembe : au commencement du commerce transnational des esclaves, lorsque les gens ont commencé à traiter d’autres individus comme une marchandise et à bâtir des murs pour empêcher une partie de l’humanité de jouir de la richesse du monde. Dans un avenir proche, la majeure partie des êtres humains ne seront même plus nécessaires comme esclaves. Dans la scène ultime qui précède la mort, nous luttons toujours avec la peur impulsive d’une menace extérieure, tout en sachant que l’ensemble de nos actions nous prépare à un suicide collectif en provoquant l’effondrement climatique.

Mais ce que nous apprenons au théâtre sur le monde d’aujourd’hui, tandis que nous regardons cette scène finale encore et encore, est bien plus ambigu. Peut-être que les divers diagnostiques cauchemardesques de notre époque sont uniquement fondés sur les fantasmes de quelques prophètes qui répandent une atmosphère apocalyptique d’une grande efficience médiatique. Et même si nous pouvions remonter le temps, nous ne saurions probablement pas ce que nous aurions pu faire différemment. Ou alors, y a-t-il eu ce moment où il aurait été possible d’éviter le suicide ? Comment retrouver la force de surmonter ce sentiment d’impuissance et de paralysie qui domine de plus en plus notre société ?

Le maître de l’obscure

On ne peut pas s’intéresser au théâtre allemand sans avoir déjà vu une œuvre ou tout au moins avoir entendu parler de l’enfant terrible du moment, Ersan Mondtag. Son travail de metteur-en-scène et scénographe se situe à la croisée du théâtre, des arts visuels et de la performance. Lui-même fasciné par l’horreur, il joue de main maître avec les angoisses de ses spectateurs, dans un style explicitement visuel. Cette année, Ersan Mondtag présente pour la première fois deux productions en Belgique.

Ersan Mondtag est né Ersan Aygün, nom qu’il a traduit syllabe par syllabe vers l’allemand à la crise d’adolescence : Aygün = jour du mois = Mondtag en allemand. C’est le nom qu’il s’est choisi en tant qu’artiste, qu’il considère être sous l’acception large du terme, et non uniquement sous celle d’homme de théâtre. Il s’est fait connaître avec Tyrannis (2015), pièce avec laquelle il était invité au Berliner Theatertreffen. Créée au Staatstheater Kassel, la pièce fut ensuite programmée au festival Radikal Jung à Munich.

Comme souvent chez Mondtag, Tyrannis se situe dans la zone grise entre le théâtre et les arts visuels. Sur scène, une famille vit sa routine quotidienne : cinq personnes se retrouvent à table, puis se retirent dans leurs chambres, font du rangement, regardent la télé, font un tas de choses anodines sans dire un mot. C’est une soirée muette, où la fascination va naître de l’intervention du lugubre. Soudain, le train-train va être interrompu par l’irruption d’une femme noire qui sonne à la porte. Pendant deux heures, Tyrannis invite à une réflexion sur la peur que nous inspire l’étrange. Mondtag est l’auteur à la fois de l’histoire mais aussi de la spectaculaire scénographie : couleurs criardes, coiffures saugrenues et décors fous. Il nous propose un trip psychédélique, où les personnages se déplacent de façon étonnamment ralentie, saccadée, comme des robots. Ce n’est qu’à la fin, lors du salut, que l’on s’aperçoit que les comédiens ont de plus joué la pièce à l’aveugle : leurs yeux sont clos, et de faux yeux ont été peints sur leurs visages.

Mondtag est connu pour être un metteur-en-scène exigeant. Il aime casser la routine des comédiens, en leur imposant des fatsuits informes ou en les faisant marcher à reculons, les obligeant ainsi à abandonner leurs habitudes d’acteurs. On lui attribue souvent, et injustement, l’idée qu’il ne considère ses comédiens que comme des attributs. Détournés, ses propos stipulaient que les comédiens étaient pour lui aussi importants que les accessoires. Il s’entoure d’ailleurs souvent des mêmes, telle la danseuse Kate Strong ou le comédien belge Benny Claessens. L’idée qu’il n’aime pas les comédiens vient peut-être aussi du fait que leur individualité est rarement mise en exergue. Il est même parfois difficile de les différencier. Mondtag affectionne particulièrement les costumes qui couvrent entièrement les corps, représentant l’appareil cardiovasculaire (Der alte Affe Angst de 2016) ou portant des parties génitales en tissu (Die Vernichtung de 2016 et Das Internat de 2018).

Triple talent

Ersan Mondtag est né à Berlin en 1987 où il a grandi dans le quartier Kreuzberg. Après un stage auprès des metteurs-en-scène Frank Castorf et Claus Peymann, il devient assistant auprès du duo norvégien Vegard Vinge et Ida Müller, qui se fait remarquer avec John Gabriel Borkman (2011), une performance de 12 heures au Berliner Volksbühne. Ersan Mondtag interrompt ses études à l’Otto-Falckenberg-Schule de Munich au bout d’un an et demi et rejoint le studio Schauspiel Frankfurt pour la saison 2013-2014 où il se fait remarquer avec une œuvre originale, toujours jouée à ce jour Radikal jung.

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Mondtag aime les défis, que ce soit par rapport à lui-même ou au théâtre. Il met en scène des performances, développe des pièces, fait des adaptations pour le cinéma et ne craint pas non plus de s’attaquer aux classiques : il adapte par exemple Die Räuber de Schiller à Cologne la saison prochaine, où il présentait d’ailleurs récemment la première de la nouvelle production de Sibylle Berg, Wonderland Avenue (2017).

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C’est la frénésie (créatrice) qui démarque Mondtag de ses collègues. Il est à la fois metteur-en-scène et créateur de décors. En 2016, l’année où il se fit connaître, le magazine Theater Heute le sacra non seulement jeune talent de l’année, mais aussi jeune créateur de décors de l’année. Un talent double ou même triple, puisqu’il aime également écrire les textes. C’est le cas pour De Living (Le Salon), l’œuvre créé pour NTGent qu’il présentera en première au public belge en 2019. Stefan Bläske et Mondtag se connaissent depuis leurs études à Munich et Eva-Maria Bertschy – également dramaturge pour Milo Rau – écrivait à Bern la dramatugrie de Die Vernichtung de Mondtag. Il coulait donc de source qu’ils collaboreraient au spectacle gantois, d’autre part facilité par le fait que Milo Rau et Ersan Mondtag sont tous deux représentés par l’agence Schaefersphilippen.

Pour cette création, Mondtag avait non seulement un peu de temps, mais aussi une idée en réserve. Celle-ci répondait en plus aux très strictes directives du Manifeste de Gand, dont le surprenant point 8 stipule que « le volume total du décor ne pourra dépasser 20 mètres cubes, c’est-à-dire qu’il doit être transportable dans une camionnette ne nécessitant pas de permis poids-lourd. » Une gageure pour Mondtag, dont les scénographies démesurées ont la réputation de rendre dingue les régisseurs. Il s’est d’ailleurs vu exclure de plus d’un théâtre. Loin de s’en formaliser, et jouant de sa réputation d’enfant terrible du théâtre, il en parle très sereinement : « Que voulez-vous, me confier la scène n’est pas sans risque », ajoute-t-il au téléphone avec une bonne dose d’autodérision, ou d’arrogance, c’est selon. Il se limite donc pour la Belgique à une petite production, transportable en camionnette permis B.

Espace angoissé

« Ce sera sans doute une pièce sans paroles, comme Tyrannis », nous confie Mondtag au téléphone. L’histoire s’articule autour de la dernière heure de la vie d’une femme. La scène présente deux salons identiques, où figurent deux femmes identiques, interprétées par les jumelles belges Doris en Nathalie Bokongo Nkumu (également connues comme danseuses dans le duo Les Mybalés). Leur vie est observée en marche avant, puis en marche arrière – deux temporalités qui se déroulent ici en parallèle. Si la production est relativement réduite, la puissance esthétique ne l’est pas, nous assure Mondtag. S’il est connu pour ne pas avoir la langue dans sa poche, cela ne lui vaut pas que des amis.

Son travail ne fait d’ailleurs pas l’unanimité dans le monde du théâtre, et ce, déjà depuis la première de Tyrannis à Theatertreffen. Si les uns applaudissaient sans retenue, d’autres ne se cachaient pas pour bailler. Encore aujourd’hui, il est considéré par les uns comme un phénomène de mode arrogant qui effraie les abonnés, et par d’autres comme un courageux visionnaire et novateur de l’art du théâtre.

« Le théâtre m’agace moi aussi », dit-il en mai au Theatertreffen pendant une rencontre dédiée au thème ‘Unlearning Theater’ (Désapprendre le théâtre). Sa remarque avait trait à sa relation avec le public, mais peut très bien avoir été destinée aux critiques et au théâtre en général. Il est aussi prétentieux et grande gueule qu’il est ouvert et spontané. Il vexe et dérange, voilà une certitude, et il l’assume avec une confiance en lui déroutante. Pour lui, tout compromis dans la pratique artistique constitue une menace pour l’art. « Je n’ai besoin de convaincre personne de quoi que ce soit ».

Shirin Sojitrawalla

Ce texte a été publié pour la première fois dans le numéro de septembre 2018 du magazine dédié aux arts de la scène Etcetera : e-tcetera.be


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Ersan Mondtag est né à Berlin en 1987 et travaille entre les champs du théâtre et de la musique, de la performance et de l’installation. En 2012 il a fondé le KAPITÆL ZWEI KOLEKTIF à Munich. Il a conçu des performances à long terme, des soirées expérimentales et des œuvres théâtrales interdisciplinaires au sein de ce collectif dont, récemment, Party #4 – NSU au mixed Munich Arts (MMA). Pour le lieu d’exposition de la Pinakothek der Moderne, il a réalisé KONKORDIA avec Olga Bach, une performance sur neuf jours. Au cours de la saison 2013-2014, Ersan Mondtag a fait partie du REGIEstudio du Schauspiel Frankfurt, où il a dirigé 2nd Symphony, Das Schloss et Orpheus#. En 2015, sa pièce TYRANNIS a été créée au Staatstheater Kassel, puis a valu à Ersan Mondtag une invitation au Berliner Theaterreffen 2016. Il a créé d’autres performances à la suite de diverses invitations, notamment au festival « radikal jung ». La revue spécialisée Theater Heute a nommé Mondtag « Jeune metteur en scène de l’année 2016 » et il est également apparu dans les catégories « Scénographe » et « Costumier » de l’année. Ersan Mondtag vit à Berlin. Il a mis en scène des spectacles au Thalia Thetaer Hamburg, au Berliner Ensemble, au Maxim Gorki Thetaer, au Theater Bern, au Schauspiel Köln et au Münchner Kammerspiele. En 2019, pour NTGent et le Kunstenfestivaldesarts, il créée De Living.

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