CRIA

    16/05  | 20:30
    17/05  | 20:30
    18/05  | 20:30

€ 18 / € 15
50 min
PT (language no problem)

Le terme portugais cria a deux significations littérales : « jeune créature » et « créer ». Au Brésil, le mot sert à désigner la favela dont on est originaire : « Je suis cria de Complexo. » Dans CRIA, la chorégraphe brésilienne Alice Ripoll relie ces interprétations sociales, vitales et affectives en un ensemble rythmique et sensuel. Dix corps dansants engendrent une relation de création, de séduction et d’affection. Leurs mouvements se multiplient sur fond de funk et de musique contemporaine, inspirés par la Dancinha (la petite danse), un style de danse urbaine venu de Rio de Janeiro. Après aCORdo, son spectacle de danse très acclamé l’année passée, Alice Ripoll et son groupe Suave célèbrent cette fois la vie comme un état d’être et de devenir débordant d’amour.

À voir aussi : Free School : Passinho Dance

Chorégraphie : Alice Ripoll
Danse : Tiobil Dançarino Brabo, Kinho JP, VN Dan.arino Brabo, Nyandra Fernandes, May Eassy, Romulo Galvão, Sanderson BDD, Thamires Candida, GB Dan.arino Brabo, Ronald Sheick
Assistant chorégraphie & technicien son : Alan Ferreira
Création lumières : Andréa Capella
Costumes : Raquel Theo
Direction musique Funk : DJ Pop Andrade
Design : Caick Carvalho
Manager : Rafael Fernandes
Distribution : ART HAPPENS

Presentation : Kunstenfestivaldesarts, Le 140
Soutien : Centro Coreográfico da Cidade do Rio de Janeiro, Casa do Jongo, Rafael Machado Fisioterapia

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Une nuit où nous passions du bon temps avec des amis dans un gigantesque bal dansant au nord de Rio – à proximité du quartier où j’ai grandi – j’ai subitement pris conscience qu’un bon millier de personnes étaient en train de pratiquer sous mes yeux des danses sophisti-quées et parfaitement exécutées. Les bals dansants sont une tradition solidement implantée à Rio. Toutes sortes de danses y affluent de concert : samba, danses de salon, danses plus traditionnelles. Lorsque les danses urbaines ont fait leur apparition, les DJ lancèrent une nouvelle tendance à base de performances de hip hop, de ‘street dance’, de bals de ‘charme’ (des bals très chorégraphiés avec de la musique essentiellement noire, du R&B et du rap mélodique) et, plus récemment, de bals funk électrisés par le passinho.

Nous nous sommes alors demandé comment incorporer ces formes de danse, leurs codes et leurs techniques, au vocabulaire de la danse contemporaine, sans recourir trop hâtivement aux catégories convenues telles que « hip hop » ou « danse contemporaine ». Certaines parmi ces formes de danse étaient en effet si nou-velles, que l’élan créatif qui les avait portées à l’existence continuait d’échapper, tel des OVNI, à tout protocole d’identification. Nous nous sommes également demandé ce qu’il adviendrait si ces adolescents et jeunes adultes qui consa-craient leur temps libre à pratiquer ces danses exigeantes se voyaient offrir un accès à la création d’un spectacle de danse professionnel ? Nous avons donc soumis ces questions à trois chorégraphes contemporains de Rio. Parmi eux/elles, la très jeune Alice Ripoll a choisi de répondre en recourant au style novateur du passinho.

Une nouvelle aventure était en train d’émerger. En fille de la bourgeoisie blanche, férue d’art conceptuel, elle a commencé par programmer une audition pour les danseurs de passinho en vue de créer une pièce sur le mouvement funk à Rio, la vie dans les favelas et, plus largement, sur le fait d’être jeune au Brésil. L’entreprise semblait si complexe que l’on aurait salué comme un miracle le fait que la pièce puisse exister et se jouer le soir de la première. C’est précisément ce miracle qui eu lieu. Suave inaugura en beauté l’aventureuse collaboration d’Alice Ripoll avec des danseurs qui, pour nombre d’entre eux, sortaient à peine de l’enfance. « Suave » s’est ensuite imposé comme le nom du groupe, compte tenu de l’accueil enthousiaste que la pièce avait rencontré, tant au Brésil qu’à l’étranger. D’un jour à l’autre, des danseurs sans passé professionnel se découvraient astreints à des obtentions de visas, des séances d’ostéopathie, la préparation de workshops d’initiation au passinho et, surtout, à voyager à travers le monde. Plus qu’une simple pièce, Suave se portait – s’exportait – comme un charme.

Alice a continué à travailler sur d’autres projets et, il y a deux ans, a créé le laconique et décapant aCORdo, une pièce expérimentale qui nous confronte à notre racisme et nous laisse avec un profond sentiment de malaise. Parallèlement, la compagnie Suave et Alice se sont lancés dans une nouvelle création. Le verbe portugais « criar », signifie certes « créer » mais aussi « élever », comme dans « criar os filhos » (élever ses enfants). Alice venant alors d’accoucher, c’est tout naturellement que le nom de « Cria » s’est imposé. « Cria » ne renvoie pas seulement à l’objet, à l’être vivant, c’est-à-dire   ce qui est créé ou élevé, mais aussi à l’acte créatif que quelqu’un accomplit. Les langues latines sont perspicaces, voyez-vous ? 

Ce que CRIA donne à voir sur scène est le produit d’une recherche sur la sexualité, la famille, la parentalité, l’amitié et la communauté. D’innombrables formes de danse transitent à travers les corps polyvalents des membres de Suave : passinho, break dance, la toute récente dancinha, voguing, samba… se suivent et se côtoient dans une puissante mosaïque formelle. Le processus créatif de chacune de ces danses est comme disséqué dans sa structure pour être recomposé et remis à neuf, grâce aux enfants, adolescents, adultes, hommes et femmes, bi- et transsexuels qui forment la compagnie Suave. Les danseurs, bien que tous noirs, sont la diversité même, comme l’est l’intrication d’aptitudes et de récits qui sous-tend leurs performances, et comme l’est le creuset unique de Rio, où seuls peuvent venir se fondre tant de physicalités toniques et un si riche éventail d’inventivité chorégraphique.

En portant sur scène ces solos virtuoses et hyper-techniques, qu’elle a d’abord soustrait de leur terreau informel, Alice parvient à déjouer nos attentes concernant l’insertion – ou la subordination – du vocabulaire de la danse urbaine dans les codes de la danse contempo-raine. Battles – joutes ou duels – et autres formes agonistiques – caractéristiques des danses non scéniques telles que le passinho, la dancinha et la samba – sont les bienvenus, et innervent au demeurant abondamment la texture de CRIA. L’antagonisme social n’est pas en reste, spécifiquement quand Mayla accomplit sur la scène d’un théâtre conventionnel, voire conventionné, sa convulsive danse des cheveux : une performance très appréciée dans la communauté LGBTI.

Étant donné qu’il est devenu impossible de parler de Rio sans aborder la question de la violence – surtout si vous êtes un cria (un reje-ton) des favelas – des coups de feu retentissent durant le spectacle, et culminent dans une séquence de fusillade enregistrée à domicile avec un téléphone portable. Bruit dont l’identifi-cation est aussi difficile qu’éprouvante pour les rares privilégiés qui n’en font pas l’expérience au quotidien. Mais tout comme la vie, même la vie dans les favelas, la danse continue, y compris lorsque parfois un corps, frappé de plein fouet, s’effondre sur la chaussée.

Les images suscitées par CRIA bousculent nos idées reçues sur la danse contemporaine et sa présentation scénique. On accuse parfois difficilement le ou les coup(s), mais leur vertu consiste précisément, a posteriori, dans leur puissance de bouleversement qui cette fois  nous accuse. Sous réserve, toutefois, de répri-mer la tentation d’applaudir à tout rompre  après chaque numéro, en dépit de la stupéfiante virtuosité de celles et ceux qui les réalisent. Ce recours à la virtuosité – inhérent à toute forme de danse qui exalte la difficulté d’exécution – constitue un risque, mais il est pleinement assumé et largement compensé par la mise en partage des corps, des musiques et des danses, qui pour notre plus grand profit, en est ici la contrepartie.

Nayse Lopez

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Alice Ripoll est née à Rio de Janeiro. Elle a fait des études pour devenir psychanalyste à 21 ans et a ensuite emprunté une voie alternative pour étudier la danse, intriguée par les possibilités qu’offrait la recherche sur les corps et le mouvement. Diplômée de l’école d’Angel Vianna, un important centre de danse et de réhabilitation motrice, Alice travaille comme chorégraphe. Elle a dirigé de nombreux spectacles, en a interprété quelques-uns – essentiellement ceux qu’elle avait écrits, et a également travaillé avec des acteurs et des artistes de cirque. Aujourd’hui elle travaille sur des styles de danse contemporaine et de danse urbaine du Brésil, dans le cadre d’une recherche qui crée un espace pour les danseurs afin qu’ils transforment en images les expériences et souvenirs restés vifs en eux. Alice dirige deux groupes : REC et SUAVE. Ses spectacles ont tourné dans de nombreux festivals au Brésil, notamment le Panorama Festival, la Biennale de danse du SESC, le Festival de danse de Gamboa, la Biennale internationale de danse du Cearà et Trisca – Arts Festival for Children. Ils ont également été présentés à l’étranger : Kampnagel - Internationales Sommerfestival, Zurich Theater Spektakel, Noorderzon Performing Arts, Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis ; Projeto Brazil (dans 4 villes d’Allemagne : HAU à Berlin, Hellerau à Dresden, Tanzhaus à Düsseldorf et Mousonturm à Francfort), Centre National de la Danse (Paris), Festival de La Cité (Lausanne), Norrlandsoperan (Umeå) et Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles).

SUAVE  
Dirigé par la chorégraphe Alice Ripoll, le groupe SUAVE est né avec la création de la performance « Suave », dont la première représentation a eu lieu au Panorama Festival en 2014. Inspiré du passinho (petit pas), un nouveau style de danse urbaine qui vient du funk de Rio de Janeiro, ce spectacle est unique de par son énergie remarquable, le niveau de ses danseurs et la subtilité de la structure créée par la chorégraphe. La deuxième performance du groupe, CRIA, s’est jouée pour la première fois en 2017. Inspirée par la dancinha (petite danse), une émanation du passinho, cette performance explore un mélange d’affection et de sensualité à travers l’alliance du funk et de la danse contemporaine. Ces spectacles ont été interprétés dans différents festivals et théâtres à travers le monde, notamment HAU – Hebbel Am Ufe, Tanzhaus NRW, Mousonturm, HELLERAU, CND – Centre National de la Danse, Festival de la Cité (Lausanne), Hamburg Summer Festival, Zurich Theater Speltakel, Noorderzon Performing Arts Festival et Norrlandsoperan.

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