02 Ficções

Théâtre National

21, 22, 23, 24/05 – 20:15
PT > NL / FR
1h 50min

Est-il possible d’écrire la biographie d’un individu à partir de ses créations ? La vie peut-elle être séparée de l’art, ou ne sont-ils que deux miroirs déformés d’une même vérité ? Le jeune metteur en scène brésilien Leonardo Moreira – une nouvelle voix au festival – œuvre à la frontière ténue entre réalité et fiction. Son 02 Ficções est à la fois la reconstitution de l’ultime pièce inachevée d’un metteur en scène brillant mais oublié, et un voyage spectaculaire dans les régions inexplorées de sa vie et de son œuvre. Avec une précision d’archéologue, Leonardo Moreira campe une existence à partir de fragments épars. Les souvenirs d’un passé lointain et les événements du présent s’enchevêtrent dans une structure narrative labyrinthique. Un doute constant habite le spectateur. La confrontation entre deux fictions peut-elle faire émerger une nouvelle réalité ? 02 Ficções est une pièce de théâtre comme conçue le musée imaginaire d’une vie humaine. Une révélation.

Créé par
Cia. Hiato

Concept, textes & mise en scène
Leonardo Moreira

Avec
Aline Filócomo, Fernanda Stefanski, Maria Amélia Farah, Thiago Amaral, Paula Picarelli

Productrice & assistante mise en scène
Aura Cunha

Scénographie & lumières
Marisa Bentivegna

Musique
Marcelo Pellegrini

Costumes
João Pimenta

Assistance coulisses
Cezar Renzi & Luciana Paes

Assistante production
Yumi Ogino

Assistants scénographie
Luisa Fecchio, Cezar Pinheiro Renzi

Photo & vidéo
Otávio Dantas

Musiciens
Luiz Amato (violon), Adriana Holtz (violoncelle), Maurício Caruso (guitare)

Son
Fernando Fortes

Technicien son
Dug Monteiro

Production musicale
Studio Surdina

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Théâtre National de la Communauté française

Réalisation
SESC SP

Production
Elephante Produções Artísticas

Coproduction
Kunstenfestivaldesarts

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02 Ficções

1.

« Elle s’exposait inévitablement dès lors qu’elle dépeignait la faiblesse du personnage ; le lecteur allait forcément penser qu’elle se décrivait elle-même. De quelle autre autorité pouvait-elle se prévaloir ? Ce n’est que lorsque l’histoire était achevée, tous destins bouclés et la chose entière scellée aux deux bouts, qu’elle ressemblait, du moins à cet égard, à n’importe quelle autre histoire achevée, et que Briony se sentait invulnérable et prête à poinçonner les marges, à relier les chapitres avec des bouts de ficelle, à peindre ou à dessiner la couverture et à aller montrer l’ouvrage terminé à sa mère ou à son père – quand il était là. »
Ian McEwan, Expiation

Pourrait-on réécrire la vie d’une personne uniquement à travers ses créations ? Combien d’éléments autobiographiques une œuvre d’art révèle-t-elle ? Est-il possible de séparer la vie et la création ou sont-elles toutes deux des miroirs imaginaires d’une même réalité ? Une pièce de théâtre n’est-elle pas une sorte de musée personnel ? Une œuvre d’art serait-elle susceptible de réparer nos moments non vécus ? Comment sont les moments qu’on aurait pu vivre, mais qu’on n’a pas vécus ? Quelle réalité nos œuvres d’art tentent-elles de réparer ?

Dans ses œuvres précédentes, Leonardo Moreira a toujours pris pour point de départ la tentative de réparer sa biographie. Ainsi, dans O Jardim ( The Garden, 2011) par exemple, il passait en revue et revivait la mort du père et puis l’oubli de cette perte. Dans Ficção (Fiction, 2012), il tentait de « réparer » des affaires de familles de l’acteur : la réunion sur scène du père et du fils après des années d’éloignement, des excuses publiques à la mère défunte, une imitation injurieuse de la sœur. Après tout, une œuvre d’art n’est-elle pas une tentative d’expiation ?

Partant de cette réflexion, 02 Ficções est une création à double interaction : une pièce de théâtre, mais un musée aussi. Un groupe du public a accès à une exposition qui s’achève dans les coulisses de la pièce. Un second groupe du public assiste d’abord à la pièce et ensuite, comme une sorte de voyage temporel, effectue une visite du musée qui révèle les blancs de la pièce.

Le premier public se promène à travers un musée imaginaire, guidé par des acteurs, qui les mènent finalement dans les coulisses d’un théâtre. Là, des pièces d’un musée réel (empruntées à la petite ville brésilienne d’Areado, terre natale de Leonardo Moreira) révèlent le processus créatif de Cia. Hiato et engendrent un personnage imaginaire. Enfin, le public assiste derrière la scène à l’envers de la pièce de théâtre inachevée qu’a écrite ce personnage de fiction. La pièce dans la pièce est une représentation en miniature du moment présent de sa création.

Le second public commence par assister au spectacle, assis face à la scène. Pendant la représentation, ce groupe rencontre le premier groupe (sa propre miniature).

La narration multiple se révèle par la superposition de la vie et de la création, de la fiction et de la réalité. Du point de vue dramaturgique, Moreira met au même plan la mémoire et l’invention, la coulisse et la scène, le passé et le rêve. Le passé apparaît comme la voix qui donne du sens aux fragments dispersés d’une personne perdue à jamais. Le rêve d’un artiste en tant que possibilité d’appréhender le passé à partir de ses traces – ou à partir de la création qui émerge de ces traces.

La combinaison de ces deux actes différents – un musée et un spectacle – deux affirmations biographiques – compose 02 Ficções.

2. Pentimento : le faux musée

« J’ai commencé par la fiction et ai découvert le réel, mais derrière le réel, est aussi la fiction. »
Jean-Luc Godard

Pentimento est un terme qui désigne la repentance, mais également, lors d’une restauration de tableau, l’apparition de ce qui avait été peint initialement sur la toile et modifié par la suite. Le pentimento est ce qu’une pensée après coup, dans le processus d’une œuvre, a été recouvert de plusieurs couches de couleur. Outre le fait d’être fondamental pour la reconstitution d’un processus créatif, un pentimento est aussi un outil pour découvrir si la pièce est originale, ou pas. Seul l’original peut receler un « repentir », jamais une copie.

En s’appropriant cette matière, Cia. Hiato révèle son propre processus de création. Sans le limiter à des questions de métalinguistique, l’intimité et la théâtralité sont liées : l’une n’existe pas sans l’autre.

Le public est mené à travers un labyrinthe d’œuvres qui représentent ou reflètent les multiples vies du personnage. Six itinéraires différents, tracés par les guides du musée, dévoilent ainsi la biographie de Leonardo Moreira et ses mémoires inventées. Six biographies différentes du même personnage se juxtaposent dans un seul musée.

Ce musée est aussi une reconstruction métaphorique de la maison d’enfance. Ou comme le formule le philosophe Gaston Bachelard :

« Parfois, la maison de l’avenir est plus solide, plus claire, plus vaste que toutes les maisons du passé. À l’opposé de la maison natale travaille l’image de la maison rêvée. Tard dans la vie, en un courage invincible, on dit, encore : ce qu’on n’a pas fait, on le fera. On bâtira la maison. Cette maison rêvée peut être un simple rêve de propriétaire, un concentré de tout ce qui est jugé commode, confortable, sain, solide, voire désirable aux autres. Elle doit satisfaire alors l’orgueil et la raison, termes inconciliables. (…) Une maison qui serait finale, symétrique de la maison natale préparerait des pensées et non plus des songes, des pensées graves, des pensées tristes. Mieux vaut vivre dans le provisoire que dans le définitif. »

Juxtaposés, les éléments de l’architecture du bâtiment et les situations fictives proposées par les acteurs-guides permettent au public de raconter à nouveau une histoire en ordonnant les objets, espaces et mots imaginaires : des espaces performatifs présentés aux spectateurs les placent dans des lieux intermédiaires dans lesquels les paires théâtre/musée, spectateur/visiteur, narration littéraire/histoire politique, acteurs/objets opèrent simultanément.

Comme mentionné, tout n’est pas faux le long de cet itinéraire. Cachées derrière le musée, il y a aussi les biographies de Leonardo Moreira et de ses acteurs (déjà explorées lors de la première phase du projet Fiction). À présent, Cia. Hiato quitte les biographies imaginaires pour emprunter la voie de la déviation. Il ne s’agit pas de collectionner des passés, mais des rêves. Bien que nos vies et notre travail soient des activités sans création, dit Paolo Virno, nous pouvons dire que le « produit » de nos expériences de vie sont des moments vécus. Mais qu’en est-il de ces moments non vécus, ces futurs que nous enterrons à chaque choix ?

En exposant une biographie, Cia. Hiato souhaite insuffler vie à ces moments modestes, ces rêves de vies jamais accomplies. L’affirmation de l’existence d’une réalité inventée est attestée ici par la crédibilité de l’espace qui accueille ses œuvres – le musée. Les œuvres dans cet espace permettent de forger une identité destinée à être réelle. La fiction devient une réalité incontestable.

3. La pièce de théâtre inachevée

« Il me faut conclure que la fiction rend mieux “la vérité” qu’un rapport factuel. »
Doris Lessing

Ce deuxième acte est la reconstitution de l’incursion infructueuse dans la dramaturgie d’un auteur mort. Ceci est l’intrigue fictionnelle qui réunit les acteurs de Cia. Hiato. Dans une tentative de remplir les blancs laissés par l’auteur, les acteurs se servent du carnet de notes biographique de l’auteur pour mettre en scène la lecture d’une pièce inachevée.

Une partie du public suit les acteurs en coulisses, juste avant qu’ils montent en scène. L’autre joue au public imaginaire. Entre-temps, une partie du public se prépare à assister au spectacle.

Écrite par Leonardo Moreira, cette pièce est abordée de manière fictionnelle comme un projet inachevé de l’artiste précédemment décrit dans le musée. Soulevant des questions à propos de la nature éphémère de l’événement théâtral, Cia. Hiato reconstruit cette œuvre imaginaire, en respectant son anachronisme et sa théâtralité excessive. Cet événement théâtral n’est pas une pièce originale, mais une reproduction fidèle.

La pièce est un texte dramatique dans lequel l’auteur tente de réparer sa biographie. Le drame est conçu selon une progression géométrique. Dire cela équivaut à considérer que tous les regrets, ébauches et idées abandonnées font aussi partie du texte. Cette œuvre truffée de fragments incongrus nous présente Leonardo : un homme qui écrit le passé (tous ses textes et ses notes sont des diagrammes de la maison de son enfance), mais qui est incapable d’affronter le présent.

Des temporalités et des espaces différents se superposent sur scène, mémoire et invention sont à pied d’égalité, passé et présent s’imbriquent, les acteurs se doublent eux-mêmes, et avec des mots, on construit une maison imaginaire devant le public : ceci est l’ambitieux projet raté que Cia. Hiato essaie en vain de reconstruire. L’échec et la tentative elle-même sont le thème de cette œuvre.

Ce qui est proposé, alors, est une superposition de deux pôles opposés : la fiction suggérée par le drame et l’auteur imaginaire – où la mémoire rature et réécrit une histoire – et la présence d’acteurs – « simulant » la confession, assumant eux-mêmes leurs personnages, déconcertant le spectateur avec des histoires réelles et inventées, confondant des membres de leur famille avec des personnages imaginaires.

Bien que cette confusion donne lieu à une disparition provisoire du personnage dramatique, nous ne pouvons pas le considérer comme un mécanisme conçu pour faire entièrement disparaître la fiction, mais plutôt comme stratégie qui transforme notre perception. Le public est ainsi lancé dans un espace entre les personnages imaginaires en quête de leur mémoire et la matérialité du rôle venant au secours du processus créatif et, pour cela, de leur histoire personnelle.

On espère que la perception du public demeure entre acteur et personnage. Tandis que le mécanisme de mise en scène (l’occupation des coulisses) peut augmenter ou fixer l’attention du spectateur en présence des acteurs, le drame offre la possibilité de changer de perspective pour se focaliser sur le personnage dramatique, et vice versa.

Chaque fois que se produit cette « ondulation », il y a une interruption, une discontinuité qui anéantit l’ordre de perception qu’ont développé les spectateurs et il faut en établir un autre. Ce moment d’instabilité, ce fossé qui s’installe quand la perception change, le hiatus – le moment intermédiaire quand l’ordre de perception se modifie – devient pertinent, mais un autre ordre n’est pas encore établi.

Est-il possible de reconstruire une vie abandonnée ? Est-il possible de réparer un passé ou de le reconstituer ? Si « toujours » n’existe qu’en fiction, une œuvre d’art pourrait-elle réparer la vie ? Notre présent n’est-il pas une géométrie des échos du passé ?

Voilà les questions que soulève le spectacle, essayant de créer une scène poétique dans laquelle espace public (théâtre/musée) et intime (la maison) fusionnent.

Ensemble, les deux actes constituent le spectacle 02 Ficções. Parmi les questions évoquant l’originalité, le plagiat, la fonction de la fiction, les biographies des acteurs devenues biographie imaginaire, 02 Ficções affronte son public dédoublé avec un sens constant du doute.

Et le face-à-face entre ces deux fictions peut créer une nouvelle réalité, débordant de perspectives superposées et d’impressions divergentes. Pour paraphraser l’auteur Ian McEwan, dans son roman Expiation : la possibilité de montrer des conceptions du monde qui coexistent n’est-elle pas le seul but d’un récit ?

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Cia Hiato, une compagnie fondée par le metteur en scène et auteur dramatique Leonardo Moreira, est considérée comme l’un des collectifs de théâtre les plus prometteurs et talentueux du Brésil. Cachorro Morto (2008), la première pièce de Moreira en tant que dramaturge et metteur en scène a d’emblée été sélectionnée dans deux catégories du prix FEMSA (meilleur spectacle et meilleure scénographie). Son spectacle suivant, Escuro (2009), a obtenu 5 nominations pour le prix Shell 2011 et en a remporté trois : meilleur dramaturge, meilleure scénographie et meilleur costume (également nominé pour la meilleure mise en scène). En 2012, O Jardim, sa troisième production, a obtenu 19 nominations pour les prix brésiliens les plus prestigieux et a gagné deux prix Shell (meilleur dramaturge, meilleure scénographie), le prix du Governeur de l’État de São Paolo (meilleure spectrale de l’année), un prix APCA (Association des critiques d’art de São Paulo – meilleure mise en scène), deux prix de la Cooperativa Paulista de Teatro (meilleur dramaturge et meilleur spectacle). Qui plus est, O Jardim a été élu meilleur spectacle de théâtre des dernières années par plusieurs critiques. La production était aussi à l’affiche du HAU à Berlin, du festival international de théâtre Santiago a Mil au Chili et du festival Ervaar Daar Hier aux Pays-Bas. Sa dernière production en date fait l’objet d’une triple sélection pour le prix Shell (y compris dans la catégorie meilleur metteur en scène). À l’heure actuelle, Moreira travaille au nouveau projet de Cia Hiato, 02 Fictions.

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