Utama, Every Name In History Is I

11.12.14/05>20:30, 13/05>18:00
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Obsédante, la question de la fabrique de la vérité. Surtout quand il s'agit de l'histoire collective de tout un pays affligé d'amnésie. Singapour vit longtemps son origine attribuée à un grand fondateur nommé Sir Stamford Raffles, agent colonial de l'East India Company. Il est pourtant un autre fondateur, pré-colonial et mythique : Utama. Formé à l'histoire de l'art, Tzu-Nyen Ho se plaît à ébranler les acquis, retouchant les grands classiques de la peinture asiatique et occidentale à l'ordinateur. Utama fait suite à ces significatives manipulations sous la forme d'une conférence ponctuée d'images, certifiées ou falsifiées. Vu de l'Orient, un regard acerbe et ironique sur les maquilleurs d'identités et d'Histoire.

Door en met:

Tzu-Nyen Ho

Montage:

Jason Soo

Productie leider:

Mark Chua

Cinematografie:

Amos Wong

Muziek:

George Chua

Klank:

Vincent Yap

Vervoer:

Desmond Loh

Rekwisiet:

Kai and Saad

Productie:

The Substation Gallery (Singapore)

Presentatie:

Kaaitheater, KunstenFESTIVALdesArts

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Utama, Every Name In History Is I

Sang Nila Utama est le premier roi mythique des Malais, et le fondateur, avant les colons, de Singapour - c'est lui qui a donné son nom à la ville. Singa renvoie au lion et Pore ou Pura signifie ville en malais. On dit que ce nom provient de la rencontre de Utama avec la créature majestueuse sur les rives de Singapour, vers le 12e ou 13e siècle, bien qu'une grande incertitude règne quant à la véracité de ce récit, puisque le lion n'est pas une espèce indigène dans l'environnement écologique de Singapour. En fait, l'identité d'Utama lui-même est souvent mise en doute par beaucoup d'historiens modernes, « rationnels ».

A Singapour aujourd'hui, le personnage d'Utama s'est peu à peu effacé de la conscience collective dans la mesure où l'histoire ne semble commencer qu'avec l'arrivée du « fondateur » colonial britannique de Singapour - Sir Thomas Stamford Raffles, employé de la Compagnie des Indes Orientales. Aujourd'hui, le nom de « Raffles » recouvre le statut symbolique d'une classe, d'un prestige et du pouvoir, tout comme le visage de « Raffles » s'est gravé dans la mémoire collective par la présence d'un réseau de machineries génératrices d'images.

Utama - Every Name in History is I tente de convoquer le « fantôme » d'Utama pour faire pression sur le discours historique existant, dominant. Ce « retour » à Utama n'est pourtant pas un retour à une origine singulière, essentialiste ou unifiée. Car Tzu Nyen le montre, au lieu d'un Utama singulier, il y a une multiplicité d'identités possibles, une folle prolifération de noms. C'est cette ambiguïté au cœur de l'ontologie que le projet affirme en tant que possibilité d'auto-invention.

Cette entreprise ardue de donner naissance à son propre « père » recourt à une foule hétéroclite de personnages dispersés dans le temps et les cultures. Jules César, le grand navigateur eunuque chinois, l'Amiral Cheng Hoe, Vasco de Gama, Christophe Colomb, le Roi David, le Roi Salomon, Alexandre le Grand,... comptent au nombre des personnages qui apparaissent à divers moments dans cette histoire.

Utama - Every Name in History is I qui a débuté sous forme d'installation contenant vingt tableaux et un court-métrage de 22 minutes était une méditation sur la relation dialectique entre la peinture et le cinéma, l'image fixe et l'image mobile. Ho Tzu-Nyen a pris le parti de transformer tout le projet en une lecture et une présentation vidéo d'une heure et demie. Dans cette performance-lecture-screening, les tableaux réels sont remplacés par des projections d'images, tandis que l'expérience spatiale de l'installation est transformée en une image mentale qui doit être transmise verbalement. Pour le moment, Tzu-Nyen considère la forme de l'installation d'Utama comme un fossile duquel la forme de la lecture peut être ressuscitée - « en direct », immédiate, logique et économique.


The Footnote Artist
Le critique d'art Lee Weng Choy à propos de Ho Tzu Nyen

Ho Tzu-Nyen est un artiste de la « note en bas de page » - il construit des narrations sous-jacentes ou alternatives qui cadrent les histoires (artistiques) de Singapour dans une perspective différente, il les ouvre à la révision et au débat, aux contextes interrogateurs, aux influences, mais il ne le fait jamais de façon définitive ni exhaustive, et avec une bonne dose d'ironie.

Bien que Tzu-Nyen ne l'ait jamais déclaré de façon explicite, je suggérerais qu'il y ait un sens de devoir moral dans l'histoire de l'art, en particulier et dans l'histoire en général, auquel il pense ne pas pouvoir échapper. Quand Tzu-Nyen dit : « L'activité qu'est la peinture ne commence jamais sur une toile propre, une toile est toujours marquée par les traces de tous les autres tableaux déjà créés, peuplée pour ainsi dire par une légion d'images, de conventions et de clichés tout faits. Terré dans son studio, le peintre n'est jamais solitaire ; il est perpétuellement hanté par les noms de chaque peintre dans l'histoire. »

Les tableaux utilisés pour l'installation Utama ont l'air « ancien », Tzu-Nyen a imité la manière de la peinture européenne du 18e et du 19e siècles. Les sujets de ses portraits sont des figures historiques, représentées par les acteurs dans le film. Leur relation les uns aux autres ont été (re)cadrée par la narration du film : les tableaux étaient des films stills-cum-paintings, et le film, une image painting-cum-moving.

La technologie digitale a donné leur apparence aux tableaux. Il s'est approprié des images de chefs-d'œuvre européens, les a imprimées et a peint dessus, ce qui a pour effet final de donner l'impression que les tableaux ont été intégralement peints. Mais Tzu-Nyen n'a pas l'intention de tromper son public. Son but est de générer l'ambiguïté, d'entretenir le doute sur l'authenticité de la peinture. La question n'est pas de savoir si ces œuvres d'art sont des fausses, mais bien : quel est leur statut en tant que tableaux ?
Pareillement se pose la question de l'existence et du statut d'Utama.

Utama est une création consciente de l'image qu'elle dégage - mais pas auto-indulgente - c'est-à-dire consciente du pouvoir de séduction du film et de la peinture. On pourrait dire que le film fonctionne par le charisme et la peinture par l'aura. L'aura implique la reconnaissance révérencielle, parfois extatique, d'une valeur culturelle supérieure ; le charisme se rapporte aux pouvoirs attractifs des personnalités, ou plutôt de leurs images. Le charisme et l'aura contribuent tous deux à mystifier la source de leur pouvoir. Tzu-Nyen déballe ou démystifie ces processus de séduction mais il ne les sape pas. Ou du moins peut-on quitter Utama en sachant que le désir des origines, en ce qui concerne l'histoire nationale, l'originalité d'œuvres d'art, est une illusion, mais on sort avec le plaisir d'avoir été en « présence » de l'œuvre d'art.

Le précédent ne devient antérieur
que lorsque l'avenir se l'approprie, sous forme de souvenir :
il ne peut être une source qu'avec effet rétroactif.

Norman Bryson, historien de l'art.

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Ho Tzu-Nyen a brillamment terminé ses études à l'Université de Melbourne en 2001. Déjà en tant qu'étudiant, ce jeune plasticien de Singapour collectionnait les prix. Sa première exposition individuelle s'est tenue à Singapour en 2003 : Utama, Every Name in History is I. Cette exposition se composait d'un film, d'un ensemble de 20 peintures et d'une installation, que l'on a pu revoir à la biennale de Sao Paulo (2004) et à la triennale de Fukuoka en 2005. La partie filmée de l'exposition a été projetée dans plusieurs festivals de cinéma ; le critique Alexis Tioseco l'a distingué comme étant un des trois meilleurs court-métrages de 2004. Quant à la lecture-performance qui a résulté de ce projet, elle a voyagé à Londres, Berlin et Bangkok. En 2004, les peintures de Tzu-Nyen ont figuré dans l'exposition Process as Painting - Re-evaluating Painting à l'Institut des arts contemporains de Singapour et ont été exposées à Manille. In 2005, il a réalisé 4 x 4 - Episodes of Singapore Art, un projet à grande échelle conçu autour de 4 court-métrages sur 4 œuvres d'art de 4 différentes époques et disciplines. Tzu-Nyen écrit également des textes sur l'art publiés dans des catalogues ou des revues et est chercheur à l'Université nationale de Singapour ; en tant qu'artiste, il est lié à Substation, un centre d'art interdisciplinaire indépendant de Singapour.

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