Time and Spaces: The Marrabenta Solos

La Raffinerie

11, 12, 15/05 – 20:30
POR > NL / FR
1h

Fondateur de la première compagnie de danse contemporaine du Mozambique, Panaibra Gabriel Canda fait partie de ces artistes qui oeuvrent au développement d’une création chorégraphique autonome en Afrique. Avec le très beau Time and Spaces : The Marrabenta Solos , il nous présente un spectacle qui déconstruit les représentations culturelles d’un corps africain « pur ». Depuis son independence arrachée au Portugal en 1975, le Mozambique a été le terrain de déchirements sociaux et politiques qui ont vu un modèle communiste inflexible progressivement céder la place à une fragile démocratie. La marrabenta, forme musicale née dans les années 1950 d’un mélange d’influences locales et européennes, porte cette histoire complexe. Accompagné d’un guitariste, Panaibra Gabriel Canda danse et parle le corps africain d’aujourd’hui. Un corps post-colonial, pluriel, qui a absorbé les idéaux du nationalisme, de la modernité, du socialisme et de la liberté d’expression. Son propre corps…

Chorégraphe, performeur, réalisateur
Panaibra Gabriel Canda

Musicien, performeur, compositeur
Jorge Domingos

Assistant dramaturgie
Rita Natalio

Lumières
Myers Godwin

Costumes
Mama Africa & Lucia Pinto

Photographe
Arthur Fink

Support administratif
Jeremias Canda

Musique structurée et inspirée par
Marrabenta (musique des compositeurs Mozambiquains) & Povo que lavas no rio door Amalia Rodrigues (composé par J. Campus)

Importants compositeurs de marrabenta analysés

Fany Trio, Fany fumo, Gatika, Albino Mandlaze, Xidiminguana, Feliciano “Pachu” Gomes

Présentation

Kunstenfestivaldesarts, Charleroi/Danses – La Raffinerie

Production

CulturArte (Maputo)

Coproduction

Sylt Quelle Cultural Award for Southern Africa 2009 – Goethe Institut Johannesburg, VSArts NM

Avec le soutien de

Kunstenfestivaldesarts, Bates Festival, Panorama Festival

Merci à

Jesse Manno, Dan Minzer, Leah Wilks, Cynthia Oliver, Elsa Mulungo, Gabriel Canda, Jorge Canda and Timoteo Canda

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1.
Qui se promène aujourd’hui à travers les rues de Maputo peut difficilement s’imaginer à quoi ressemblait la ville il y a quarante ans. Tous ces beaux bâtiments modernistes – souvent dans un état précaire mais de plus en plus rénovés – et toutes ces larges avenues qui sillonnent une ville où il fait bon vivre ont été autrefois construits par et uniquement pour le colonisateur portugais. Sur YouTube, on peut trouver des images de la vie à Maputo avant 1974, où l’on aperçoit des esplanades, des plages, des piscines, des clubs de sport, de larges avenues et des étalages attrayants, mais très peu de visages noirs.

Même si le Mozambique d’avant 1974 était moins pervers et néfaste pour la population que le régime extrême de l’Apartheid, de fait, cela revenait à peu près au même. Panaibra Gabriel Canda n’a pas de souvenirs précis des conversations avec ses parents, ou entre eux, à propos « du Portugais », mais il se souvient clairement que la période coloniale était marquée par ce qu’il appelle « un manque d’accès ». De nombreux lieux de la ville étaient en effet inaccessibles aux Mozambicains noirs, ainsi que de multiples services et produits et bien entendu beaucoup de possibilités professionnelles.

Après l’indépendance et pendant les 16 années de guerre civile, cet accès est demeuré des plus compliqués. Au milieu des années 80, le père du jeune Panaibra Gabriel Canda, qui avait 12 ans à l’époque, décide d’émigrer en Afrique du Sud malgré l’apartheid parce qu’il espère pouvoir y travailler dans une mine (à ce jour, plus d’un million de Mozambicains travaillent toujours dans les mines d’Afrique du Sud). C’est à ce moment que le père de Panaibra Gabriel Canda sort de la vie du garçon, dont la maman va désormais assurer seule l’éducation.

Il se souvient surtout des sons de son enfance : son père qui jouait sans arrêt à la guitare et chantait, seul ou avec des musiciens venus lui rendre visite, et sa maman qui passait sa vie derrière sa machine à coudre. Un mélange très spécifique que celui des sonorités musicales paternelles et la monotonie de la machine maternelle. Son père jouait souvent en solo, mais avec des groupes aussi. La marrabenta est une forme musicale dont la grande percée s’est opérée au cours des dernières décennies avant la guerre d’indépendance. Selon Panaibra Gabriel Canda, cela est dû à la combinaison du style accessible et festif de cette musique et de son potentiel à exprimer une critique sociale dans une langue locale – jamais en portugais. D’autres styles plus anciens étaient également très traditionnels sur le plan formel, et le colonisateur les voyait d’un mauvais œil quand il ne les interdisait pas tout simplement. La marrabenta a gardé ses rythmes africains, mais est jouée sur des instruments occidentaux. Cela fait que des blancs l’appréciaient et l’écoutaient dans des clubs et des concerts. C’est ainsi qu’elle a pu survivre et devenir un véhicule important de critique sociale : une expression artistique offrant un exutoire aux artistes dans un contexte d’oppression.

2.
Panaibra Gabriel Canda voit un parallèle entre son œuvre et la fonction de la marrabenta. Il est aujourd’hui question d’une autre forme d’oppression, à savoir l’injustice et l’abus de pouvoir d’une élite corrompue. Telle est la réalité à laquelle fait face le citoyen mozambicain contemporain Panaibra Gabriel Canda.

Ce qui le préoccupe cependant est l’immobilisme et la vision étriquée et à court terme de la société mozambicaine. Il considère l’innovation comme essentielle. Quand il réalise un spectacle comme The Marrabenta Solos, il sait que 95% du public ne sera pas mozambicain, ni même africain. Au Mozambique, en dehors du carcan de la tradition, la danse est peu acceptée en tant que forme d’expression. Ce qui n’a pas empêché Panaibra Gabriel Canda de travailler depuis plus de 15 ans avec de jeunes danseurs et de mettre l’accent sur l’innovation. Il leur montre comment réaliser, en dehors du carcan de la tradition, des projets auxquels les jeunes Mozambicains peuvent s’identifier plus fortement. Cela vaut d’ailleurs pour toutes les disciplines artistiques selon lui, pour la musique aussi. Jorge Domingos, le guitariste qui accompagne Panaibra Gabriel Canda sur scène, est le fils d’un célèbre musicien de marrabenta. Il ressent la même nécessité et souhaite également présenter une forme d’art qui réponde à la complexité du Mozambicain du XXIe siècle. Ce spectacle traite-t-il d’une crise identitaire ? Ou s’agit-il plutôt de l’œuvre d’un artiste très conscient de la multiplicité de son identité ? Panaibra Gabriel Canda affirme qu’il s’agit au fond d’une contestation de la disparité entre les puissances dominantes et les individus et du fait que la société ne comprend ni n’admet les êtres humains dans toute leur complexité et leurs nuances.

Amália Rodrigues est un exemple. Elle est la personnification de la psyché portugaise, et donc anti-mozambicaine, tant sur le plan de la forme que du contenu – dans la mesure où les psychés portugaise et mozambicaine peuvent être considérées comme antinomiques. En même temps, dit Panaibra Gabriel Canda, en tant qu’enfant du Mozambique post-colonial, il est empreint d’influences portugaises, en matière de langue, de culture, etc. Il ne peut pas le nier. La culture portugaise fait partie intégrante de lui. Et il a beau tenter de danser à l’encontre de la musique d’Amália, il ne peut pas se défaire de la beauté de cette musique, qu’il choisit alors de s’approprier.

3.
Bien que son public soit principalement occidental, Panaibra Gabriel Canda sait qu’il ne réaliserait pas un spectacle différent pour un public à majorité mozambicain. Il y a une universalité dans son enjeu, tout aussi reconnaissable pour un public du Nord que du Sud. Chacun verra, dit-il, que lorsque je me sers de matériau traditionnel de danse, je ne le fais pas pour célébrer mes racines mozambicaines. Il évoque très intentionnellement une sorte de tension, un malaise existentiel, dans lesquels sa propre histoire et sa personne sont bien plus importantes que l’histoire du matériau de danse. Cette fascination et le respect de la personne derrière l’artiste se traduisent de manière très explicite dans la relation entre Panaibra Gabriel Canda et le musicien. Panaibra Gabriel Canda éprouve une affection toute particulière pour musiciens qui se profilent dans toute leur fragilité et leur non-conformisme – et sa relation, ou plutôt à l’absence de relation avec son père joue un rôle crucial dans cette sensibilité. Dans l’un de ses spectacles précédents, il a travaillé avec le saxophoniste Orlando da Conceição. Il entretient en outre un lien très intense avec le guitariste et chanteur rebelle Chico António.

4.
Au mois de mars, The Guardian a publié un article sur les changements importants que l’on a pu observer au Mozambique ces dernières années. Ainsi, d’importantes réserves de gaz ont été découvertes au large du Mozambique. Par ailleurs, des investisseurs brésiliens sont en train de faire construire des infrastructures de transport dans la province de Tete, une région particulièrement riche en mines de charbon qui pourrait bientôt transformer le pays en plus grand exportateur de charbon au monde.

Comment s’annonce du reste l’avenir du Mozambique, après le colonialisme, le communisme et la prétendue démocratie ? Selon Panaibra Gabriel Canda, la liberté de la presse a progressé, surtout depuis l’assassinat du journaliste d’investigation Carlos Cardoso en 2000. Mais une grande partie de la presse est aux mains de groupes privés, qui sont souvent de connivence avec les autorités publiques. Les intérêts de ces élites prennent en général le dessus sur ceux des citoyens ordinaires. Le pays demeure l’un des plus pauvres au monde et les classes moyennes ont de plus en plus de mal à s’en sortir, constate Panaibra Gabriel Canda. Les prix s’envolent, avec pour conséquence que même avec un emploi à temps plein, les habitants ne peuvent plus se permettre un logement en ville. Les prix des denrées alimentaires ont aussi beaucoup augmenté au cours des dix dernières années. Et il va de soi que si la classe moyenne a du mal à joindre les deux bouts, la majorité de la population fait face à bien plus de misère encore et que la plupart des citoyens vivent sous le seuil de pauvreté. Cela résulte en une « élitisation » de la société, à l’instar de l’Angola, où une frange infime de la population accumule des fortunes colossales et s’arroge le monopole de l’accès aux services et produits, comme avant l’indépendance.

Panaibra Gabriel Canda voit dans cette situation un rôle très spécifique pour l’artiste : il lui faut être une voix alternative, comme celle de la Marrabenta il y a un demi-siècle.

Jasper Walgrave, Johannesburg, 2 avril 2012

Traduit par Isabelle Grynberg Back to top

Panaibra Gabriel Canda est né à Maputo. Il fait des études artistiques, incluant le théâtre, la musique et la danse. Il suit ensuite une formation supplémentaire en danse contemporaine à Lisbonne et à Lewiston (Maine, US) et commence à développer ses projets artistiques en 1993. En 1998, il fonde la compagnie CulturArte avec laquelle il élabore de multiples projets artistiques, incluant des créations, des présentations et des ateliers en vue d'encourager le développement de la scène locale de la danse. Il engage aussi des collaborations avec des artistes en Afrique du Sud et en Europe, ainsi qu'avec des artistes d'autres disciplines. Il présente ses œuvres en Afrique, en Europe, aux États-Unis et en Amérique latine. Certaines lui ont valu des récompenses, notamment dans le cadre des Rencontres chorégraphiques africaines à Paris en 2006, puis le ZBK Patronage Prize à Zurich en 2008, et le prix allemand d'encouragement, le Sylt Quelle Cultural Award for Southern Africa, en 2009.

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