The Dark Ages

Théâtre National

2h
DE / Bosnian / Serbian > FR / NL

23/05 – 20:00
24/05 – 20:00
25/05 – 20:00

Que deviennent ceux dont le pays et les croyances s’écroulent ? Sur quelles fondations l’Europe est-elle bâtie ? The Dark Ages est le deuxième volet de La Trilogie de l’Europe de Milo Rau. Le metteur en scène suisse y dirige cette fois son regard sur l’unification de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale : de la chute du Troisième Reich (1945) au siège de Sarajevo (1995). Des acteurs originaires d’Allemagne, de Russie, de Serbie et de Bosnie partagent des récits personnels sur le déracinement et la dispersion, le départ et l’arrivée, la capitulation et l’espoir. La musique est signée par Laibach, un groupe slovène culte qui mêle des éléments du réalisme socialiste à la culture pop. Tout comme dans The Civil Wars, spectacle qui a marqué le Kunstenfestivaldesarts en 2014, les gros plans biographiques de The Dark Ages composent le tableau intime d’un continent qui a volé en éclats à de nombreuses reprises. Une psychoanalyse politique de notre temps, d’une brûlante actualité.

Concepte, textes & mise en scène
Milo Rau

Textes & performance
Sanja Mitrović, Sudbin Musić, Vedrana Seksan, Valery Tscheplanowa, Manfred Zapatka

Dramaturgie
Stefan Bläske, Sebastian Huber

Scénographie & costumes
Anton Lukas

Caméra & réalisation vidéo
Marc Stephan

Musique
Laibach

Assistants dramaturgie
Lucia Kramer, Rose Reiter

Assistant réalisation
Jakub Gawlik

Traduction
Marija Karaklajić

Recherches
Stefan Bläske, Mirjam Knapp

Manager production
Mascha Euchner-Martinez

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Théâtre National de la Communauté française

Production
Residenztheater (Munich)

En coopération avec
Milo Rau/International Institute of Political Murder (IIPM)

Avec le soutien de
Pro Helvetia

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« Chacun tue ce qu’il aime »
Entretien avec Milo Rau

Dans The Dark Ages, les biographies des acteurs sont au centre, comme c’était déjà le cas du 1er volet de votre trilogie européenneThe Civil Wars. Pourquoi cette approche privée d’un sujet politique ?
Le format que j’ai élaboré pour la Trilogie de l’Europe est d’une sobriété et d’un statisme tout à fait banals : l’histoire mondiale racontée depuis la perspective d’expériences privées. Les cinq interprètes parlent de moments très personnels et parfois très sombres de leur vie. Mais il ne s’agit pas à proprement parler de leurs biographies, ce sont plutôt des anecdotes de leur vie et de leur travail, qui illustrent de façon exemplaire les changements intervenus dans la société européenne des 25 dernières années – et même des 70 dernières années dans le cas de Manfred Zapatka, dont les souvenirs remontent jusqu’à 1945. Ce qui veut dire qu’on entend cinq individus particuliers, mais en même temps ce sont des figures qui nous représentent tous, qui représentent « l’Europe » et l’être humain en soi. C’est aussi pour cette raison que j’ai conçu The Dark Ages comme un drame classique : 5 actes avec des titres allégoriques tels que « Les suppliantes » ou « Essai sur le mal ». Le point de départ étant un cas spécifique, cinq vies spécifiques et, en fin de compte, tout à fait fortuites. Mais par le biais d’une formalisation rigoureuse – la scène pivotante, la structure en fugue et la situation de direct – elles acquièrent une dimension universelle.

Les acteurs sont originaires d’Allemagne, de Russie, de Bosnie et de Serbie. Quel rôle la nationalité joue-t-elle dans The Dark Ages ?
L’année 2015 marque l’anniversaire de deux ruptures historiques : la fin de la 2e Guerre mondiale en 1945 et le génocide de Srebrenica en 1995. La première date renvoie à la victoire sur l’Allemagne nazie et à la naissance de l’Europe post-nationaliste, la seconde au regain foudroyant du nationalisme après l’effondrement du bloc de l’Est. L’action de The Dark Ages se tisse à partir de ces deux ruptures historiques, qui sous-tendent les biographies de tous les acteurs et les déterminent sur le plan existentiel. Sur quelles fondations l’Europe s’est-elle construite ? Que signifie être Serbe, Allemand, Bosniaque, Russe ? Les grands thèmes sociétaux de notre temps se reflètent dans les biographies des acteurs : déracinement, fuite, reconstruction, absence existentielle et idéologique d’un chez soi – et aussi, sur un mode quasi fantomatique, les grands thèmes tragiques du « mal » et de la justice impossible.

À l’exception de Sudbin Music, tous les narrateurs sur scène sont des acteurs professionnels. Et en tant qu’activiste des droits de l’homme, auteur et politicien, même Music est un acteur expérimenté. Quel rôle le métier de narrateur joue-t-il dans la pièce ? Peut-on encore parler – comme pour la compagnie Rimini Protokoll – d’« experts du quotidien » ?
Comme pour The Civil Wars, la particularité de cette constellation réside évidemment dans le fait qu’en tant que performeurs professionnels, les narrateurs ne sont pas seulement des spécialistes de leur vie, mais aussi de l’art de raconter. The Dark Ages est autant une pièce sur la narration que sur ce que les soi-disant « grands récits » font ou ont fait de nous – raison pour laquelle un côté de la scène est devenu un de ces pupitres d’orateur classiques que nous avons rencontrés à diverses reprises pendant nos recherches. Ainsi, la performeuse Sanja Mitrovic par exemple doit faire face à l’étiquette de « méchante Serbe », Music ou Seksan se désespèrent de l’hypocrisie du culte des victimes que l’Europe a instauré vis-à-vis de la Bosnie. Quant au récit de Zapatka, il exprime une douleur fantôme très répandue, le vide utopique du miracle économique allemand. Bref : nous avons une constellation d’acteurs qui est tout aussi déterminante que problématique pour leur « nationalité » respective – et eux, chacun pour soi et dans leur style très personnel, sont devenus des spécialistes de cette sorte de crise existentielle permanente.

Dans le trailer de la pièce, vos acteurs citent Shakespeare. Pourquoi ?
Le « mal » existe-t-il, et si oui, y a-t-il une justice s’il nous arrive quelque chose de mal ? Voilà des questions centrales de The Dark Ages. Quant à Hamlet : pendant les répétitions, c’était carrément inquiétant de voir comment des scènes de la pièce de Shakespeare revenaient à nos acteurs, presque une à une, comme des souvenirs authentiques. Music tenait effectivement le crâne de son père dans la main ; lors de sa tournée Heiner Müller, Tscheplanowa « parlait » avec l’image vidéo de son mentor récemment décédé, Dimiter Gotscheff. Par ailleurs, Hamlet est pour moi l’incarnation de l’incapacité de lâcher prise. « Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark » : Hamlet réclame justice pour son père, mais personne ne veut plus entendre parler de son histoire. Il doit se calmer, s’intégrer, mais ne peut lâcher le passé, tout comme nos interprètes. The Dark Ages est une pièce sur la condition d’apatride, sur une arrivée sans cesse retardée et finalement impossible dans la « nouvelle Europe », sur l’incapacité d’oublier.

La musique de The Dark Ages est signée par le groupe slovène Laibach. Comment en êtes-vous arrivés à cette collaboration ?
Ce qui m’intéresse, c’est qu’au cours de sa carrière ce groupe a reproduit l’histoire de la Yougoslavie, et aussi celle de l’Europe. Dès avant le tournant, ils ont fait des tournées en Europe et dans le bloc de l’Est, ils ont publié des albums très critiques sur le projet de l’UE et abordé des questions sur l’identité et les États dans pratiquement tous leurs projets – une fois, ils sont allés jusqu’à fonder eux-mêmes un État. Mais le plus intéressant, c’est que Laibach ne s’est jamais présenté dans le rôle des citoyens bien-pensants ou, comme Kraftwerk, aussi un groupe culte, en se targuant d’être une oeuvre d’art quasi post-humaine, mais toujours dans le rôle classique des « Pathetiker » de la vieille Europe. Leur bandeson pour The Dark Ages obéit au principe du grandiose wagnérien, antithèse absolue de l’intimité de la mise en scène : c’est l’hymne à la fois méchant et mélancolique qui accompagne les récits des acteurs, dans lequel se fait sentir le cauchemar collectif de cette Europe se réunifiant allègrement sur les ruines de la 2e Guerre mondiale et les charniers de la guerre civile yougoslave. Il est donc tout à fait logique que le leitmotiv de la bande-son de The Dark Ages, qui se réfère à différentes époques et styles historiques d’Europe, s’appuie sur une citation de Shakespeare adaptée par Oscar Wilde : « Chacun tue ce qu’il aime ». Le vieil homme doit disparaître pour que puisse vivre l’homme nouveau, disait-on dans le fascisme et le communisme. Or ceci s’applique également à la nouvelle Europe. Ce qui est bête, c’est que nous faisons tous encore partie de l’ancienne collection.

The Dark Ages est le deuxième volet de la Trilogie de l’Europe de Milo Rau, un voyage intime dans les âmes de l’Europe en cours de réunification. Le premier volet, The Civil Wars (2014) était consacré à l’Europe de l’Ouest et à la question des origines de la décomposition sociale et de l’extrémisme. Le troisième volet, Empire (première décembre 2015, Schaubühne Berlin) se penchera sur les effets de la politique économique européenne en Afrique.

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Milo Rau (1977) est né à Berne. Il a fait des études de sociologie, de langue et littérature allemande et romane à Paris, Zurich et Berlin avec pour professeurs, entre autres, Tzvetan Todorov et Pierre Bourdieu. Dès 1997, il entreprend ses premiers voyages de reportages et se rend ainsi au Chiapas et à Cuba. À partir de 2000, il écrit dans le quotidien Neue Zürcher Zeitung et en 2003, il s’attaque à l’écriture dramatique et la mise en scène, aussi bien en Suisse qu’à l’étranger. En 2007, Rau fonde la maison de production de théâtre et de cinéma, International Institute of Political Murder (IIPM), qu’il dirige toujours à ce jour. Récemment, ses œuvres théâtrales et filmiques ont été à l’affiche des plus prestigieux festivals nationaux et internationaux, dont le Kunstenfestivaldesarts, les Berliner Theatertreffen, le Festival d’Avignon, le Zürcher Theater Spektakel, le Noorderzon Performing Arts Festival à Groningue, le Festival TransAmériques, les Wiener Festwochen et le Radikal Jung Festival, où il a obtenu le prix de la critique pour la mise en scène. Outre ses œuvres scéniques et filmiques, Milo Rau enseigne la mise en scène, la théorie culturelle et la sculpture sociale dans différentes universités. Ses productions, campagnes et films (y compris Montana , The Last Hours of Elena and Nicolae Ceausescu , Hate Radio , City of Change , Breivik’s Statement , The Moscow Trials , The Zurich Trials , The Civil Wars et The Dark Ages ) ont tourné dans plus de 20 pays à travers le monde. En 2014, Milo Rau s’est vu décerner, entre autres, le Prix du Théâtre suisse, le Prix des Aveugles de Guerres pour le meilleur audiodrame (pour Hate Radio ), le Prix spécial du Jury du Festival du Film allemand (pour The Moscow Trials ) et le Grand Prix du Jury du Festival triennal allemand Politik im Freien Theater (pour The Civil Wars ). Son essai philosophique What is to be done. Critique of the Postmodern Reason (2013), devenu un véritable succès de librairie, a été primé comme le meilleur ouvrage politique de l’année par le quotidien allemand Die Tageszeitung , tandis que sa pièce The Civil Wars a été sélectionnée parmi les cinq meilleures pièces de théâtre de 2014 par la commission d’experts de la télévision publique suisse. Le quotidien belge La Libre Belgique a récemment qualifié Milo Rau de « metteur en scène le plus sollicité d’Europe » et l’hebdomadaire allemand Der Freitag évoque « le metteur en scène le plus controversé de sa génération ».

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