sx.rx.Rx

23.24/05>20:30, 25.26/05>18:00
FR>SUBTITLES NL
1H15

Stupéfaite fut-elle, en découvrant les écrits de Samuel Daiber, fugueur dès l'adolescence, interné pour cause de résistance aux conventions, déchu de tout. Dramaturge et philosophe, Patricia Allio se passionne pour l'art brut à la manière de Dubuffet : comme « l'expression d'une insurrection ». Elle porte son choix sur une lettre manuscrite que Daiber adresse à son médecin en 1954. « Sa langue re-rythmée nous parle de notre propre enfermement dans le langage. » Une écriture comme étrangère et pourtant familière, (dés)articulée de pulsions graphiques, de déformations phonétiques, de néologismes, « une écriture vocale qui attendait un corps. » Un acteur, un espace, la lumière...

Texte:

Samuel Daiber

Mise en scène:

Patricia Allio

Avec:

Didier Galas

Vidéo:

Guillaume Robert

Scénographie:

Béatrice Houplain

Live music:

Core Dump

Lumière:

Joël L'hopitalier

Production:

Association LABRI (Rennes)

Coproduction:

KunstenFESTIVALdesArts

Avec le soutien de:

Théâtre National de Bretagne (Rennes), La Fonderie (Le Mans), La Ferme du Buisson (Marne-la-Vallée), La Fondation Cartier pour l'art Contemporain (Paris), l'Association Française d'Action Artistique (Paris), le DICREAM (Paris), KunstenFESTIVALdesArts

Remerciements à:

La Collection de l'art brut

Présentation:

Théâtre Les Tanneurs, KunstenFESTIVALdesArts

Back to top

Patricia Allio à propos de la germination de sx.rx.Rx

KFdA - Quel est le détail vécu, lu ou vu qui a déclenché l'idée de votre création ?

Patricia Allio - La lecture, en août 2000, des lettres « asilaires » de Samuel Daiber dans le livre noir Écrits bruts, en particulier le passage « l'Home, La Feme L'Enfant Chassent L'Home Fort. La Feme Faible L'Enfant Fou.s.x.rx.Rx..Le Fils de l'Home La Fille de la Feme. Le Fil de l'enfant chachassent Le Fils de l'Home Fort. La Fille de la Feme Faible, le Fil de l'enfant Fou. s.x.rx.Rx : -etc s.x.rx.Rx ».

KfdA - Puisque votre projet prend pour point de départ une écriture, qu'est-ce qui a motivé le choix de cet auteur ?

P.A. - Je crois qu'une écriture nous appelle et nous transperce comme un être. Certaines langues nous animent, nous réaniment, et nous sortons alors d'une lecture transfigurés et énamourés. Dans une œuvre, on rentre toujours par un rythme, un mot, une phrase, qu'on incorpore et qui devient une ritournelle, une vision obsédante. À travers cette suite filiale folle de Samuel Daiber, c'est le fil de l'enfant fou que j'ai tissé, pas si loin de l'enfant suicidaire du film Allemagne année zéro, réalisé dans ces mêmes années par Rossellini. Cette lettre de 1954 m'est apparue de plus en plus comme un poème tragique moderne où dans la langue travaillent, en la déconstruisant, des couches de mémoire : langue immémoriale du milieu du XXe siècle, écho des brisures de l'histoire individuelle et collective, qui ne peut s'exprimer que par le saccage de la langue maternelle. Langue de la catastrophe, toute secouée, toute brisée, en lutte avec le « muetisme », proche du « charabié » d'Antonin Artaud. Errance biblique où résonnent les psaumes de David, les plaintes dans Ordet de Dreyer ou les lamentations des amants séparés dans le Purgatoire de Dante. Le fil de l'enfant fou a rejoint mon obsession onirique du labyrinthe, renforcée par la découverte et l'étude minutieuse de la langue manuscrite, qui m'ouvrit alors au palimpseste et me transforma en herméneute avec l'équipe de sx.rx.Rx.

KfdA - Comme il s'agit d'une écriture non théâtrale, comment la traitez-vous pour qu'elle devienne langue de théâtre ?

P.A. - La « langue de théâtre » n'existe pas en soi, mais seulement pour « j'ouir », pour reprendre le bon mot de Carmelo Bene. Si le théâtre a bien à voir avec sa racine grecque theatron, dérivée de thea, il désigne l'action de regarder, la contemplation et, par dérivation, il est aussi le lieu d'où l'on voit, alors il faut s'attacher à faire visionner la langue, c'est-à-dire à faire voir mais aussi entendre l'écriture. Ce qui doit devenir indissociable. Daiber est un hors-la-loi de la littérature qui nous prie de lire ce qu'il ne parvient « pointement à écrire ». J'ai pris ce commandement à la lettre, si j'ose dire, en adoptant le point de vue de l'écriture en train de se faire, c'est-à-dire du processus. L'incorporation et l'actorialisation de cette langue insensée par Didier Galas participe de la théâtralisation qui questionne les frontières de l'irreprésentable comme de l'innommable. De plus, du fait même que Daiber écrive du point de vue des morts, puisqu'il demande à être ressuscité, « ressuscitadé, ressuscitationné », elle est naturellement langue de théâtre... ce dernier n'a-t-il pas en effet pour fonction essentielle de tisser les liens entre le visible et l'invisible ? Les morts et les vivants ? Qu'est-ce qu'un moi qui parle et se pense mort, sinon un damné ? D'où ça parle quand je ne suis plus là ? Tout ce que montrent admirablement les créations du Théâtre du Radeau...

KfdA - Quel est le fil rouge de votre adaptation scénique ?

P.A. - Le fil de l'enfant fou ! Le désert où s'expérimente la jubilation de l'écriture qui devient alors un véritable acte de résistance tourné contre toutes les forces oppressives qui le broient, une écriture qui s'inscrit à l'intérieur de la pulsion de mort. L'autre point, c'est le renversement ou le glissement du point de vue : faire en sorte que le spectateur se découvre sujet/objet d'observation, qu'il se sente peu à peu plus enfermé que l'auteur, par exemple en réalisant la pauvreté et l'étroitesse de son usage coutumier du langage. Le palimpseste, doublé d'un creusement perspectiviste, ainsi que le dispositif de la chambre chinoise du philosophe John Searle fonctionnent comme des « matrices » oniriques et esthétiques que je souhaite articuler davantage à un théâtre conçu comme un dispositif de haute surveillance.

KfdA - À quels moyens faites-vous appel ?

P.A. - Il faut traduire tout cela en termes d'espace et de temps, bien sûr. sx.rx.Rx joue beaucoup sur la rencontre du temps filmique et du temps de la représentation. Ce qui nourrit cette rencontre, outre la forme du palimpseste, ce sont aussi les réflexions sur le processus. Avec Béatrice Houplain, scénographe, et Guillaume Robert, plasticien et vidéaste, nous avons travaillé jusqu'à présent dans l'optique d'un espace camisole, en direction d'une représentation abstraite de l'espace schizophrénique. L'utilisation de la vidéo est centrale, ainsi que la création lumière de Joël L'Hopitalier. La création et le dispositif sonore quadriphonique de Core dump permettent d'intégrer les spectateurs dans ce monde démiurgique et d'articuler l'espace mental fantasmé de l'interprète avec l'espace de représentation. Je souhaite de plus en plus sortir de mon propre enfermement ( !) dans ce que Deleuze a appelé un espace strié (« point ligne rang position, lignel, rangel, positionel » comme dit Daiber), dont le modèle s'approche de la maille ou de deux séries de parallèles. Je voudrais désormais m'approcher d'un espace lisse, ouvert à la variation continue, où s'ouvrirait davantage le champ du jeu et de l'insolente folie, c'est l'endroit le plus juste pour rendre compte de ce qui se passe dans ce type d'écriture, cela engage nouvellement les liens de la pensée, du langage et du corps.

KFdA - Le projet s'inscrit-il littéralement ou métaphoriquement dans le contexte de société dans lequel vous vivez ?

P.A. - Nous vivons dans une société malade qui génère solitude et malheur, où les individus sont broyés et pour la plupart désespérés. Le langage s'est vu de plus en plus réduit à sa dimension fonctionnelle de communication, la société disciplinaire survit et coexiste avec une redoutable société de contrôle qui asservit les esprits et détruit le désir comme la raison d'être. Nous sommes emmurés individuellement et collectivement dans un monde préfabriqué. sx.rx.Rx interroge ces mécanismes de l'aliénation, en renversant l'approche maladive de la folie et en réactivant les liens de continuité entre la folie et la normalité. La folie créatrice est bien une expérience de liberté. En insistant sur la productivité de la folie et la reviviscence éprouvée grâce au pouvoir germinatif de la parole, sx.rx.Rx s'inscrit poétiquement et éthiquement dans une forme de résistance à une organisation sociétale mortifère.

KFdA - Qu'est-ce que vous détestez sur un plateau de théâtre ?

P.A. - Les acteurs qui crient ou déclament sérieusement, en particulier les acteurs français.
L'idéologie ou la bien-pensance, de gauche comme de droite, le pire étant le théâtre ouvertement humaniste. Ma prochaine création à partir de Blood and guts in high school de Kathy Acker s'appellera La vie est obscène, il faut l'interdire. La résistance est nécessairement par delà bien et mal.

KFdA - Qu'est-ce qui vous fait fondre ?

P.A. Quand on ne sait pas si c'est fini ou si ça a commencé, les mouvements imperceptibles, les révélations « épidermiques », les moments de perte où l'illimité se fait chair, toutes les sortes d'incertitude et de surprise.

KfdA - Quelle est la relation que vous souhaitez instaurer avec le public ?

P.A. - Ça a à voir avec l'émotion ambivalente, le doute, l'écart, la suspension, le paradoxe, j'aime l'image du théâtre comme salle de réanimation, mais il n'y a pas qu'un seul chemin, la caresse ou le murmure peuvent réanimer aussi bien que l'électrochoc.

KfdA - Quel est le rôle que doit idéalement jouer le théâtre pour vous dans une société contemporaine ?

P.A. - Maintenir ou créer des espaces-temps communs d'incertitude qui fissurent les représentations sédimentées de nous-même et du monde.

KfdA - Qu'appréciez-vous le plus dans la nature humaine ?

P.A. - Qu'elle n'existe pas... Vive la performativité !

Back to top

La metteuse en scène, écrivaine et dramaturge Patricia Allio (°1974) a une formation de philosophe. Elle a publié plusieurs ouvrages sur la dramaturgie et des articles pour des revues comme Mouvement et Friction. En 1999, elle a écrit Caninamente, un poème théâtral, présenté en lecture mise en scène au Campement Dromesko en juin 2004. Elle est également l'auteur d'une pièce, Dessous de table, d'un conte, La même maison, et d'une conférence burlesque, Habiter. En 2000, elle a fondé Larbi, une association de recherches sur l'art brut, sujet par ailleurs de sa thèse de doctorat. Dans ce cadre, elle a déjà organisé une exposition et un festival de cinéma. Un hommage à l'artiste « brut » Jean Grard est en chantier. Deux étapes préparatoires du projet sx.rx.Rx ont déjà été présentées, la première à la Fondation Cartier en avril 2004 (Soirées Nomades), la deuxième au Théâtre National de Bretagne en novembre 2004 (Festival Mettre en Scène). Fin 2006, Patricia Allio partira à New York pour y travailler à l'adaptation de Sang et stupre au lycée de Kathy Acker. La première étape de création est prévue à La Fondation Cartier en janvier 2007.

Back to top