Pression/Impro-Visé_2

19.22/05>20:30, 20.21/05>18:00
1H15

Un jeune chorégraphe né à Pointe Noire au Congo Brazzaville, installé à Dakar depuis 2000, pour qui le corps est un paysage contemporain qui, sans balayer ses racines africaines, s'agite de combats et de doutes actuels. Une quête : celle d'un langage personnel ni strictement traditionnel ni « occidentalement correct ». Impro-visé_ 2 confronte un homme et une femme, vierges de toute histoire, si ce n'est le vécu de leur corps, livré à la liberté de l'improvisation. Un espace, celui de leur rencontre, un territoire de connexions. Dans Pression , quatre solitudes en attente cherchent leurs marques dans l'espace, une gestuelle aiguë, fragmentée, abstraite, éprouvant les articulations, s'assurant des appuis tels d'étranges insectes. Sous la loupe, l'humain.

Chorégraphie:

Andréya Ouamba

Assistant:

Fatou Cissé

Avec:

Fatou Cissé, Pline Cleaned Mounzeo, Pierre Anani Sanouvi, Andréya Ouamba

Musique:

Abdoulaye Diakhaté et Andréya Ouamba / Richard Bona, Omar Bashir, Cie 1er Temps

Lumière:

Andréya Ouamba et Abdoulaye Diouf

Production:

Compagnie 1er Temps

Coproduction:

Tëbb ! Production, Association Kaay Fecc, Cabinet Geni et Sankalé, Ccf de Dakar, Ambassade de France à Dakar, KunstenFESTIVALdesArts

Présentation:

Théâtre 140, KunstenFESTIVALdesArts

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Dakar, mars 2006

KFdA - Quels furent les points de départ de vos deux chorégraphies présentées ici, Impro-visé_2 et Pression ?

Andréya Oumba - L'idée d' Impro-visé_2 est née à la faveur d'une demande que l'ONG Plan International m'avait adressée : préparer une chorégraphie qui ait pour thème les enfants de la rue à Dakar. D'abord conçue pour 4 danseurs, très ancrée dans ce thème, je l'ai retravaillée ensuite loin de tout réalisme, en duo avec Fatou, puis en solo. L'idée de Pression , elle, m'est venue en août 2002 lorsque j'étais en France à Toulouse et que je devais rentrer à Dakar où je n'avais aucune perspective de projet. Je venais de quitter Montpellier Danse. Là, lors de l'Atelier du Monde organisé dans le cadre du festival je pensais revoir un jeune chorégraphe que j'avais initié à la pratique de la danse contemporaine au Congo du temps où j'étais assistant-directeur du Ballet Théâtre Monana. Cinq mois auparavant, il avait reçu le prix RFI et, grâce à cela, l'opportunité de belles tournées européennes ainsi qu'une bourse pour se former au Japon. Tout lui souriait. Or, il ne vint jamais à cet atelier, il avait disparu du circuit simplement parce qu'il ne voulait pas ensuite rentrer à Brazza mais rester en France. Il avait tout cassé : ses tournées, sa bourse, la confiance qu'on lui faisait... pour fuir. Au Congo, après cela, tous les visas des danseurs qui avaient des propositions de tournées à l'étranger furent refusés pendant trois ans. Cette histoire m'a fort bouleversé car j'étais en train de me battre pour rester. Pour quelle raison foutre ainsi en l'air sa propre vie et celles d'autres danseurs au pays ? Certes, son père avait mis la pression : « si tu rentres au pays, je te maudis », lui disait-il. Beaucoup croient qu'en Europe, le travail est plus aisé, grâce aux infrastructures, à la monnaie plus élevée... Je crois moi que nulle part on ne peut être sûr de quoique ce soit. Pression interroge ce profond souci : vouloir partir, vouloir rester - attendre dans la solitude... Partir pour chercher sa place / Disparaître pour retrouver ses traces / Etre pour paraître / Pris dans des filets d'illusions / Pour être... / Là se perd le temps dû / Là se rattrape peut-être le temps perdu...

KFdA - Comment la danse contemporaine est-elle perçue à Dakar ?

A. O. - A Dakar, les gens pensent qu'il ne faut pas faire de « danse contemporaine », c'est la « danse des toubab » (des blancs). Ils sont méfiants et croient qu'ils ne vont rien comprendre. En fait, ils comprennent très bien mais c'est le mot CONTEMPORAIN qui intrigue. Je me souviens d'un village où nous avions joué Pression, loin de la ville. Les gens y étaient peu confrontés à la danse. Ils riaient et réagissaient à tout moment. A la fin, ils ont dit nous avoir vus comme des insectes qui sautaient de-ci, de-là. Or, il se fait qu'un jour, amenés à décrire notre travail, nous avions nous-mêmes écrit : Quatre corps cherchent leur marque dans l'espace / Eprouvant les articulations / S'assurant des appuis tels d'étranges insectes. Ils n'en savaient rien. C'était un bel échange...
Si pour Impro-visé_2 , j'avais choisi le titre de Talibé (enfants de la rue comme on les appelle au Sénégal), les spectateurs de Dakar n'auraient pensé qu'aux enfants de la rue durant tout le spectacle. Avec le titre Impro-Visé_2 , leur imaginaire était libre. Au lieu de raconter une histoire comme c'est ici l'habitude, nous nous sommes concentrés sur les émotions, les rapports de force qu'entretiennent ces enfants dans leur relation au « reste du monde », donc à nous qu'ils voient comme des privilégiés. Et les gens l'ont senti sans que rien ne soit dit. Montrer la souffrance comme elle est dans la vie ne m'intéresse pas, l'aborder sous une autre forme, par les atmosphères, avec d'autres images, oui. C'est cette sorte d'osmose qui a imprégné tout le travail.

KFdA - Comment s'organise le paysage des arts de la scène dans votre pays ?

A.O. - À Dakar, le milieu de la danse « contemporaine » est très petit. Il n'y a pas plus de huit chorégraphes dans ce mouvement, contrairement au Congo Brazza d'où je viens, où les jeunes chorégraphes de ballet traditionnel osent proposer un travail différent des habitudes. L'artiste et le public sénégalais sont encore en pleine découverte de la danse d'aujourd'hui, « la danse de création », comme j'aime la nommer. Il est vrai aussi que nous ne pouvons pas compter sur nos ministères pour nous donner du courage, les moyens pour changer les choses, pour soutenir une évolution artistique, faire un travail basé sur la recherche, sur la rencontre et la découverte. Je ne voudrais pas changer les choses pour tout le monde mais, pour des gens qui ont le désir comme moi d'explorer d'autres voies, il faut un soutien. Parlant de soutien, je n'ai jamais compris - et cela me rend toujours fou - pourquoi nous sommes beaucoup plus soutenus par des institutions étrangères que par nos propres ministères ? Ce ne sont pourtant pas les moyens qui manquent...
Conscient que « les misères » de l'artiste ne sont pas l'exclusive du Sénégal, je reste confiant car le ressassement ne produit que l'ennui...

KFdA - Quel est le fil rouge de votre recherche chorégraphique ?

A.O. - Le mouvement, le geste, l'espace. Les idées initiales sont fort ancrées dans le contexte de notre vie ici. Mais lorsqu'il s'agit de construire la danse, elle s'estompe. La forme abstraite prend beaucoup de place dans mon travail. Nous sommes dans le corps, dans la relation et dans l'univers qui existe entre les corps. Chaque projet nous amène à prendre toujours plus de temps en atelier. Pendant cette période de recherche, nous ménageons beaucoup de place pour le travail d'improvisation. Il faut que chaque personne - chaque danseur, je veux dire - trouve où se situer dans l'environnement en train de se créer. J'ai une grande admiration pour les musiciens de jazz...

KFdA - Qu'aimez-vous sur un plateau de théâtre, qu'est-ce qui vous fait fondre, qu'est qui vous y séduit ?

A.O. - La scène est pour moi un espace très sacré. J'aime aussi l'idée que quand un artiste est sur scène, le public ne peut se douter de ce qui s'est passé avant que cet artiste monte en scène. Le spectateur ne verra jamais le début d'un spectacle parce que celui-ci naît dans les coulisses.

KFdA - Quelle est la relation que vous souhaitez installer avec le public ?

A.O. - Proche et lointaine. Je ne suis pas de ceux qui veulent faire un travail spécifique par rapport à un public, à une mentalité ou à une culture. Je souhaite rester moi (nous) : que les danseurs restent aussi au plus près d'eux-mêmes, que le public reste lui-même. Seule façon pour moi d'arriver à faire naître une vraie relation. Pas forcément une relation positive, mais une compréhension positive. J'aime qu'un public puisse ressentir l'esthétique d'une pièce, au sens large, pas dans le sens du « beau » car même la laideur recèle de la beauté. J'aime aussi qu'il se pose des questions car je ne conçois pas qu'un travail soit « gratuit ».

KFdA - Quel est le rôle que doit idéalement jouer la danse pour vous dans une société contemporaine ?

A.O. - De nos jours, la danse est devenue une discipline qui permet de susciter des questionnements. Les infrastructures ou la technologie informatisée ne sont pas les seuls indices d'évolution d'un peuple ou d'un pays. L'évolution doit être avant tout une transformation morale, puis matérielle ou physique. Je pense que chez nous, pour l'instant, la danse pourrait prouver aux dirigeants qu'il n'y a pas que leur belle politique pour faire avancer les choses et que la danse peut être aussi un GRAND facteur de développement.

KFdA - Pourquoi avez-vous choisi spécifiquement le corps comme moyen d'expression ?

A.O. - Je suis venu à la danse contemporaine par le hip hop. Dans les années '70, mon frère dansait dans le groupe rap Metropolis à Brazza et j'étais toujours avec eux. J'ai donc fait mes premiers pas dans le monde des artistes comme rappeur et danseur dans des night-clubs et des concours hip-hop, avec pour idole Michael Jackson et quelques stars américaine de l'époque. Le ballet traditionnel était un autre monde - ennemi - mais un jour, l'un des plus doué d'entre nous, de retour d'une tournée au Maroc, s'est investi dans la musique et la danse traditionnelle. Trahison ! Quelque temps plus tard, j'ai fait de même, en cachette, juste pour m'amuser. La honte dans les années '80 ! Après six mois, j'étais « dedans » ! Et cela m'a donné du courage. Je venais d'une danse de rue, libre, jeune, ancrée dans un combat et une réalité concrète et j'arrivais dans une danse traditionnelle, tournée vers la reproduction de l'ancien, l'imitation du folklore. Là, on disait mon corps « spécial » car ma tenue hip hop était droite, et la tradition penchée. J'avais le corps jazz et le demi-plié jamais parfait. Alors, on a commencé à me demander de chorégraphier le ballet et j'ai modifié les costumes séculaires. Tout cela me questionnait beaucoup et j'étais beaucoup fourré au centre culturel français pour lire et lire encore sur la danse. Et j'ai commencé à mélanger les deux, sans savoir rien du contemporain. Je me suis alors fondu dans l'univers du corps, dans le mouvement, dans la compréhension d'un mouvement, dans l'élément vital de mon propre mouvement. Comme on dit à Brazzaville « nzoto é coma mbonda », ce qui veut dire : le corps devient un tam-tam.


KFdA - Qu'appréciez-vous le plus dans la nature humaine ?

A.O. - L'ouverture et la croyance

KFdA - Que détestez-vous le plus ?

A.O. - Le mépris

KFdA - Que considérez-vous comme le niveau le plus bas de la misère ?

A.O. - L'ennui en soi... surtout quand les autres vous trouvent ennuyeux...

Andréya Ouamba/b>

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Le danseur et chorégraphe Andréya Ouamba, né au Congo-Brazzaville, a commencé sa carrière artistique en 1993. Il travaillera notamment avec les metteurs en scène et chorégraphes Germaine Acogny, Michelle Rioux, Marianne Niox et Jean Tambo. Sa première chorégraphie, L'Haleine, est aussitôt primée. En 2000, il fonde la Compagnie 1er Temps. Leur première production, Pluriel, est sélectionnée pour les Quatrièmes Rencontres Chorégraphiques de l'Afrique et de l'Océan Indien (Sanga ll) à Madagascar. En 2002, la compagnie est invitée à Paris par le Centre Jean Verdier. Suivent une tournée en France et une deuxième création : Pression. Le spectacle voyage de Dakar à Abidjan et du Burkina Fasso à Johannesburg, où il est à l'affiche, en 2004, du Festival Dance Umbrella. Après plusieurs escales au Mali, au Mozambique et au Cameroun, Pression trouve le chemin des scènes européennes : Tanz im August à Berlin, Aarhus au Danemark, Hamburgse Kampnagel et le Tanz Festival de Brême. La dernière création en date de la Compagnie 1er Temps, Impro-visé, a déjà été présentée à Düsseldorf, Dakar, Bielefeld. La voici aujourd'hui au programme du Kunstenfestivaldesarts. Outre ses activités au sein de sa compagnie, Andréya Ouamba collabore entre autres avec Else Wolliaston et Reggie Wilson, participe à des résidences et des ateliers et donne des séminaires à Dakar.

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