Petit Salon Baroque

13.20/05>18:00, 14.21/05>15:00
1H30
FR

Perle irrégulière. Plume de paon. Pli. Kaléidoscope. Corail. Allégories des passions. Lamentos d'opéra. Pensées sur l'incertitude... Quel lien entre ces éléments épars ? Actrice, auteure, dramaturge, Isabelle Dumont invite le public au cœur d'un petit cabinet de curiosités, truffé d'objets et d'images insolites, de musiques, d'interviews, de lectures, d'anecdotes... Une manière pour elle de partager sa passion pour le baroque, née il y a trois ans à l'occasion d'une demande du KunstenFESTIVALdesArts : une enquête sur Busenello, librettiste de Cavalli et Monteverdi. L'itinérance commence, bientôt arborescence. Ce salon, son salon, fécond et vagabond, narre son voyage intime, enflammé, léger et instruit, au cœur de la nébuleuse baroque.

Concept:

Isabelle Dumont

Regie:

Caroline Petrick

Beelden:

Filipa Cardoso

Presentatie:

Maison Costermans, KunstenFESTIVALdesArts

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« L'accumulation inerte du passé n'est pas une mémoire active,
seul le point de vue du présent peut opérer comme un phare
et repérer dans le fatras du passé mort
ces forces qui ressuscitent et nous font signe par delà le temps. »

Jean-Marie Piemme
in : « Opéra, théâtre, une mémoire imaginaire »
dir. G. Banu, L'Herne, 1990

Bruxelles, 15 mars 2006

Juin 2003, bureaux du KunstenFESTIVALdesArts : on me demande d'écrire un dossier sur un nouveau cycle d'opéra baroque autour de Gian Francesco Busenello, librettiste de Monteverdi et Cavalli. De l'opéra je sais peu, du baroque encore moins, de Busenello rien du tout.

De ce peu, de ce rien, quelque chose va naître, se déployer, se ramifier, se multiplier, se métamorphoser, ouvrir sur des lectures en cascade, des découvertes musicales à l'infini, engendrer des rencontres, des voyages, des spectacles, susciter des émotions intimes et partagées, des réflexions nouvelles sur le théâtre et la musique, sur le temps, le passé et le présent, sur l'homme et la femme, l'amour, la joie, la vanité, la vie, la mort... Quand je retrace le parcours, je vois se dessiner des formes baroques : une spirale, une fractale, des plis, des ondes, une arborescence à partir d'un point dans l'espace et le temps.

Ce point, il se situe autour de 1600 en Europe. Ultime charnière, bascule définitive entre le moyen âge et les temps modernes, avec la Renaissance comme levier. Un nouveau monde en surgit - terra incognita pour moi, faite de curiosités à la fois étrangères (si loin le XVIIe siècle !) et familières (le baroque est en vogue aujourd'hui, pourquoi ? suis-je baroque, moi ?), des curiosités qui m'étonnent et m'enthousiasment toujours davantage : la naissance de l'opéra et son expansion à Venise où brille le génie de Monteverdi et de Cavalli, où des avocats comme Busenello deviennent librettistes par enthousiasme, où la condition des femmes se retrouve lyriquement transposée dans la Didone, la Poppea, la Calisto ; la mutation des mentalités et des sensibilités dans un monde qui a vu s'agrandir la carte de la Terre (Vasco de Gama, Christophe Colomb), se ranimer le passé (retour à l'Antiquité), naître l'individu (humanisme), s'ébranler la cosmogonie géocentrique (Copernic, Galilée), se déchirer les peuples dans les guerres de religion (Réforme et contre-réforme)...
Me fascine le grand theatrum mundi qui s'ensuit (« All the world is a stage », écrit Shakespeare, qui déclare aussi « this time is out of joint »), où les arts et les êtres libèrent le mouvement complexe, turbulent de ce monde qu'on croyait immuable, cultivent l'illusion et l'ambiguïté - puisque la vérité est perdue -, exaltent les passions exacerbées par tant de bouleversements, génèrent une esthétique de l'invention, de la variété, de la dépense et du contraste, entre feu et glace, clair et obscur, gloire et vanité, jubilation et mélancolie, monstre et merveille... Cette « puissance » sera bien sûr récupérée par le pouvoir de l'Église et des rois pour offrir le spectacle de leur triomphe, et sera tempérée par la raison d'un Descartes ou la sagesse d'un Spinoza... « Baroque » est le nom donné à tout cela. Impossible à définir vraiment, à circonscrire exactement dans le temps - entre 1580 et 1750 dit-on généralement.

Quoi qu'il en soit, le baroque relève de la thermodynamique : sous l'effet de mon ardeur chercheuse, la petite source d'où j'étais partie s'est dilatée comme un gaz, une fumée, a envahi progressivement ma vie de ses volutes ondoyantes, irisées, montant la température de l'air ambiant de 0 à 100. J'ai le visage en feu quand j'en parle, mes documents s'éparpillent autour de moi, ma passion fait des émules et tous les jours ou presque, le baroque vient à moi : hier encore, en voiture vers la piscine avec mes enfants, j'allume la radio et j'entends ces voix qui font des vagues et des échos renversants... C'est un Magnificat de Monteverdi !

Le baroque vient à moi... Et que me veut-il en faisant ainsi bouillir mon présent ? Je sens qu'il me reconnecte la tête au cœur et aux tripes, me ramène à la matière vivante dont je suis faite, ranime ma joie d'exister et de créer en assumant leur part d'ombre, éclaire mes contradictions, soutient ma fantaisie, dissipe la peur du changement, de l'inconnu, du multiple... et m'aide à comprendre mieux le monde qui est le mien : un monde en mutation lui aussi, pris dans les troubles et les doutes - à cause d'autres bouleversements certes, mais qui pareillement déstabilisent des valeurs, des identités, des cadres de références et suscitent un nouveau théâtre de passions et d'illusions récupéré par les pouvoirs existants : ceux de la société du spectacle et de la consommation. Comme si le XXe siècle, avec ses révolutions techn(olog)iques, ses progrès scientifiques, ses explorations de l'inconscient et de la galaxie, ses guerres mondiales et ses échanges planétaires, avait lui aussi servi de levier pour nous sortir définitivement de la modernité et nous placer à la charnière d'une nouvelle réalité, incertaine, tourmentée, passionnante et inquiétante, exacerbant les émotions (névroses, psychoses, dépressions) et les tentations de repli, de retour en arrière (nationalismes, fanatismes religieux, perte des acquis sociaux, régressions démocratiques). Les arts d'aujourd'hui expriment ce désordre à travers la libération, la multiplication et la conjugaison des formes, la science développe des théories sur le chaos, valorise le principe d'incertitude (Prigogine), la philosophie s'attache à penser la complexité (Deleuze), l'improbable (Morin)...

Bien sûr, on peut établir des résonances entre toutes les époques, mais je suis loin d'être la seule à percevoir les résurgences baroques actuelles et à en ressentir les effets. Indéniablement, le baroque est dans l'air du temps. En témoigne le succès grandissant de son répertoire musical, de sa rhétorique - étudiée en littérature, pratiquée sur scène -, la considération pour son esthétique (jugée si longtemps de mauvais goût) et l'usage de l'adjectif « baroque » mis à toutes les sauces... Dans la foulée d'Eugenio d'Ors, philosophe de l'esthétique qui déclarait en 1920 : « Le baroque est une constante de l'esprit humain, il se manifeste là où il y a transformation, mutation, innovation, il se projette toujours vers le futur et se développe en général à l'apogée d'une civilisation ou lorsqu'un ordre nouveau va naître au sein de la société », Guy Scarpetta parle en 1985 du « retour du baroque [...] dans la mesure où nous commençons seulement à sortir du XIXe siècle, et des grandes utopies et idéologies issues des Lumières. Nécessité, dès lors, de renouer avec une tout autre longueur d'ondes. » Et en 2002, la philosophe Christine Buci-Glucksmann écrit : « On peut parler d'un 'postbaroque' contemporain, qui est le symptôme de la transformation culturelle sans précédent que nous vivons : le passage d'une culture des objets et des stocks à une culture des flux et des interfaces mondialisées. » Oui, le baroque a bien quelque chose à nous dire... et pas seulement sur nos connaissances, mais sur ce que nous faisons de nous-mêmes dans le monde.

En réaction à son retour, à ses métamorphoses, à ses potentialités, j'ai muté, moi aussi, mue par le désir de communiquer à d'autres l'énergie vitale de cette « puissance » baroque, ce qu'elle touche et affecte en nous aujourd'hui. J'ai mis à chauffer le savoir théorique pour qu'il redevienne expérience sensible, j'ai sollicité l'alchimie artistique de Caroline Petrick pour transformer mon bureau de chercheuse professionnelle en un petit salon baroque d'une voyageuse amatrice (au sens premier : celle qui aime). Dans l'intimité d'un cabinet de curiosités, mes découvertes se font concrètes : objets rares, instruments étranges, documents du XVIIe et du XXIe siècle, allégories à décrypter, musiques à écouter, livres à feuilleter, lectures et démonstrations à faire, images, interviews, anecdotes... une collection toute personnelle qui balise trois années d'odyssée dans la nébuleuse baroque et éclaire les raisons - les passions ! - pour lesquelles un festival aussi contemporain que le KunstenFESTIVALdesArts a voulu relancer un cycle d'opéra baroque et m'a demandé, en juin 2003, d'enquêter sur Gian Francesco Busenello.

Isabelle Dumont

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L'actrice, écrivaine et dramaturge bruxelloise Isabelle Dumont, toujours à l'affût de nouvelles expériences et rencontres, aime également la recherche et la pratique. Après une formation en langues romanes, danse contemporaine, chant classique et théâtre, elle a travaillé entre autres avec Alain Populaire, Félicette Chazerand, la compagnie Mossoux-Bonté, Philippe van Kessel et Charlie Degotte, et a participé récemment à deux créations d'Ingrid von Wantoch Rekowski : Marguerite, l'âne et le diable (Beursschouwburg, 2004) et Le Tango des centaures (Théâtre National, 2005). Parallèlement, elle travaille depuis 1998 comme dramaturge et rédactrice : d'abord au Théâtre National, puis au Kunstenfestivaldesarts et actuellement à La Monnaie. Sans négliger pour autant ses propres projets : en duo avec le danseur Bert van Gorp ( Blancs 2, 1996, Cuts of us , 2003), en solo avec l'écriture et l'interprétation de monologues ( The Lark ascending , 1994, et Entrer dans le siècle , dans une mise en scène de Virginie Thirion, création au Théâtre de L'L en 2004, reprise prévue en 2007). En chantier : Devant la douleur des autres , un projet sur Susan Sontag dans le cadre du Festival Temps d'images (Halles de Schaerbeek) avec la metteuse en scène Virginie Thirion et la cinéaste Annik Leroy, et un duo avec la danseuse Claire Haenni pour le futur jardin de la Chapelle des Brigittines.

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