Paraboles / Vu’ Cumprà

Galerie Ravenstein / Ravensteingalerij
  • 06/05 | 18:00
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Younes Baba-Ali vit entre Casablanca et Bruxelles. Il nourrit son œuvre de questionnements sur l’identité, la migration, l’intégration, le communautarisme, le multiculturalisme. Il présente deux nouveaux projets au festival. Sur la façade de la galerie Ravenstein, il installe une sculpture mécanique composée d’une quinzaine d’antennes paraboliques en mouvement permanent. Elles sont ancrées ici mais semblent indécises, comme attirées par un appel lointain… Dans un commerce vide, il présente une série d’œuvres – photos et performance – qui interrogent la migration à travers le quotidien des vendeurs à la sauvette dans le sud de l’Europe. Incarnant une réalité de survie, un marché parallèle embarrassant, mais aussi une esthétique de la précarité, ces corps enfouis sous une prolifération d’objets s’infiltrent comme des sculptures sociales dans notre environnement bruxellois. Vu’ cumprà ? Vous achetez ? Younes Baba-Ali provoque un espace de dialogue.

Un projet de
Younes Baba-Ali

Collaborateurs Paraboles
Greg Bertrand, Sébastien Fauvet, Ayoko Mensah

Collaborateurs Vu’ Cumprà
Anna Raimondo, Antone Israel, Eddy Ekete, Louis Benjamin Ndang, Pasquale Napolitano, Amedeo Benestante, Pierre Preira, Marco Ehlardo, Leandro Pisano

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, BOZAR

Production
Moussem

Coproduction
Kunstenfestivaldesarts, BOZAR

Avec le soutien de
Fédération Wallonie-Bruxelles

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Les Paraboles de Younes Baba-Ali

Paraboles. Il y a dans cette installation de Younes Baba-Ali quelque chose d’une opération commando clandestine. Une provocation, un geste non autorisé qui ne va laisser personne indifférent. Vingt paraboles font irruption sur la façade de la galerie Ravenstein, un édifice classé monument historique, qui abrite notamment les bureaux du Palais des Beaux-Arts. Que viennent dire, suggérer ces objets du quotidien soudain placés au fronton d’une prestigieuse institution culturelle au cœur de Bruxelles ? L’auteur de l’œuvre résume sa démarche ainsi : « J’aime désacraliser l’art, le démocratiser, trouver des stratégies d’interaction avec le public. Je me vois comme un alchimiste, un médiateur de la société qui pose des questions ouvertes. Je m’adresse directement au spectateur et lui demande d’instaurer un dialogue intime avec mes propositions. »

Ce projet d’installation, Younes Baba-Ali le porte depuis 2010. Il le propose dans différents pays, dans plusieurs villes y compris Bruxelles mais essuie toujours un refus. Ses interlocuteurs jugent le projet trop risqué : les sujets sociaux et culturels qu’il aborde seraient trop sensibles. Il faut attendre l’engagement et la clairvoyance de Christophe Slagmuylder du Kunstenfestivaldesarts pour que ce projet puisse enfin se réaliser… en 2016.

On retrouve dans Paraboles les multiples dimensions qui caractérisent l’œuvre de Baba-Ali. L’artiste nous oblige à sortir de nos zones de confort intellectuel, esthétique, social et sensible pour poser un autre regard sur notre rapport au monde, aux autres et finalement à nous-mêmes. En subvertissant l’usage des paraboles, dont l’image est associée à la présence de communautés immigrées sur un territoire, Baba-Ali nous interroge sur notre capacité à transcender le statut des objets pour en faire des « révélateurs ».

Habituellement, les paraboles sont fixées sur des façades d’habitations et orientées afin de capter les signaux de satellites permettant de voir chez soi des chaînes de télévision du monde entier. C’est un objet indispensable pour de nombreuses familles d’origine étrangère, qui leur permet de rester liées à leur pays d’origine par le biais de leurs chaînes de télévision. Baba-Ali se souvient de l’importance qu’a toujours représenté cet objet pour sa famille lorsqu’elle a quitté le Maroc pour s’installer en France en 1991. Aujourd’hui, il en fait un objet d’art, non sans une pointe de provocation et d’humour. Les paraboles ne sont plus fixes, dirigées par utilité vers des satellites. Elles sont mécanisées et programmées afin d’osciller constamment, dans un perpétuel va-et-vient, comme si elles cherchaient en vain à capter un signal qui leur échappe. Tout spectateur percevra immédiatement ce mouvement sonore incessant mais seuls certains d’entre eux seront peut-être frappés par l’orientation donnée à ces objets : un axe précis, Est-Sud, 123.48° Nord exactement depuis le centre-ville de Bruxelles. Oui, c’est bien la direction de la Mecque, appelée également la Qibla. Cinq fois par jour, 1,6 milliards de musulmans se tournent dans cette direction pour effectuer leurs prières.

Vingt paraboles colonisent donc la façade de la Galerie Ravenstein, tournées vers un « satellite spirituel », comme en recherche perpétuelle d’un signe. Adepte des ready made, Baba-Ali fait de chacune d’elle non seulement un objet d’art mais aussi le symbole d’un individu, d’une vie. « Chacune a un vécu qui lui est propre et correspond à l’identité d’une personne en particulier. Ces paraboles ne sont pas neuves. Elles appartenaient à des gens et viennent de tous les quartiers de Bruxelles. Elles sont uniques d’un point de vue fonctionnel mais aussi esthétique. Chacune d’elles est programmée d’une façon différente et possède une vitesse et un angle de rotation particuliers. »

En ces temps hautement paradoxaux, qui conjuguent communication planétaire et replis identitaires, les paraboles seraient-elles de parfaites paraboles pour appréhender nos contradictions et celles du monde contemporain ? Objets qui ouvrent sur le monde, relient des milliards de personnes à leur pays ou leur continent d’origine mais aussi outils de repli identitaire, culturel et religieux. « Auparavant, au Maroc, se souvient Baba-Ali, beaucoup de paraboles étaient orientées vers les satellites européens. Aujourd’hui, quand un technicien vient en installer une, il la bloque vers les satellites arabes. Beaucoup ne veulent pas prendre le risque d’installer des paraboles mobiles. »

Chaque œuvre de Baba-Ali interpelle différemment les spectateurs en fonction du lieu où elle est présentée. Paraboles, « autoportrait mécanique, image d’une crise identitaire et spirituelle », résonne particulièrement fort dans une ville multiculturelle comme Bruxelles. L’installation fait référence à l’expérience migratoire et au besoin de rester connecté au pays d’origine. Elle dit aussi les risques d’enfermement communautaire, de conditionnement, de schizophrénie. Par-delà cette première lecture, elle s’adresse à chacun de nous, êtres vivants en quête de sens, et nous ouvre un tiers espace où il est possible de renouveler notre regard sur nous-mêmes et la collectivité à laquelle nous appartenons. Paraboles est bien une sculpture sociale au sens où l’entendait Joseph Beuys, c’est aussi une œuvre profondément, subtilement politique, en interaction avec la ville dans laquelle elle se déploie.

Ayoko Mensah est journaliste et consultante culturelle. Elle travaille actuellement au sein du Bozar Africa Desk.

Cartographie poreuse de l’art à Naples

Les œuvres napolitaines de Younes Baba-Ali, selon les propres dires de l’artiste, « mettent en avant les problèmes et ouvrent une réflexion sur les flux migratoires du sud vers le nord en interrogeant leurs traces et leurs signes ». À travers la perspective d’une recherche esthétique, Vu’ cumprà, Italianisation, Pulizia, et Social Painting révèlent les espaces complexes et profondément stratifiés d’interaction avec les migrants dans la ville de Naples.

En 1925, Walter Benjamin et Asja Lacis écrivent que Naples est faite d’une « architecture poreuse ». Le principal matériau de construction à Naples est le tuf jaune, une roche volcanique provenant des fonds marins qui s’est solidifiée en immergeant dans l’eau de mer. Dès que cette roche poreuse devient partie intégrante des structures édifiées de la ville, elle révèle l’humidité de ses origines. Comme l’a écrit Iain Chambers, les extrêmes imprévisibles qui régissent la vie quotidienne des Napolitains sont déjà présents dans cette rencontre dramatique des éléments de l’Antiquité (terre, air, feu et eau). Ainsi, le tuf friable, né de l’union violente du volcan et de la mer, du feu et de l’eau, est symptomatique de la construction instable de la ville, ce que Baba-Ali a exploré durant sa résidence en mars 2016.

« Questionnant de manière contradictoire la façon dont les systèmes sociaux sont susceptibles de s’adapter aux flux migratoires », Baba-Ali fouille dans des récits autour de l’instabilité, des mouvements, des processus d’adaptation réciproque et des intersections dynamiques entre les migrants et la ville de Naples. Ces œuvres traitent de l’unité et de la pluridimensionnalité de la Méditerranée : elles traversent des territoires, déploient des histoires cachées et en reconnaissent la complexité, elles se focalisent sur la traduction en tant que lieu du langage, non pas au sens linguistique étroit, mais dans le cadre plus large d’un contexte historique et culturel. C’est le transit de la langue qui dissémine les sites de traduction et donne son sens à l’œuvre. Dans cet espace complexe de traduction de langues et de cultures, on a l’occasion de réfléchir à des thèmes comme l’invisibilité, les frontières, les cartes géographiques, et les négociations relatives à la capacité d’action dans l’espace public.

Le titre Vu’ cumprà signifie « Voulez-vous acheter ? » en dialecte napolitain. Depuis la fin des années 70, cette expression atteste de l’italien approximatif que parlent les étrangers et fait référence aux vendeurs à la sauvette, aux Nord-Africains, et en particulier aux Africains subsahariens, ainsi raillés à travers l’usage d’un registre expressément dérisoire. Vu’ cumprà propose une approche spécifique et alternative de la notion de marché, qui implique en général un moyen de survie. À Naples, les marchands ambulants montent des échoppes illégales à l’aide de boîtes en carton : elles se montent aussi vite qu’elles se démontent pour échapper à la police. Vu’ cumprà raconte des histoires transitoires, de personnes occupant temporairement l’espace public avant de disparaître dans les ruelles labyrinthiques du centre-ville. Dans une certaine mesure, Vu’ cumprà comporte des éléments d’une histoire qui n’est pas représentée sur les plans et construit des cartographies sur l’antinomie entre inclusion et exclusion, sur tout ce qui sépare du monde extérieur, sur tout ce qui divise la représentation du monde occidental de ce qui lui est étranger, selon la rhétorique de la modernité qui trace la frontière entre civilisation et absence de civilisation, entre intérieur et extérieur, entre sécurité et danger fantasmé parce que venu d’au-delà des frontières.

Baba-Ali active un processus de « dé-cartographie » par le biais de ce qu’il appelle une « esthétique de la précarité » qui remet des personnes invisibles sur la carte et rend apparent ce qui outrepasse les récits autorisés. En ce sens, l’art peut déconstruire les frontières politiques et géographiques – celles-ci peuvent être « recousues » par des pratiques artistiques, comme dans la série d’œuvres napolitaines de Baba-Ali qui se concentre sur une complexité d’histoires et de territoires qui se chevauchent et s’imbriquent, et dont peut émerger une autre idée de la Méditerranée : une mer pluridimensionnelle qui défie les structures politiques et culturelles de sa représentation.

Dans les rues bondées de Naples, dans son architecture poreuse, dans ses bâtiments où se croisent différentes cultures et histoires, l’œuvre de Baba-Ali trouve le moyen de soulever certaines des questions traitant de l’art et de ce que Papastergiadis a appelé la « turbulence de la migration » : comment l’art peut-il mettre en avant les problèmes et ouvrir une réflexion sur la migration du sud vers le nord en interrogeant ses traces et ses signes ? Comment est-il possible d’analyser à travers des langages esthétiques la dynamique de l’intégration de migrants dans une ville méditerranéenne comme Naples ?

Dans Italianisation, une série de portraits photographiques, le regard de l’artiste nous presse d’observer les phénomènes de migrants arborant des vêtements portant l’inscription Italia : une forme de désir conscient ou inconscient de s’intégrer à la culture locale. Dans une autre œuvre, Baba-Ali joue avec les mots pulizia (propreté) et polizia (police) pour faire émerger qui nettoie et ce qui doit être nettoyé, suggérant la relation complexe entre ce qui est légal et illégal.

À travers Social Painting, Baba-Ali démontre qu’il est vraiment possible de porter l’art au-delà des trois dimensions : il nous invite à regarder les strates et les détails cachés dans l’objet lui-même, à vivre cet objet comme une trace de vie humaine et son chemin. Ainsi, en voyageant avec et dans l’image, nous pouvons non seulement prendre conscience des limites de notre approche rationnelle et transparente du monde, mais en même temps couper et interroger les trajectoires de sens, et chercher à révéler autre chose en traçant et croisant des voies inattendues dans les cartographies critiques de l’art contemporain.

Leandro Pisano est auteur et commissaire d’expositions, de projets et d’événements focalisés sur les nouveaux médias et les arts technologiques. Il détient un doctorat en Études culturelles et postcoloniales de l’Université de Naples (L’Orientale) et est le directeur de l’Interferenze New Arts Festival.

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Younes Baba-Ali est né en 1986 à Oujda (Maroc). Il vit et travaille à Bruxelles et Casablanca. Diplômé de l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg en 2008 et de l’École supérieure d’art d’Aix-en-Provence en 2011, il a été récompensé par le prix Léopold Sédar Senghor, lors de la Biennale d’Art contemporain africain de Dakar en 2012 et du prix Boghossian lors du concours d’art belge Art’Contest à Bruxelles en 2014. Il a participé à plusieurs expositions internationales et biennales, parmi lesquelles Merchants of Dreams, Brandts Museum et Viborg Kunsthal (DK) ; Observations sonores, Musée Gassendi, Digne-les-Bains (FR) ; Tomorrow’s Morocco, Musée d’Ixelles, Bruxelles (BE) ; All Of Us Have A Sense Of Rhythm, David Roberts Art Foundation, Londres (UK) ; Shubbak Festival, Chelsea Theater et Victoria & Albert Museum, Londres (UK) ; Traces of the Future, MMP+ Marrakech Museum for Photography and Visual Arts, Marrakech (MA) ; Casablanca énergie noire, Mons 2015, Maison Folie (BE) ; You Must Change Your Life, Artefact Festival, STUK, Leuven (BE) ; Brussels Background, MAAC, Bruxelles (BE) ; Between Us, Etopia, Zaragoza (ES) ; Digital Africa: The Future is Now, Southbank Centre, Londres (UK) ; Strange Paradoxe, MuCEM, Marseille (FR) ; Nass Belgica, Botanique, Bruxelles (BE) ; Where Are We Now?, 5e Biennale de Marrakech (MA) ; Travail, mode d’emploi, Centrale for Contemporary Art, Bruxelles (BE) ; Transaction Complete, FaMa Gallery, Verone (IT) ; Dak’Art, 10e Biennale d’Art contemporain africain, Dakar (SN) ; Regionale 12, Haus der Elektronischen Künste, Bâle (CH) ; Taverna Especial, Sketch Gallery, Londres (UK) ; Brick & Mortar International Video Art Festival, Greenfield (US) ; Loop Festival d’Art vidéo, Barcelone (ES) ; Flowers, Animals, Urbans, Machines, Appartement 22, Rabat (MA) et Desencuentros, Sabrina Amrani Art Gallery, Madrid (ES).

Younes Baba-Ali pratique un art non-conventionnel, intelligent et critique. Il travaille de préférence dans l’espace public ou dans des lieux peu communs. Fin observateur, il pose des questions pertinentes à la société, à l’institution, mais aussi surtout à son public. C’est un libre penseur, qui tend à la société un miroir et lui renvoie ses réflexes conditionnés et ses dysfonctionnements. L’œuvre de Baba-Ali se présente souvent sous la forme de ready-made, mais cette apparente simplicité dissimule un délicat exercice d’équilibre. À la manière d’un alchimiste, l’artiste dose et combine les techniques, les objets du quotidien, les sons, la vidéo et la photographie pour poser des questions politiques, sociales et écologiques. Les installations qu’il propose poussent le spectateur à prendre position malgré lui. Baba-Ali ne recule pas devant la controverse et est même souvent contraint à de subtiles négociations avec son environnement pour revendiquer sa pratique artistique et son droit à l’existence. Son art est toujours spécifique à un contexte et ne prend vraiment sa forme que dans le dialogue avec le public. C’est de l’art d’intervention dérangeant, qui adopte parfois un ton ironique pour confronter le public à lui-même et à son environnement. Baba-Ali soumet au spectateur des dilemmes, des tabous et le défi d’agir et de réagir. Il fait ainsi de lui son complice dans une guérilla artistique clandestine qui réunit l’establishment et l’humain.

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