Ora O

De Kriekelaar

11, 12, 14, 15 Mei/Mai/May 20:30
Taal/Langue/Language: Frans/français/French
Duur/Durée/Duration: +/- 1:30

Complices artistiques du metteur en scène belge Thierry Salmon, les furiosas (Carmen Blanco Principal, Monica Klinger et Patricia Saive) se sont créé un style à la lisière des arts plastiques, du théâtre et de la danse. Leur quatrième création, Ora O, voyage à travers les caractères désoeuvrés de Gorki (Les Bas-fonds) et dans la beauté mélancolique des poèmes de T.S. Eliot. Quelque part, dans une ville agitée, se nouent des solitudes qui dialoguent à plusieurs. Une exploration de la pensée intime qui fait entrer sur scène le gros plan, le contrechamp et le ralenti, sous le regard révélateur d'un étrange pèlerin.

Naar/Inspiré de/Based on: Maxim Gorki, Les Bas-Fonds / Nachtasiel / The Lower Depths
Concept/Conception: Carmen Blanco Principal, Monica Klingler, Patricia Saive
Met/Avec/With: Luis Alvarez, Marie Bach, Marie De Corte, Yves Delattre, Cecilia Kankonda, Monica Klingler, Dimitri Linder, Enrico Roccaforte
Assistent scenografie/Assistant à la scénographie/Assistant scenography: Rossana Raddi
Licht/Eclairage/Light: Vincent Longuemare
Muziek/Musique/Music: Frédéric Bourton
Technisch directeur/Régisseur général/Technical direction: Stefano Serra
Geluidsregie/Régie son/Sound director: Dominique Baguette
Productieleiding/Direction de production/Production managment: Pol Mareschal
Productie/Production: furiosas (Brussel/Bruxelles & Zürich), ERT Modena
Coproductie/Coproduction: Zürcher TheaterSpektakel, Le Théâtre de la Balsamine (Brussel/Bruxelles), Bruxelles/Brussel 2000, KunstenFESTIVALdesArts
Met de steun van/Avec le soutien de/Supported by: Charleroi/Danses, la Direction générale de la Culture de la Communauté française de Belgique - Services du Théâtre et de la Danse, Ueli et Eva Hirzel, STUC (Leuven)
Presentatie/Présentation/Presentation: Gemeenschapscentrum De Kriekelaar, KunstenFESTIVALdesArts

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Il y avait La Montagne Magique de Thomas Mann et la neige immense et blanche dans La Danse des pas perdus. Il y eut le gravier âpre de A Corps perdu, et la terre semée d'herbe verte pour Laps. Et dans chacune de ces créations : un écoulement lent - lent écroulement du temps, hors la vie, hors la ville.

C'étaient les trois premiers spectacles de Carmen Blanco Principal, Monica Klinger et Patricia Saive, proches collaboratrices du metteur en scène Thierry Salmon. Elles avaient oeuvré avec lui à la création des Troyennes (Euripide, 1989), Des Passions (d'après Dostoïevski, 1993) ou de Themiscyre (1997), sa quête inachevée sur le mythe des Amazones. Fondant leur propre groupe en 1994, elles se sont baptisées furiosas, ‘furieuses', parce que, habituées à se colleter à tous les aspects du spectacle vivant, il leur était difficile de se limiter aux règles connues du théâtre ; parce que, instinctives, elles travaillaient sur le même pied d'égalité en jetant leurs idées turbulentes dans la mêlée.

Patricia (scénographie), Carmen (mise en scène), Monica (chorégraphie) se retrouvèrent autour de la question de l'espace : « L'espace sur une scène, c'est le temps ... ». Pour elles, « La boîte noire du théâtre ne nous est jamais acquise par avance. Notre idée du spectacle ne repose pas uniquement sur un théâtre dialogué défini par la pièce écrite. Nous aimons travailler avec tous les aspects physiques et concrets qui appartiennent à la scène. Nous aimons développer, explorer et mêler ses différents langages et expérimenter toutes les possibilités expressives de son espace. » Sensibles aux arts plastiques et au cinéma, elles se sont inventé une ‘manière', à la lisière du théâtre, de la danse et de la performance, du réel et du rêve, du conscient et de l'inconscient, une manière où se suspend le temps, une manière où tressaille l'être intime, une manière inspirée et poétique.

Pour leur quatrième création commune, elles voulurent fouiller encore l'inépuisable question de la condition humaine, de sa fragilité : la frustration, la complexité des émotions, le sentiment de ne pas vivre libre selon ses désirs, la difficulté de dire, la peur de la mort et le besoin de consolation, l'attente et la fuite dans les rêves... Cette fois, elles désiraient traverser la ville et ses ambiances, et composer leur mosaïque de bourdonnements intérieurs dans un espace urbain, qui leur était plus contemporain. Ainsi commença Ora O, l'heure zéro. Pour la première fois, elles travailleraient avec huit acteurs et danseurs. Ceux-ci seraient actifs dans le processus d'écriture. Les premières couleurs de leurs caractères seraient fournies par Les Bas-Fonds de Gorki (1902) : son « asile de nuit » serait l'écrin de leur prison de vie. En contrepoint, les poèmes de T.S. Eliot formeraient le ciel et le paysage de cette toile de rêveries solitaires.

C'est ici un lieu de désaffection
Le temps d'avant et le temps d'après
Dans une lumière confuse : ni la lumière du jour
Ni l'obscurité propre à purifier l'âme
Ni plénitude ni vacuité... (T.S. Eliot)


Peut-être y reconnaîtra-t-on, venus des Bas-Fonds, le baron dominant, l'artiste raté, la prostituée romantique, le policier ou Anna, la femme qui a peur de mourir... « Ces personnages désoeuvrés sont pour nous des figures transposables et ouvertes dont nous reprendrons les fragments de situations concrètes. Les poèmes de T.S. Eliot caressent les mêmes désespoirs, passions et perditions avec une puissance poétique qui nous permet de nous détacher de l'anecdote, de dégager des images, des lumières et des atmosphères. »

Les trois furiosas mènent ainsi de front leur quête de fond et de forme. « Comment peut-on au théâtre faire surgir la pensée intime dans un espace public collectif, comment faire s'interpénétrer des histoires, comment donner la sensation d'un accéléré, d'un ralenti, d'un flou, d'un gros plan, d'un plan qui s'élargit, comment faire entendre une voix off, intérieure, au milieu des voix extérieures, comment mettre en valeur un avant-plan puis le délaisser pour un arrière-plan alors que tous deux restent en lumière... ? Dans Ora O, nous aimerions vérifier la possibilité d'exprimer les rêves, de rentrer en live dans la tête d'un personnage puis de repasser au groupe, de faire coexister une situation de jeu réaliste et un mouvement abstrait, de passer d'un temps à un autre sans faire de noir... » Ce que le cinéma offre sur un plateau doré, Carmen, Patricia et Monica cherchent au théâtre à en inventer la perception, sans renfort de moyens techniques, en se reposant sur les ressources du jeu, du corps, de ses rythmes ou du regard d'un acteur qui pourrait comme une caméra guider celui du spectateur. Elles travailleront sur les sensations, des sensations ‘ambiancées' dans la ville.

Cette attention qu'accordent les trois jeunes femmes à l'intériorité des êtres est à la mesure de leur sensibilité aiguisée au monde extérieur. Il est des regards soudain méditatifs qui captent plus que d'autres le décalage entre les aspirations profondes d'un individu et la valse rapide qui entraîne brutalement son destin dans un basculement qui n'est plus sien. Il est des chocs profonds qui ôtent tout sens à la course du monde. Ora O explore cette lisière où la détresse maraude ses instants de beauté, où vacille le temps qui suspend son mouvement, où...

L'aube point, et un nouveau jour
S'apprête à la chaleur et au silence.
Je suis ici ou là, ou bien ailleurs.
En mon commencement. (T.S. Eliot)

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