Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

Les Brigittines

4/05 > 20:30
5.9.11/05 > 18:00
10/05 > 22:00
FR - Subtitles: NL - 60’

En affirmant que Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Stig Dagerman — l’auteur — et Armel Roussel — le metteur en scène — résument l’essentiel. Pour entamer le premier volet de ce qu’il nomme provisoirement Body Building Trilogie, Armel Roussel confronte les idées, les images, les métaphores, les lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez mangé… (Dagerman), les sensations… et le monde insolite du plasticien Gilbert Peyre, " électro-mécano-maniaque ". L’artiste français détourne des éléments avec du mécanique et de l’électrique. Ce qu’il en reste ? Du poétique. Notre besoin de consolation est impossible à rassasier est télescopages chorégraphiques, poétiques, lyriques, mélodramatiques. Et si avant, Armel Roussel faisait du bruit pour faire entendre le silence, aujourd’hui, il convie au silence. Mais ça risque de faire beaucoup de bruit… à l’intérieur.

Texte : Stig Dagerman

Traduction : Philippe Bouquet

Mise en scène : Armel Roussel

Acteurs: Karim Barras, Kalia Barras, Urteza Da Fonseca, Kitty Kortes Lynch, Vincent Minne

Composition musique, son & musicien : Pierre-Alexandre Lampert

Plasticien : Gilbert Peyre

Assistant plasticien : Aligna

Directeur technique : Pierre Stoffyn

Coördination technique : Sonia Rickli

Conseillère aux costumes : Mina Lee

Assistant général : Eric Castex

Lumières : Marion Hewlett

Directeur de production : Laurent Henry

Production : Utopia asbl (Brussel/Bruxelles)

Coproduction & présentation : Les Brigittines-Bruxelles, KunstenFESTIVALdesArts

Avec l’aide de : Le Ministère de la Culture de la Communauté Française de Belgique – Service du Théâtre, l’Association Française d’Action Artistique et le service de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France à Bruxelles

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Pour la première fois depuis ma première mise en scène, je ne sais pas exactement ce que je vais faire, je me l’interdis. J’avance à l’aveuglette, à l’émotion. Les bouts sont là, autour de moi, épars, vivants, et je me sens inerte. Jamais je n’ai vécu telle sensation avant de commencer un spectacle. Dans deux mois, les répétitions… Deux longs courts gros lents mois qui vont venir si vite. Je lis : Ma puissance ne connaîtra pas de bornes le jour où je n’aurai plus que mon silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant et j’entends la voix de Vincent, sourde, carnassière. Faut-il l’amplifier ? Pas d’ironie. Kalia fait du cheval à bascule. Karim joue de la musique avec Pierre-Alexandre. Urteza fait bande à part en sifflotant un poème d’Aragon. Kitty danse. Aurai-je le courage de dépasser ma propre violence ? Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas. Des couteaux tombent et le silence se fait. Le silence est sexy. Les œuvres de Gilbert se promènent dans le texte et tout devient encore plus beau. J’ai froid.

Gilbert et son cosmos où tout est mécaniquement détourné, électriquement revisité et maniaquement poétisé. Gilbert qui se définit comme un plasticien " électro-mécano-maniaque ". La découverte de son travail à Paris, il y a un an, fut un choc. Par dix fois, je me souviens avoir parcouru son exposition. À chaque fois ré-émerveillé par ce cosmos à la fois musée des Arts et Métiers, salle des machines, fête foraine, music-hall, opéra, spectacle de magicien, fantasmagorie, cérémonie, liturgie, défilé, zoo, cirque, comédie mécanique, orgie, apocalypse cocasse. Dagerman tournait dans ma tête et cet émerveillement-là faisait partie du projet. Vincent est venu et nous étions hystériques.

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier est le premier volet d’une trilogie primitivement intitulée Body Building Trilogie, littéralement Trilogie de la Construction du Corps. Second volet, d’aprèsHamlet. Troisième volet,Les Amis font le Philosophe, de Jacob Lenz. Le silence. Le doute. " L’Infinition ".

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier a été écrit par le Suédois Stig Dagerman, alors âgé de trente ans. " Etoile filante de la jeune littérature suédoise des années 40 ", on dit qu’il a, à tout jamais, marqué son époque et la littérature de son empreinte fébrile. De Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, écrit à la première personne, émane une lumière angoissée, nourrie de révolte, d’espoir, de lucidité et de désarroi. Dagerman se donnera la mort après avoir écrit ces douze pages. Mais je dissocie la biographie du texte ; pour moi, c’est écrit pour vivre, pas pour mourir.

Hamlet nous parle de la réalité trompeuse et nous dit que la vérité est dans l’illusion. Et Stréphon finit en se tenant les genoux, seul, en disant " O, adorer un être humain, quelle volupté ! " Trois textes qui bousculent les questions d’héritage et de comment " vivre profond " dans une société futile.

Sans doute parce qu’il y avait une même recherche de transgression des normes dans les trois pièces, d’aucuns ont parlé au sujet de Roberto Zucco (1996, B-M Koltès), Les Européens (1998, H. Barker) et enterrer les Morts/réparer les Vivants (2000, d’après Platonov de Tchekhov) d’une trilogie (bien involontaire). Mais si trilogie il y avait, elle s’inscrivait clairement dans ce qu’on pourrait nommer un théâtre d’Idée. En revanche,Body Building Trilogie s’inscrit consciemment dans un théâtre intime, plus proche de la Pensée que de l’Idée, dont Dagerman forme la colonne vertébrale et la source première d’inspiration du premier volet. Un projet qui se pose tel un maelström : si je ne suis pas l’auteur de ces fragments, je me laisse la possibilité d’être le créateur de son ensemble.

J’essaie juste de parler du doute et de la violence de ce doute. De la difficulté d’être en permanence en question et des souffrances et des joies qui résultent de cet état. Les transcriptions scéniques que je cherche doivent être sensuelles et par là même s’adresser aux émotions, à la Pensée large plutôt qu’à l’intellect, l’analyse, l’Idée. La rencontre avec Gilbert m’amène cette part d’universel qui poétise concrètement mes sensations sans pour autant les définir. C’est là que se trouve notre langage commun.

GILBERT PEYRE.

- En fait, quand quelqu’un dit que son fils dessine mieux que Picasso, c’est que Picasso cherchait à retrouver la spontanéité des enfants…

ARMEL ROUSSEL.

- Alors là, c’est très important !

KUNSTENFESTIVALDESARTS.

- Allez-vous donner des réponses concrètes aux questions philosophiques de Dagerman ?

ARMEL ROUSSEL.

- Justifier le théâtre par la réalité, c’est la mort du théâtre.

GILBERT PEYRE.

- C’est vrai.

ARMEL ROUSSEL.

- La réalité est mille fois plus forte que l’Art.

GILBERT PEYRE.

- C’est vrai.

ARMEL ROUSSEL.

- Les problématiques du monde me concernent, mais je n’ai pas envie d’en faire un spectacle.

GILBERT PEYRE.

- C’est parallèle à ce que je pense.

ARMEL ROUSSEL.

- À force de faire sens, on en oublie qu’il faut faire essence (rires).

GILBERT PEYRE.

- C’est parallèle à ce que je pense.

Dans l’extrait que j’ai choisi, tiré de L’écrivain et la conscience, Dagerman écrit " parallèle à ce que je pense " comme dirait Gilbert. Pour lui, comme pour moi, le poème est un message, d’un être humain à un autre. Un message qui ne dévoile pas immédiatement chacune de ses pensées. Lorsque vous m’attaquez (c’est Dagerman qui parle) en disant : " ton poème n’est pas compris par le peuple, par les masses, par les travailleurs, il n’est pas assez social ", j’ai le droit de répondre : " votre raisonnement est basé sur un malentendu, le malentendu qui veut que seul le poème social soit celui qui est compris par tous. " (…) Pour ces gens-là, la poésie a cessé d’être un message qu’un être humain fait parvenir à un autre. Pour ces gens-là, elle est ravalée au rang de jeu de société. (…) Lorsque ceux-là crient à la Réaction en lisant un poème qu’il est impossible d’apprendre par cœur en l’espace de cinq minutes ou qui ne dévoile pas immédiatement chacune de ses pensées, c’est eux-mêmes qui sont les réactionnaires, (…) parce qu’ils contestent que la littérature puisse être importante pour l’être humain – non pas à la manière d’un jeu de société mais en tant que pierre de touche de sa propre honnêteté devant la vie (…). Il est évident que l’écrivain ne peut dénier à ceux qui s’obstinent à refuser de prendre la littérature au sérieux, le droit d’attaquer aussi bien pour manque de clarté que pour tout autre raison, mais il doit prendre conscience que c’est contre ceux-là qu’elle doit être défendue et que c’est à ceux-là qu’il a raison de dire : si la littérature est un jeu de société, alors je sortirais dans le crépuscule, le pied enduit de noir, pour me lier d’amitié avec les serpents et avec le petit rat gris du désert. Mais si la littérature est indispensable à la vie, n’oubliez pas les sandales à la maison, mais attention au tas de pierres ! Voici que les serpents visent mon talon, voici que le rat du désert me donne la nausée.

Armel Roussel, décembre 2001

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