Nesigurna prica

Théâtre Varia

15,17,18,19, 20 /05
Language: Croatian
Subtitles: Fr & Nl
Duration : 1:30’

Un rien, l’anodin, peut-il susciter matière à théâtre ? Prenons une famille tout ce qu’il y a de plus ‘normale’, dans son appartement après le déjeuner. Cinq acteurs discutent sous nos yeux. Où, quand et comment s’amorce le début d’une histoire ? Quels trésors de relations et de sensations gisent dans les secondes qui filent sans que nous y pensions ? En live, ils se mettent au labeur. De leur lumineux ‘jeu’ de reconstruction naît un prisme de trajets qui fait scintiller les facettes insoupçonnées d’un même cristal, simple après-midi où chacun vaque comme à l’habitude. Nesigurna prica (Histoire incertaine) se met à dessiner ses contours. Natasa Rajkovic (dramaturge) et Bobo Jelcic (metteur en scène) vivent à Zagreb où ils œuvrent au sein du Teatar&TD, plate-forme croate d’intellectuels et d’artistes contemporains. Leur art est fervent et confondant de sobriété. Si... familier.

Texte et Mise en scène/Tekst en Regie/Text and Direction: Nataša Rajković, Bobo Jelčić

Distribution/Acteurs/Cast: Ana Karić (la mère/de moeder/the mother), Katarina Bistrović Darvaš (la fille/de dochter/the daughter), Dražen Šivak (le fils/de zoon/the son), Tvrtko Jurić (le fils cadet/de jongste zoon/the youngest son), Nataša Dangubić (la petite amie/de vriendin van/Tvrtko’s girl friend)

Musique/Muziek/Music: Arsen Dedić

Décor/Decor/Set Design: Samo Lapajne

Costumes/Kostuums/Costume design: Đurđa Janeš

Eclairages/Lichtontwerp/Lighting design: Miljenko Bengez

Création sonore/Klankontwerp/Sound design: Branko Vodeničar

Scénographie/Scenografie/Stage design: Krunoslav Dolenc

Régisseur de scène/Toneelmeester/Stage manager: Petra Juričić

Production/Productie/Production: Teatar&TD (Zagreb)

Présentation/Presentatie/Presentation: KunstenFESTIVALdesArts

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La scène est nue. Cinq acteurs y discutent à voix basse : la mère, ses fils Drazen et Tvrtko, sa fille Katarina et la petite amie de Tvrtko, Nata_a. Ils cherchent un début. " Qu’est-ce qu’un commencement ? Est-ce un tournant ? Un changement ? L’apparition d’un élément extérieur ? Une impulsion de l’intérieur ? Ou la conscience même qu’il s’agit d’un début ? Mais est-on jamais conscient des choses au moment où elles se passent ? Alors, il faut décider : ‘Ça c’est un début’, même si tout a commencé beaucoup plus tôt ! " La question est philosophique autant que théâtrale...

Natasa Rajkovic et Bobo Jelcic sont tous deux à la fois les auteurs, les dramaturges et les metteurs en scène de cette naissance. " Le théâtre s’est trop coupé du réel ", pensent-ils. " Il ne peut pas se permettre de perdre son actualité. Cependant un sujet actuel n’est pas encore suffisant, la pièce de théâtre doit d’abord résoudre le problème de la technique de l’acteur. En Croatie, le théâtre classique manque à nos yeux d’ambition alors que le théâtre conceptuel alternatif en affiche trop. Ils ont engendré la lassitude. " Natasa Rajkovic et Bobo Jelcic cherchent leur chemin entre ces deux extrêmes : exploiter les thèmes quotidiens des vies ordinaires et se concentrer tellement sur l’interprétation crédible qu’il jaillira de ce naturel confondant ce dont nous avons le moins conscience. Histoire incertaine explore l’irruption de l’aléatoire et de l’hypothétique, du mal-assuré et du troublé, de l’inquiet et du fragile, cet incertain qui nous échappe, petites histoires si proches, si enfouies, si épidermiques et si profondes.

Histoire incertaine est le troisième spectacle écrit et mis en scène par Bobo et Natasa en collaboration étroite avec les acteurs. Tous trois procèdent de la même quête ‘d’actualisation’ profonde de la matière et de la manière théâtrales. " Le public de Zagreb boude les salles de théâtre pour faire la fête à d’autres médias, plus concrets, plus dynamiques, plus connectés à la réalité. Nous sommes conscients que le théâtre n’est pas populaire : nous tentons simplement de le rendre intéressant pour un public qui ne l’aime plus ou ne l’aurait jamais aimé. " Leur premier spectacle Promatranja (Observations) proposait au public de suivre des petites scènes dramatiques très courtes et indépendantes les unes des autres, en se déplaçant dans le théâtre, de la cave au toit. Première désacralisation, spontanéité réinventée. Le deuxièmeUsporavanja (Ralentissements) offrait au quotidien les scènes d’une famille et explorait en finesse comment un acteur peut revêtir un personnage fictif de sa peau, de détails gestuels, de mimiques et autres particularités de langage qui lui appartiennent en propre. L’écriture se nourrit donc d’abord de l’acteur qui la génère. Elle s’applique à apprivoiser parler réel, comportements intimes et manières d’être inconscientes avant de glisser vers la fiction sans qu’on puisse distinguer la différence entre l’être et le paraître.

Nesigurna prica (Histoire incertaine) fait un pas de plus. Elle reprend les membres fictifs de la famille de Usporovanja, dans le même appartement, après le déjeuner. Cette fois, elle dévoile ‘la méthode de composition’, la cuisine interne : comment de banals ingrédients peuvent-ils s'agencer pour faire surgir la magie d’un événement théâtral ? Sur scène, les acteurs discutent. Ils portent leur vrai nom et installent une lumineuse sensation de temps réel. Katarina prend les choses en main : " Il faut décider d’un lieu et d’un moment précis : un dimanche comme tous les dimanches, une famille qui s’éparpille dans l’appartement après avoir dîné. " Elle dessine sur le mur nu du théâtre le plan de l’appartement, l’emplacement de chacun dont la craie visualisera ensuite les trajets et les rencontres. Une tranche de vie d’un quart d’heure, une demi-heure à tout casser. Focus sur la mère face à la petite amie de son fils, puis sur le fils avec sa petite amie, puis sur la mère pendue au téléphone avec sa sœur, puis sur la sœur à l’autre bout du fil qui répond à la mère, puis sur le fils et sa sœur. Seul face à un proche, chacun se laisse aller à la taquinerie, au jeu, à la question, à la confidence.

Les scènes se succèdent, traversées par des bribes de scènes antérieures ou qui vont suivre. Ainsi ces réalités simultanées se juxtaposent et construisent subtilement le dessin du tableau, ses petits tumultes. Se révèlent l’intimité, les inquiétudes, les préoccupations et les relations de ce petit monde que nous découvrons plus qu’il ne se connaît lui-même. Au final, les personnages viennent s’asseoir seuls pour un bref aveu personnel. Ils ne semblent pas préparés aux questions-pièges mais se prêtent volontiers à ce jeu de la vérité. Et leur amusante spontanéité laisse saillir les petites contradictions qu’ils ne veulent ou ne peuvent résoudre. Ces aveux involontaires nourrissent rétroactivement les dialogues drôles et profonds qui viennent de s’échanger. Histoire incertaine est l’exposé ludique d’une méthodologie, un exposé qui glisse habilement du travail scénique à la vie en travail au creux de ces êtres, vie qui les imprègne, les sédimente et colore leurs interactions. Ce jeu-là est d’une intelligence désarmante, car, comme tous les jeux, quand on s’y laisse prendre, il raconte bien plus sur les joueurs eux-mêmes que sur l’innocente partie qu’ils engagent. C’est aussi simple que lumineux !

Bobo et Natasa mènent leurs propres projets ensemble depuis cinq années. Ils travaillent en indépendants dans différents théâtres. Histoire incertaine a été soutenu, cette fois, par le Teatar&TD (Théâtre Etcétéra) de Zagreb, une plate-forme ouverte aux artistes et intellectuels croates pour expérimenter des formes et des écritures contemporaines, s’exercer à la critique et s’offrir une liberté qui passe aussi par l’ouverture à l’étranger.

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