Mystery Magnet

Zinnema

10, 11, 12/05 – 20:30
13/05 – 15:00
1h

Artiste visuelle venue à l’univers de la scène, Miet Warlop travaille à la croisée des disciplines. Créant dans son atelier des sculptures animées, tableaux vivants et actions performatives comme autant de matériaux plastiques autonomes, elle les assemble dans des formes singulières qui investiguent le dispositif et la dramaturgie du théâtre. Dans ACT/COLLECTION, Trailer Park, présenté au Kunstenfestivaldesarts 2011, elle avait laissé ses étranges créatures cohabiter dans un espace au sein duquel le public pouvait se mouvoir librement. Avec sa nouvelle création, au contraire, Warlop cadre notre regard sur un espace panoramique, une scène de théâtre où elle lâche un cortège fantastique. Femmes sans tête, pantalons de géants, embouteillage crépusculaire, voyage dans la lune et tempête noire qui emporte tout sur son passage: Mystery Magnet dessine un monde halluciné où l’humour naît de la tristesse, la magie du prosaïque et l’exaltation de la peur. L’imagination au pouvoir!

Concept & mise en scène
Miet Warlop

Performance
Christian Bakalov, Kristof Coenen, Sofie Durnez, Ian Gyselinck, Wietse Tanghe, Laura Vanborm & Miet Warlop

Scénographie
Miet Warlop

Assistance scénographie
Sofie Durnez & Ian Gyselinck

Son
Stefaan Van Leuven & Stephen Dewaele

Regard externe
Nicolas Provost

Assistance dramaturgie
Namik Mackic

Technique
Piet Depoortere & Ian Gyselinck

Merci à
An Breugelmans, Leen Denoulet, Katrien De Keukeleere, Jonathan De Roo, Jonas Feys, Philip Franchitti, Claudine Grinwis, Pol Heyvaert, Philippe Riera, Silke Sintobin, Barbara Vackier, Hans Valcke, Lies Vanborm, Karel Vanhooren, Stijn Van Buggenhout, Sam Verhaert, Geert Viane/AMOTEC & Espace Formation PME Bruxelles

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Zinnema

Production
CAMPO (Gand)

Coproduction
Kunstenfestivaldesarts, Göteborgs Dans & Teater Festival

En collaboration with
Vooruit (Gand)

Coproduit par
NXTSTP, avec le soutien du Programme Culture de l'Union Européenne

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Le Mystery Magnet de Miet Warlop

Miet Warlop a suivi une formation de plasticienne, mais sa manière d’aborder les images – sa façon intuitive d’y répondre et les rechercher – l’a propulsée dans le monde du théâtre. Ce changement de discipline a donné lieu à une œuvre qui remet en question et ranime les conventions de la représentation théâtrale à partir de la perspective de ses fondements physiques et matériels. Warlop reconnaît le potentiel affectif des images qui l’entourent, parvient à le distiller de la masse floue de notre existence saturée par les médias et le rend net en lui donnant une forme concrète. Elle ne déduit pas ses idées visuelles de concepts verbaux, pas plus qu’elle ne les lie à une ligne narrative préconçue. Elle suit plutôt les conditions et les exigences que pose une image une fois qu’elle se matérialise et devient une représentation. Ici, il peut être utile de faire une distinction entre les « images » – ces entités spectrales qui voyagent à travers le temps et l’espace, entre l’esprit et les médias, et constituent une réalité miroitante d’elles-mêmes – et les « représentations », la matérialisation d’images que l’on peut percevoir physiquement et avec lesquelles on peut établir un lien, à travers l’un ou l’autre média.

Dans son atelier, elle commence par donner à l’image une forme préliminaire sculpturale. En se lançant dans une recherche ponctuée de gestes prospecteurs, Warlop se laisse rattraper par le processus sculptural. Comme un chasseur en quête de spécimens magnifiques de quelque espèce rare, elle suit la trace de sa fixation visuelle et se retrouve souvent sur un terrain inexploré. Son processus de travail consiste à tirailler l’image, à la pousser dans telle ou telle direction, à la provoquer à produire une réponse, à révéler une attitude, comme si elle défiait l’image à parler au travers de l’apparence matérielle qu’elle a adoptée et à lui indiquer où elle souhaite aller à partir de là. Et comme tout artisan le confirmera, les matériaux sont obstinés et volatils, mais ouverts à la négociation à leurs conditions toutefois. « Laissez donc tomber ceci, tentez plutôt cela. » Le travail de Warlop évolue ainsi de manière circulaire : expérience, frustration, découverte, libération. Tout est transparent et en même temps étrangement fascinant. Les représentations scéniques de Warlop rendent quasi impossible de retracer l’évolution des divers éléments qui les composent chacune, ni d’imaginer comment des matériaux ont suscité des attitudes ou comment des objets ont donné lieu à des gestes.

Les représentations scéniques ne sont pas comme des peintures délimitées par leur cadre. Comme des sculptures, elles sont sensibles aux questions de disposition, à la fois dans l’espace physique et dans le temps. De même que les images auxquelles elles donnent corps, ces représentations sont sans cesse déplacées, elles n’ont fondamentalement pas de lieu attitré. C’est peut-être leur caractéristique la plus vitale et le souci principal du développement dramaturgique de Warlop.

Des premières installations-performances, comme Huilend Hert/Aangeschoten Wild et Sportband/Afgetrainde Klanken, à la fantaisie d’ensemble burlesque Springville, en passant les performances en solo sous le titre collectif de Grote Hoop/Berg les représentations scéniques ont revendiqué la primauté sur les sujets humains. Le dernier ajout à ce catalogue, Mystery Magnet, apparaît comme une synthèse des préoccupations et stratégies formelles de Warlop. Tours de passe-passe et illusionnisme transparent conjugués à une attention minutieuse portée aux détails visuels et sculpturaux sont des caractéristiques constantes de l’œuvre de Warlop. Dans ce projet, cet aspect constitue le principal véhicule de présentation et un genre de rituel.

Au cours de la dernière année et demie, Warlop a travaillé dans son atelier, où elle a élaboré une variété de matériau – numéros brefs, personnages visuels, sculptures vivantes et vidéos – sans aucune ligne narrative ou thème général pour les relier. (Elle fait confiance à son intuition pour choisir quelle idée visuelle poursuivre.) Certains titres provisoires utilisés à différents stades du développement de Mystery Magnet donnent une idée de l’évolution formelle du concept. ACT/COLLECTION était le titre utilisé lors de la première phase, dont les résultats ont été présentés en deux versions, l’une au Vooruit, à Gand, en mars 2011 et l’autre au Kunstenfestivaldesarts au mois de mai de la même année. Dès le début, la notion d’unités visuelles individuelles et indépendantes réunies sous le même dénominateur commun tout en maintenant leur statut d’entités séparées était une spécificité déterminante de l’œuvre. À l’automne 2011, Warlop a pensé à Valley View comme nouveau titre éventuel. Celui-ci évoque un panorama de personnages de bande dessinée – humains, animaux et machines – allant chacun son chemin et s’occupant de ses affaires, apparemment sans prendre conscience les uns des autres. Les considérer comme appartenant à une même narration serait une question de perspective, ou, dans ce cas, d’équilibre subtil entre la dramaturgie visuelle, spatiale et temporelle. Avec le titre final, Mystery Magnet, l’artiste pointe un magnétisme inexplicable, une force d’attraction qui réunit les divers éléments et les maintient unis.

Un autre titre auquel Warlop a pensé, « Let’s make our heads real », paraît suggérer que la pièce traite de la réalisation de l’imaginaire. Cependant, tout ce qui est donné à voir en matière de choix conscient des performeurs semble inventé par quelque chose de plus grand, de plus insidieux que la ligne de conduite ou l’intention d’une personne. Et dans toutes les mises en place coordonnées de matériels sur scène, les perfomeurs ne contrôlent que superficiellement la représentation.

Quel est l’agent gouvernant dans Mystery Magnet ? Nous avons plusieurs options. Les performeurs, tout de noir vêtus, installant des représentations en guise de divertissement, de voyeurisme ou de distraction ? Les « personnages », ces créatures façonnées de la manière la plus spectaculaire, au comportement théâtral, que les performeurs habitent de temps en temps et qui font appel aux matériels et aux objets pour configurer certains objectifs dramatiques ? Ou est-ce un agent absent omnipotent qui est à l’œuvre ici et auquel tout et tout le monde, même la metteure en scène elle-même, est assujetti ? Un agent caché bien en vue – appelons-le l’Image – qui combine performeurs et objets en diverses configurations de lui-même. L’Image serait alors un agent sculpteur, et les représentations scéniques seraient ses objets sculptés.

Sur une scène vide, l’Image est graduellement révélée par le biais de l’adjonction, comme l’homme invisible du film du même nom, façonnée à partir de l’inconscient collectif, propulsant les performeurs dans l’action comme une addition de lui-même. L’Image est la véritable protagoniste, qui nourrit des intentions secrètes et se contorsionne en configurations toujours réinventées. Et à mesure que les éléments variés se fondent, la représentation émerge et un personnage fait surface : défini sur le plan visuel et matériel, la gestuelle tracée, il demeure néanmoins un mystère. Ce pourrait être le Gros, ce corps étoffé aux traits humanoïdes, ou le Cheval, cette curieuse incarnation difforme. La représentation est d’autant plus efficace quand la ressemblance est incomplète mais étrangement suggestive. Les représentations scéniques de Warlop sont, selon ses propres termes, « des objets d’une fragilité évidente », des substituts des humains qui les installent, de ceux qui les regardent des côtes de la scène, ou du public.

Le mystère de l’aimant de Warlop pourrait se situer dans ce brassage des images, dans la manière dont elles conditionnent nos désirs et reconfigurent nos aspirations. Ce qui peut paraître un tour d’adresse performatif dans la façon dont Warlop construit son spectacle peut tout aussi bien apparaître comme un rituel animiste, rappelant l’Image de sa vie spectrale pour la couler dans une forme vivante et concrète sur scène. Ce rituel collectif porte l’Image sur un support précaire, comme ces marches du fragile marchepied que les co-performeurs de la fille en costume d’argent portent pour qu’elle puisse l’emprunter.

Toutefois, Warlop ne matérialise pas les images comme des énigmes qui mystifient et méprisent le spectateur, mais qui au contraire, appellent à l’association sur base de conviviaux rapports d’égal à égal. En plaçant les installateurs à côté de la représentation, ne fût-ce qu’en coup de vent par nécessité technique, Warlop met en scène l’expérience du visionnage, reflétant le public rivalisant pour définir la représentation. Ce spectacle total que l’on nous présente – la vue de la représentation et sa propre mise sur pied – est une sorte de conversation. Quand des représentations scéniques sont présentées comme des produits composites d’un effort collectif entre objets et humains, attitudes des matériels et de l’imagination humaine, la scène ne devient pas qu’un lieu d’échange, mais un habitat au véritable sens du terme.

Ce que nous voyons dans cet entrelacement de strates de fantaisie et de réalité technique est aussi un processus de création, dissimulé en pleine vue. Dans son œuvre, Warlop part en quête de ce qu’elle appelle « une représentation nerveuse ». Une représentation qui, si la magie fonctionne, fera preuve d’effervescence, aura un agent et mènera sa propre vie. Ses représentations se nourrissent du monde extérieur, de la temporalité de la scène, de son unité d’espace, mais ne produisent jamais vraiment du théâtre. À mesure qu’elle se matérialise, les représentations s’accrochent à la scène comme des parasites. Dans cette revendication d’une propre vie, les représentations témoignent d’un sens de la mise scène. Elles illustrent, sous forme d’exagération, voire de parodie, quelques aspects caractéristiques du théâtre, tout en continuant à exister dans leur propre continuum spatio-temporel. La preuve de la vitalité des représentations de Warlop réside dans leur capacité à être extraites et greffées, à vivre en dehors de ses spectacles. Dans Mystery Magnet, l’absence maintenue de fusion entre le théâtre et les représentations est soulignée par un grand décor blanc implanté sur scène, une mise en abyme, faisant office de toile de fond blanche sur laquelle sont installées les images.

Cette dislocation collective des formes de représentation, de leur dimension picturale et théâtrale, incline Warlop et ses performeurs, ainsi que les objets et les images qu’ils contribuent à matérialiser, sur un même plan : l’auto-création. Un lieu pour réfléchir à la relation entre l’image évasive, la représentation comme son conteneur matériel éphémère, et le spectateur toujours condamné à tenter de déchiffrer et à donner sens à ce qui se déroule sous ses yeux. Nous sommes entraînés à combler le fossé entre une représentation et une autre, à colmater les vides que Warlop laisse délibérément ouverts. Peut-être ferions-nous mieux de juste regarder et de laisser les représentations nous observer à leur tour.

Namik Mackic, mars 2012
Traduit par Isabelle Grynberg

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Miet Warlop (°1978) est une plasticienne belge, née à Torhout et installée à Bruxelles. En 2003, elle obtient sa Maîtrise en Arts plastiques à l'Académie Royale des Beaux-Arts de Gand (KASK) où elle a étudié l'art tridimensionnel. En 2004, le jury de la KASK lui discerne le Prix Franciscus Pycke et le festival Theater aan Zee à Ostende lui remet le Prix du Jeune Théâtre pour son spectacle de fin d'étude Huilend Hert, Aangeschoten Wild. Voilà qui lui permet de créer une deuxième production avec le soutien du Vooruit et de Villanella : Sportband, Afgetrainde Klanken (2005). Dans le contexte des Lovepangs au Vooruit (2005), elle réalise le spectacle Koester de Kersen. De multiples productions, actions, interventions et scénographies suivront. Elle a assuré la scénographie pour des spectacles de Dominique Hoste, Pieter Genard, Raven Ruëll, DitoDito - Jef Lambrecht, du KVS, du Vooruit et des Ballets C de la B. En 2006 et 2007, Miet rejoint DE BANK, une initiative de la maison de production Victoria (aujourd'hui Campo) qui offrait aux jeunes artistes l'occasion de travailler à un projet artistique sur une période de deux ans. Sous le titre Grote Hoop/Berg (2006-2008), Warlop développe un certain nombre de spectacles très visuels, dont Proposition 1: Reanimation, Proposition 2: Reconstruction et Proposition 3: Play the Life. Ensuite, elle crée Springville (2009), un mouvement de chaos, d'attente et de surprise d'une durée de 50 minutes, sélectionné pour le Theaterfestival 2010. Cette même année, Warlop présente aussi Talk Show, une lecture performance en collaboration avec Hilde D’haeyere à propos de l'impact de numéros burlesques sur une performance verbale. Miet Warlop a récemment achevé ses deux ans de résidence à Berlin où elle s'est concentrée sur son œuvre plastique et a élaboré une nouvelle série d'actions dynamiques. À partir de septembre 2012, Warlop sera artiste associée du centre d'art Beursschouwburg à Bruxelles. En outre, elle apparaît sous différentes formes et dans différents lieux.

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