Les Spectateurs

Théâtre 140

25, 26, 27, 28/05 – 20:30
1h 15min

Lotte van den Berg s’est fait connaître avec un théâtre minimaliste, doté d’une forte dimension plastique, qui invite le spectateur à regarder plus intensément. Les prochaines années, ce seront les villes qui formeront l’épicentre de son œuvre. Pour sa nouvelle création, la metteuse en scène est partie à Kinshasa avec un groupe d’artistes de différentes disciplines. Ils y ont passé quatre mois, le temps de se perdre et de nouer des relations avec les habitants. Mais quelle expérience peut-on réellement vivre en tant qu’hôte dans un pays que l’on ne connaît pas ? Un lien est-il possible, ou ne restera-t-on jamais que spectateur ? Van den Berg met face à face l’individualisme occidental et le sens intense de la communauté qui régit la vie à Kinshasa. Réunissant un ensemble d’acteurs néerlandais, belges, libériens et congolais, Les Spectateurs traite de notre besoin d’identité et de préservation. Mais aussi du désir d’un abandon instantané (et sans doute impossible) à tout ce qui nous est étranger. Un spectacle sur le spectateur à distance, qui aspire à disparaître dans le monde qu’il observe…

Equipe
Lotte van den Berg, Floor van Leeuwen, Anoek Nuyens, Rachid Laachir, Freija Wouters, Elizabet van der Kooij, Willem Weemhoff, Daan ’t Sas, Guido Kleene, Bright O’Richards, Anke Wirken, Bart Kusters, Ifor Schrauwen, Rianne van Hassel et autres

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Théâtre 140

Production
OMSK (Dordrecht)

Coproduction
Kunstenfestivaldesarts, Theaterfestival Boulevard (’s-Hertogenbosch), De Internationale Keuze van de Rotterdamse Schouwburg, steirischer herbst festival (Graz), Zürcher Theater Spektakel, Toneelhuis (Anvers)

Avec le soutien de
SNS REAAL Fonds, VSB Fonds, Performing Arts Fund NL, Gemeente Dordrecht

Projet coproduit par
NXTSTP, avec le soutien du Programme Culture de l’Union Européenne

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Soif d’inconnu

La metteuse en scène Lotte van den Berg est partie accompagnée de cinq Hollandais et d’un Flamand pour un séjour de quatre mois au Congo. Ils se sont installés à Kinshasa, à la lisière d’un grand terrain de sable dans le quartier populaire de N’djili. C’est là qu’avec Kola, le propriétaire du terrain, et Toto Kisaku, le jeune et ambitieux directeur artistique du Théâtre K-Mu, ils ont construit un atelier ouvert. Chaque semaine il y avait une exposition, une présentation, un débat ou une performance. Anoek Nuyens y a travaillé en qualité de dramaturge. Voici son récit.

Tandis que l’appareil amorce sa descente pour l’atterrissage, je donne du front contre le petit hublot. Nous survolons Kinshasa, mais à cette heure tardive, on ne perçoit guère qu’une bande sombre piquée ci et là d’un point lumineux. C’est comme si je volais au-dessus d’une terre sacrée. Kinshasa est un lit de bougies. Une ville que, selon toute apparence, un coup de vent pourrait éteindre. C’est en ce lieu, pour l’instant totalement mystérieux, que la compagnie OMSK va s’établir quatre mois durant. Lotte van den Berg a fondé la compagnie OMSK il y a deux ans à Dordrecht. En peu de temps, elle parvint à rassembler autour d’elle un collectif d’artistes – plasticiens, gens de théâtre et un réalisateur – auxquels elle soumit la question « qu’est-ce qu’un chez-soi ? » Sur ce, ils sillonnèrent la ville, rencontrèrent des habitants de Dordrecht et des environs, et travaillèrent de concert à la représentation/exposition S’égarer sur carte. Chemin faisant, d’autres questions se firent jour. Outre la tendance à se fixer quelque part et à constituer un foyer existe en effet une aspiration contraire à s’en aller loin de chez soi. D’où nous vient cette soif d’inconnu ?

Contact sporadique

Ces dernières années, Lotte van den Berg a fait le tour du monde avec ses spectacles. Cette période d’intense navigation aérienne entrecoupée de contacts sporadiques avec d’autres sols et d’autres cultures a infléchi sa réflexion. Comment nous rapportons-nous depuis notre propre univers à des univers différents ? Comment cherche-t-on à se rapprocher de l’autre ? Peut-on se mouvoir dans la perspective de l’autre ? Au mois d’août 2007, Lotte van den Berg et son ami le réalisateur Guido Kleene parcoururent à bord d’une Peugeot de 1958 la route séparant Douala (Cameroun) de Kinshasa (Congo), où Guido s’est installé depuis. D’un brouillon de pensées et de notes naquit le projet de se rendre dans cette mégalopole avec un groupe hétéroclite d’artistes, penseurs et réalisateurs, afin de vivre et de déchiffrer l’expérience d’un monde inconnu. Les artistes provenaient de plusieurs disciplines : Rachid Laachir et Ank Daamen se joignirent en qualité de plasticiens, Guido Kleene en tant que réalisateur et metteur en scène, Daan ‘t Sas en tant que concepteur de machines, Fierman Baarspul en tant que spécialiste d’Internet, Rianne van Hassel à la production et moi-même enfin en qualité de dramaturge. Durant les préparatifs de voyage, un deuxième groupe d’artistes de Dordrecht se proposa d’entretenir un dialogue avec les voyageurs durant leur séjour et, ce faisant, d’entrer eux aussi en rapport avec ce monde inconnu. En résultèrent diverses correspondances, des connections live sur Internet et des envois incessants de travaux et de matériaux dans un sens comme dans l’autre. Un projet audacieux : partir à l’aventure sans texte ni prétexte, sans cadre artistique prédéfini, avec pour seule perspective d’aller sur place poser les questions et laisser les pensées affluer. Cette attitude apparaîtra à certains quelque peu naïve, mais on pourrait tout aussi bien la qualifier d’intrépide. L’audace d’appréhender le monde sans objectifs préalablement définis. À l’affût de l’inattendu. Dans une ville comme Kinshasa, cette attitude est perçue comme particulièrement inhabituelle venant d’un étranger. La plupart des étrangers de Kinshasa s’y sont établis tantôt par conviction, ainsi les missionnaires catholiques, tantôt par calcul, tels les nombreux Chinois venus ouvrir des commerces.

Qui entend l’oiseau noir ?

À la tombée du soir, entre huit et neuf heures, un grand oiseau noir survole Kinshasa. Un oiseau invisible. L’air au-dessus de Kinshasa est aussi noir que l’oiseau qui le traverse. Mais un oiseau qu’on entend. Un homme reproduit le bruit à mon intention : brrr, brrr. Ce sont les sorcières. Elles se rendent à un endroit précis pour y manger. J’avise l’homme assis en face de moi. Il se tait et soutient mon regard. C’est la vérité, répète-t-il à nouveau. Si je devais illustrer cette catégorie de choses dont je connais l’existence, bien que ne les ayant jamais vues de mes propres yeux, je songerais probablement à une bactérie, une cellule ou un tissu de mon organisme. Je n’ai jamais vu la face intérieure de mon corps, mais je peux me la représenter et sais qu’elle existe. En revanche, je ne parviendrai vraisemblablement jamais à entendre l’oiseau dont il est ici question, car il n’est pas en mon pouvoir de neutraliser ma propre perspective, l’éducation que m’ont donnée mon père et ma mère et la manière dont j’interprète les signaux du monde extérieur. Nous cherchons dans l’inconnu la possibilité d’expérimenter à neuf les choses qui nous sont familières. Le mouvement par lequel on cherche à s’échapper est pour une bonne part un retour à soi. Il y a quelques semaines, Lotte van den Berg, Guido Kleene, quelques acteurs et moi-même avons fait halte dans un village inconnu. En travers d’une large rue, nous avons installé un grand cadre en bambou de 4 mètres sur 4, devant lequel nous avons disposé une douzaine de chaises. Après avoir pris place, au beau milieu de cette route avec tous ces gens autour de nous, nous avons poussé un cri de joie. Ce à travers quoi nous sommes si accoutumés à voir des images, cette fenêtre qui permet de tout scruter et superviser à distance, la voici qui se déployait en plein Kinshasa. Rejoints par plusieurs dizaines de curieux, nous regardions à travers ce cadre comme si c’était un film. Certains prenaient place dans le cadre et jouaient quelques scènes de leur cru. D’autres restaient assis et regardaient.
Nous sommes partis pour Kinshasa le jour où se tenaient des élections aux Pays-Bas et sommes revenus la semaine où se constituait un cabinet plutôt orienté à droite. Un des principaux mots d’ordre de ce nouveau cabinet est l’intégration forcée. L’objectif déclaré est que les étrangers s’adaptent sans conditions à la société et à la culture hollandaises. Que bon nombre parmi eux aient grandi dans un monde entièrement différent est tenu pour négligeable. Il est cependant tout à la fois impossible et illégitime de neutraliser ou de proscrire cette perspective originale et originelle. C’est une partie constitutive de soi. À la moitié du séjour, j’ai décidé d’emménager chez une famille congolaise. À cinq heures du matin, j’accompagnais les filles à l’église, j’apprenais un peu de lingala, parlais néerlandais le moins possible et mangeais exclusivement avec les doigts. C’est une manière d’apprendre à connaître une ville, une personne, une culture. Toute la difficulté dans une telle situation d’immersion est de ne pas totalement se déprendre de soi, ne pas prendre l’apparence de l’autre, ne pas se prendre pour l’autre. Patricia de Martelaere écrit : « Celui qui n’est nulle part chez soi ne ressent jamais le caractère banal des choses, ne contracte jamais d’automatismes. Celui qui n’est nulle part chez soi trouve tout intéressant, est toujours sur le qui vive. »* L’attitude ici décrite par De Martelaere est exténuante et inhumaine. Les gens sont ainsi faits qu’ils s’attachent à d’autres gens, à des lieux. Chacun a finalement besoin d’un chez-soi. Un endroit où l’on puisse s’épanouir librement, devenir soi, être soi. C’est à cette condition seulement qu’il est possible de se tourner vers l’autre. Même le mouvement qu’on fait en direction de l’autre dépend de notre propre perspective, de nos propres lignes de fuite, quand bien même la destination paraîtrait chaque fois reculer d’un pas.

Anoek Nuyens
Une version longue de ce texte est parue dans Etcetera 123, décembre 2010

(*) Citation tirée de : Verrassingen, Essays - Patricia de Martelaere. Meulenhoff, Amsterdam 1997.

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Très jeune, Lotte van den Berg (° 1975) a développé une fascination pour le théâtre à travers son père, le créateur de théâtre Jozef van den Berg. Dès sa formation de mise en scène à Amsterdam, elle a commencé à monter des spectacles, tant en Flandre qu’aux Pays-Bas. De 2005 à 2009, elle a fait partie des six artistes en résidence à la Toneelhuis à Anvers, où elle a créé pour la première fois des spectacles pour des grandes salles. Elle y a mis en scène, entre autres, Stillen (2006) et Winterverblijf (2007). En 2009, Lotte van de Berg a quitté la Toneelhuis pour s’établir à Dordrecht, où elle a fondé,en collaboration avec un certain nombre d’artistes, la structure OMSK avec laquelle elle a élaboré un ambitieux plan pluriannuel, qui la mènera entre autres à Bruxelles et à Kinshasa. Cette même année, elle a réalisé la première production d’OMSK : Het verdwalen in kaart.

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