Les ambassadeurs de l'ombre

Koninklijke Vlaamse Schouwburg / De Bottelarij

22, 23, 25/05 > 20:00
24, 26/05 > 15:00
FR
2:30' with intermission

« Pourquoi la main qui ‘donne’ est-elle toujours au-dessus de celle qui ‘reçoit’ ? » Après 2 ans d’échanges et de répétitions, Lorent et des familles d’ATD Quart Monde (Aide à toute détresse) créent au Théâtre National Les ambassadeurs de l’ombre. Initié par Bruxelles 2000 et la Maison des Savoirs (antenne d’ATD), le spectacle chanté et joué ne se représente que trois fois. Il interroge crûment les stéréotypes de la pauvreté. Sus à l’image du manque ! Et que sortent de l’ombre la dignité et le savoir-faire d’êtres humains, dès lors acteurs pour partager leur expérience. Exceptionnellement, le Festival offre la reprise d’une création belge. Car ces airs d’accordéon et ces récits courageux réconcilient le théâtre avec sa fonction initiale : fête populaire et agora publique.

Création/Creatie/Created by: Lorent Wanson et des familles du Quart Monde

Metteur en scène, auteur, accordéoniste/Regisseur, auteur, accordeonist/Director, author, accordeon player: Lorent Wanson

Assistant à la mise en scène/Regie-assistent/Assistant to the director: Elisabeth Ancion

Acteurs/Actors: Delphine Bibet, Monique Borcy, Angélique Brancato, Angélique Dupuis, Danielle Dupuis, Gwenaël Dupuis, Viviane Dupuis, Rudy Dupuis, Cindy Gillard, Marie-Thérèse Givart, Hector Guichart, Gregory Hamdan, Yvette Hamenlinck, Anne Lamaille, Carmelo Mezzasalma, Michele Mezzasalma, Esméralda Parmentier, Meghann Parmentier, Raphaël Parmentier, Iris Plassoff, Micheline Van den Eynde, Christian Vilain, Nathalie Vildaer, Christine Wante

Régisseur de scène et éclairages/Toneelmeester en belichting/Stage manager and lighting: Pierre Clément

Voix off/Off voice: Suzanne Wauters, Patrick Donnay

Piano: Pierre Thomas

Enregistrement sonore/Geluidsopname/Sound recording: Willy Pâques

Chorégraphie pour Esmeralda Parmentier et le final/Choreografie voor Esmeralda Parmentier en de finale/Choreography for Esmeralda Parmentier and the final: Françoise Rognerud

Magie pour/Magie voor/Magic for Christian Vilain: Ivan Fox

Répétiteur pour la chanson finale/Repetitor voor het finale lied/Repetitor for the final song: Dominique Rammaert

Costumes/Kostuums/Costumes: Elisabeth Ancion, Patricia Eggerickx

Marionnettes/Poppen/Puppets: Elisabeth Ancion, José Bardio, Aziliz Calvez, Alfredo Canavate, Hélène de Burbure, Monique Demat, Liliane Garin, Marie-Thérèse Givart, Yvette Hamenlinck, Natalie Hill, Jacqueline Page, Yoëla Page, Yvette Tillemens, Cécile Van de Putte, Christian Vilain

Auteur de/Auteur van/Author of Sur une seule vague: Anne Lamaille

Dessins/Tekeningen/Drawings: Christian Vilain

Photographie/Fotografie/Photography: Ilse Mariën

Relations Publiques/Public Relations: Bérengère Deroux

Coproduction/Coproductie/Coproduction: ATD Quart Monde (Bruxelles/Brussel), Bruxelles/Brussel 2000, Théâtre National de la Communauté Wallonie Bruxelles

Remerciements à/Met dank aan/Special thanks to: La Ville de Bruxelles/De stad Brussel

Présentation/Presentatie/Presentation: de bottelarij/Koninklijke Vlaamse Schouwburg, KunstenFESTIVALdesArts

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Eté 1998, Bruxelles se prépare dans l’ombre à devenir Capitale européenne de la Culture en l’an 2000. Son thème : la Ville. Dans l’une de ses 19 communes, le vieux Molenbeek, il est une Maison des Savoirs, association initiée par le Mouvement international d’ATD Quart Monde (Aide à toutes détresses), fondé en 1957 par Joseph Wrezinski et les familles des bidonvilles de Paris. Leur but : créer des lieux d’expression et de solidarité pour les plus démunis, des lieux où les familles puissent partager leur histoire, leur expérience de résistance à la misère, afin de préserver leur dignité. La Maison des Savoirs organise divers ateliers de peinture, sculpture, théâtre pour les adultes comme pour les enfants. Dominique Rammaert y dirige une chorale avec ceux qui aiment chanter. Bernard Foccroulle les découvrira et les programmera, un soir, à la Monnaie. Encouragé par cette ouverture, Dominique Rammaert envoie un projet de spectacle musical avec les familles à l’équipe de Bruxelles 2000, alors à l’affût d’initiatives qui révèlent de la ville le potentiel créatif. Pour réaliser ce travail avec eux, il cherche encore un metteur en scène professionnel. Bernard Debroux, responsable du programme Théâtre, pense à Lorent Wanson, " l’engagé ".

Qu’il monte Wedekind, Oscar Wilde, Brecht ou Dario Fo, Lorent travaille, depuis plusieurs années, en répétitions ouvertes, intimement convaincu que le théâtre se doit d’ouvrir ses portes aux " non-initiés " et qu’il n’est pas de plus grande contradiction que d’y reproduire un schéma de société qui exclut d’emblée pour certains l’accès à la culture. Tributaire de son étiquette d’ " artiste investi dans la lutte sociale ", Lorent trépigne face à la proposition qui le cloisonne avec trop d’évidence sur le terrain de l’action socio-culturelle. Il veut pourtant rencontrer les familles de la Maison des Savoirs. A l’automne, premiers contacts. Viviane le voit arriver : " Qu’est-ce que c’est que ce type bohème, mal rasé et débraillé ? Quel clochard ! ". Avec Elisabeth, sa complice de travail, Lorent se présente et veut les écouter. " J’avais dans la tête une tonne d’imageries sur la pauvreté et cette ferme conviction que chacun peut être maître de sa destinée... ". Les conversations soutenues et enflammées ont vite fait de pulvériser les clichés. Il n’y a plus ni de ‘metteur en scène de théâtre à l’écoute des démunis’, ni de ‘familles du Quart Monde, écrasées par leur misère’. La confiance s’installe, ciment du projet.

Lorent sourit : " Se demande-t-on jamais pourquoi la main qui ‘donne’ est toujours au-dessus de celle qui ‘reçoit’ ? C’est pas mal intéressant de voir aussi comment les gens qui ‘vivent la misère sociale’ sont représentés à la télévision, dans les films, les textes et mises en scène de théâtre ou en peinture : sous l’image du manque, de la carence, à ce niveau où ils ont le moins de dignité ! Pas dans leur capacité de résistance, dans leur force ou dans leur magie, ni dans ce que tout humain porte profondément à l’intérieur de lui. A force, c’est l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes qui est dégradée : des incapables. La première partie du spectacle interroge cette ‘représentation du réel’. La deuxième donne la parole au ‘réel en représentation’. " Et Viviane, pilier impétueux du projet avec Yvette, l’empêcheuse de tourner en rond, de répondre sur scène à ces préjugés : " Ce n’est pas nous qui sommes pauvres, c’est le monde qui souffre d’une incroyable pauvreté de pensée. Nous, nous sommes riches des coups que nous avons reçus ! ".

Viviane est la mère de Gwenaël et de Ruddy. Celui-ci est déjà papa d’Angélique, encore bébé, dont la maman est Nathalie. Ils sont tous dans le spectacle. Danièle, sa sœur, les rejoint avec ses trois fils, Grégory, Carmelo et le petit Michele qui – quand il le veut bien – ouvre le rideau et lance le jeu : " Le ‘pestacle’ peut commencer ! ". Lors des répétitions, Anne revoit ses enfants placés loin d’elle : Raphaël, Meghann et Esmeralda. Christine, mère elle aussi, n’a pas cette chance. Puis Christian et Marie-Thérèse arrivent dans le groupe, noués, lui, par la mort intolérable d’un fils, elle, par celle d’une fille dont les petits Hichem et Nora participent aux répétitions. Et puis Hector qui écrivit aux côtés d’universitaires ce livre étonnant intitulé Le Croisement des savoirs. Au fil du travail, ils sont finalement 26 à vouloir bâtir le projet : le construire avec le mortier de leur existence.

" Souvent, je me disais : ‘Notre résistance, à nous, gens de théâtre, n’est que théorie’. Ici, elle est gigantesque et très concrète. Au jour le jour, car les choses sont très violentes et la vie s’arrête peut-être demain. J’étais bouleversé, puis atterré aussi par des états de fait impossibles à avaler ", dit Lorent. " Lorent nous écoutait ", poursuit Viviane. " Il est devenu le grand frère. On s’est donné de la force mutuellement. Le projet parle de nous mais on y raconte seulement un petit bout de notre vie. Nous l’avons mis en texte avec lui pour éviter de nous y complaire. On est devenu chacun le neutron d’une parole à faire entendre. L’ensemble de la pièce est ‘notre bombe atomique’ ", lance-t-elle en éclatant de rire.

Ni tragédie, ni pathos, ni paternalisme dans ces ambassadeurs de l’ombre. Des acteurs professionnels y ont rejoint les non-professionnels. " Il n’y avait plus que le plateau qui parlait : il était cet endroit où se partageaient la culture, le savoir et le savoir-faire. Je voulais que chacun y apparaisse dans ce qu’il a de plus lumineux. Et parfois cette luminosité est brutale. On enferme trop les gens dans des catégories sociales, dans l’idée qu’ils sont des problèmes à résoudre. Il n’y a aucune prise en compte des expériences individuelles. Ecoutées, elle peuvent libérer un tout autre potentiel : la capacité à transformer son propre regard. Alors, sur scène, nous avons voulu revenir à cette fonction originelle du théâtre : l’agora publique. J’avais également envie que Les ambassadeurs revête une forme forte jusque dans ses fragilités, qu’il soit aussi un hommage à toutes les fêtes populaires qui ont disparu. "

Accordéon, airs de valse musette, tango habanera, chants résistants, procès-verbaux tranchants, constats insupportables, roulements de tambours, Johnny, Vivaldi et Verdi, et la magie d’une baguette de majorette qui tourne de la main de la mère à celle de l’enfant. Chœur final : " Les récits ont des trous, des gouffres. De questions irrésolues en questions irrésolues se tisse l’impossible réconciliation avec le monde, avec soi-même. Se tisse le manque de savoir. On vous demande, oui, c’est quoi le savoir ? Vivez nos expériences, vivez nos résistances et vous comprendrez que vos lois sont insensées. Alors nous serons tous les acteurs et actrices d’un monde qui enfin réclame justice ".

Après deux ans de travail, Les ambassadeurs de l’ombre s’est joué trois fois au Théâtre National en septembre 2000. Le KunstenFESTIVALdesArts n’a pas pour habitude de programmer la reprise de spectacles déjà créés à Bruxelles, ni du théâtre amorcé dans un contexte associatif. Mais ce spectacle-ci interroge tant la vie et, si violemment, l’art du théâtre, que le voilà à sa juste place dans un Festival des arts de la scène contemporains.

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