La Maison de Borj - Territory

b-space.be

6 Mei/ Mai/May 14:00 - 00:00
7-27 Mei/Mai/May: van woensdag tot zondag/du mercredi au dimanche/Wednesday to Sunday 11:00 - 19:00

Elle est née à Beyrouth. Amal Saade a six ans quand s'enflamme la guerre au Liban. La famille devient nomade, déménageant constamment pour fuir l'expansion du conflit, jusqu'à Rio où Amal étudie la peinture avant de rejoindre Paris, puis son pays. « Mon pays meurtri est toujours aux mains d'une double occupation. Je ne peux ignorer cette réalité. Alors j'en parle, au travers de mon histoire personnelle, dans mon travail artistique.» Passée à l'installation, la jeune femme vient à Bruxelles avec une oeuvre lumineuse et vibrante - qui n'en est pas moins politique - , reflet sensible de son regard sur l'arrachement aux lieux qu'elle aime.

Video met de steun van/Vidéo avec l'aide de/Video with the support of: Service Nouveaux Médias et Service Audiovisuel du Centre Georges Pompidou (Paris)

Presentatie/Présentation/Presentation: KunstenFESTIVALdesArts

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Un espace vide habité par le bruissement extérieur de la rue. Sur ses quatre murs intérieurs vivent les façades extérieures d'une maison de Beyrouth Ouest : La Maison de Borj a cédé son dedans au dehors. A l'extérieur de cet espace, Territory représente symboliquement une vraie chambre de la maison. Là, se trouve un lit de terre et, non loin de lui, un monticule de la même terre brune, grasse et fertile. Au plafond pendent quelques vêtements de femme, jaune soleil, brodés à l'ancienne. Sur les murs sont tendues deux pages du quotidien libanais Al Nahar, datées du 2 novembre 1998. Elles titrent : La terre libanaise volée par Israël. On y explique que des tracteurs israéliens creusent et emmènent par tonnes entières la terre riche du Sud Liban pour fertiliser les plantations d'agrumes dans les kibboutz proches de la frontière. « J'ai été très choquée à la découverte de cette information. C'est comme si tout à coup, ce vol littéral de terre matérialisait - violemment et absurdement - l'occupation israélienne.»

Telle est l'installation d'Amal Saade, jeune artiste libanaise, née en 1969 à Beyrouth, dans une famille chrétienne, contrainte à l'exil vers le Brésil pendant les années de guerre, atterrissant plus tard à Paris, vivant aujourd'hui entre la France et le Liban. Son œuvre, à travers sa vie, raconte son pays.

Amal Saade a 6 ans en 1975 quand éclate la guerre civile. Elle vit avec sa famille dans la lumineuse maison construite par son arrière-grand-père, dans un quartier résidentiel tranquille de la banlieue sud de Beyrouth, à Laylaké, à proximité des champs agricoles et des plantations d'oliviers. Chrétiens et musulmans y vivent en harmonie. La famille Saade invite Ali, le jardinier, son épouse et ses enfants, à habiter le rez-de-chaussée quand leur camp palestinien devient trop exposé. En 1975, la poudrière de Beyrouth s'enflamme : les combats entre Phalangistes chrétiens et militants palestiniens, musulmans et druzes font rage. Les Saade doivent quitter régulièrement leur maison et font d'incessants aller-retour entre Beyrouth et Rio où les accueillent des proches.

En 1982, Israël envahit le Liban et s'aggrave le conflit meurtrier qui mettra le pays à feu et à sang pendant quelque 10 ans. Profondément attachée à sa terre, la famille revient encore à Beyrouth mais ne peut plus accéder à sa maison, elle se déplace dans le pays, fuyant les pilonnages. Quand cesse le conflit, la maison de Laylaké est désormais habitée par une famille de Baalbek, membre du Hezbollah, qui désirait une résidence dans la capitale. Seul parti autorisé à garder les armes depuis la fin la guerre, le Hezbollah est le parti de Dieu, la seule force de résistance armée contre Israël. Qui critique publiquement l'un de ses membres est automatiquement taxé de pro-israélien. La fin de la guerre divise officiellement Beyrouth en partie Est - chrétienne - et Ouest - musulmane : la petite banlieue sud où vivait la famille chrétienne est désormais à l'ouest. Une loi est votée qui octroie aux réfugiés le droit de réintégrer leur maison et ordonne aux occupants temporaires d'évacuer les biens qui ne sont pas leurs. La maison de Laylaké reste occupée. Ne pouvant accéder à l'intérieur, Amal décide de filmer chaque façade pendant deux heures. Cet extérieur devient le nouvel intérieur de La Maison de Borj, partie vidéo de son installation.

« L'actualité de l'après-guerre est très trouble. Les Libanais veulent oublier les horreurs qu'ils ont vécues et cultivent une espèce d'amnésie généralisée. La vie nocturne trépidante de la capitale me fait penser aux années folles dans l'Europe des années '20 où les gens avaient la frénésie de s'amuser, de rattraper le temps et leur jeunesse perdue. Mais rien n'est résolu, les conflits sont toujours là : ils s'accentuent même. Les disparités entre Chrétiens et Musulmans existent toujours, aggravées par la croissance démographique et le fossé qui s'est creusé entre les nouveaux riches et les pauvres. Le Liban était connu pour être un pays commerçant, il est maintenant livré au capitalisme anarchique et sauvage, aveuglé par le matérialisme. Pourtant, sa réalité n'a pas changé d'un iota : le pays meurtri est toujours aux mains d'une double occupation : celle d'Israël au sud, celle de la Syrie sur le reste du territoire. Beaucoup de gens veulent faire abstraction de cette réalité. Je ne peux pas ignorer cela. Alors j'en parle, au travers de mon histoire personnelle, dans mon travail artistique. »

A 18 ans, en 1987, après avoir passé son bac, Amal décide de retourner seule à Rio. Elle y étudie le design industriel et fréquente les spacieux ateliers de l'Ecole d'Arts Visuels Parque Lage. Le Brésil récolte les fruits de la grande explosion picturale de ses années 80. A contre-courant de tout académisme, on y peint librement dans les écoles et les professeurs sont des artistes de la couleur et du grand format qui passent dans les ateliers encourager les étudiants. « Je peignais depuis l'âge de 11 ans. L'art était pour moi une manière d'expier (rires), d'exprimer l'incompréhension que j'avais du monde. Ma grand-mère, Nazlé Matta Saadé, à qui j'étais très attachée, était décédée. Ce sont d'ailleurs les habits de son trousseau, qu'elle a brodés pendant de longues années, que j'expose dans mon installation, comme un fragment de mémoire. Après Rio, je suis allée étudier les Beaux-Arts à Paris, en 1993. J'y ai retrouvé des amis libanais et des nouvelles du pays. Beyrouth était proche à nouveau. J'ai commencé à y retourner, à vouloir reparler de tout ce que j'avais refoulé.

Je modelais des objets, filmais en vidéo, réalisais des images de synthèse. J'ai quitté la peinture pour la tridimensionnalité. La guerre finie, l'actualité libanaise, moins spectaculaire, n'accédait plus aux médias. Une guerre, ça ne s'efface pourtant pas comme ça. Je voulais affronter le présent avec toutes ses contradictions non résolues. Je voulais affronter la réalité de ma ville dont le visage urbanistique changeait à une allure foudroyante. Je me suis mise à l'arpenter, à la photographier. Ma première installation fut inspirée par les grandes affiches qui vantaient l'ambitieux projet de reconstruction de la nouvelle ville. Sous bulles de plexiglas, j'ai confronté ces maquettes avec les photos des ruines délabrées. Puis, j'ai épinglé sur des tuyaux en tissu rembourré des banderoles où j'avais calligraphié les 60 mots que connaît la langue arabe pour désigner l'amour : 60 mots pour l'amour tellement tabou chez nous ! »

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