Kinshasa Electric

KVS BOX

15, 17, 18/05 – 20:30
16/05 – 22:00
± 1h

Dans son œuvre, la chorégraphe Ula Sickle s’attache à l’histoire personnelle des danseurs et à la façon dont leurs mouvements sont politiquement et culturellement codés. Depuis quelques années, elle s’intéresse en particulier à la danse populaire qui s’invente en permanence dans les night-clubs de Kinshasa, véritables creusets d’influences multiples et d’identités complexes. Après avoir créé les solos Solid Gold (2010) et Jolie (2011) avec deux performers locaux, elle est retournée dans la capitale congolaise pour mettre en chantier une pièce de groupe. De jeunes danseurs africains se présentent à nous. Déployant leur art avec virtuosité, ils expriment aussi leurs désirs, leurs frustrations et leurs visions du futur. À travers ces voix individuelles, ce sont des histoires collectives et de vastes mouvements culturels qui se font jour. En mettant en place un véritable processus d’échange entre les continents, Ula Sickle remet en question nos présupposés postcoloniaux tout autant que le rôle que nous attribuons à l’art. Une vision généreuse !

Concept
Ula Sickle

Creation, performance & style
Popaul Amisi, Daniela Bershan, Jeannot Kumbonyeki Deba, Joel Makabi Tenda

Musique & sons
Baba Electronica (Daniela Bershan)

Featuring
Jolie Ngemi

Scénographie
Ula Sickle, Daniela Bershan

Lumières
Ula Sickle, Gwen Laroche

Dramaturgie
Sébastien Hendrickx

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, KVS

Production exécutive
Caravan Production (Bruxelles)

Assistante production Kinshasa
Dada Kahindo Siku

Coproduction
Kunstenfestivaldesarts, KVS (Bruxelles), Noorderzon Performing Arts Festival (Groningen), SPRING Performing Arts Festival (Utrecht)

Avec le soutien de
Vlaamse Overheid – Internationale projecten, Vlaamse Gemeenschapscommissie

Projet coproduit par
NXTSTP et DÉPARTS, avec le soutien du Programme Culture de l’Union européenne

Remerciements
Mohamed Bourouissa, Tale Dolven, David Helbich, Paul Kerstens

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4°32’50” S – 15°32’22” E
À propos de Kinshasa Electric d’Ula Sickle

« Reste-t-il des musiques qui n’aient pas entendu d’autres musiques ? », écrivait en 1991 Stuart Hall, le théoricien de la culture récemment décédé, dans un texte sur les évolutions de la culture dans un monde globalisé. Aujourd’hui, plus de vingt ans après, les processus d’hybridation culturelle et d’homogénéisation qu’analysait Hall connaissent une accélération sans précédent. Non seulement la mobilité illimitée du capital, des biens et des personnes a explosé après la fin de la Guerre froide, mais grâce à l’avènement de l’Internet et son infinité de technologies de la communication, la distance géographique ne constitue plus une entrave à la mobilité. De nos jours, on peut voyager sans quitter sa chaise. On peut se retrouver simultanément ici et ailleurs. L’effet de l’hyper-mobilité contemporaine sur la culture est immense. Des millions d’expressions culturelles circulent de manière continue, en ligne et hors ligne, se croisent, s’entremêlent et se pollinisent. La mobilité accrue a mené à une richesse culturelle sans précédent, mais tout autant à un appauvrissement. En effet, partout dans le monde émergent les mêmes modes génériques, les mêmes refrains, pas de danse et styles de vie.

Kinshasa Electric est à la fois le produit de ces évolutions ambiguës et d’une réflexion à ce sujet. Depuis 2008, Ula Sickle, chorégraphe et danseuse canadienne d’origine polonaise, bruxelloise d’adoption, travaille régulièrement à Kinshasa. Pour son nouveau spectacle, elle a invité la plasticienne et DJ israélo-allemande Daniela Bershan, alias Baba Electronica, connue pour son mixage audacieux de rythmes originaires des quatre coins du monde. Lors de séjours précédents dans la capitale congolaise, Ula Sickle avait déjà rencontré les danseurs Jeannot Kumbonyeki Deba, Joel Makabi Tenda et Popaul Amisi. Ces derniers sont incollables en matière de styles de danses actuellement en vogue à Kinshasa, même s’ils sont souvent originaires d’ailleurs. Kinshasa Electric prend donc pour point départ la scène locale de la danse, en tant que carrefour d’une toile mondiale. Dans les salles de concert et les boîtes de nuit de cette mégalopole d’Afrique centrale, qui compte plus de dix millions d’habitants, la danse se réinvente chaque soir.

Qui part en quête d’un brassage interculturel polono-canado-allemando-israélo-congolais restera sur sa faim en assistant à Kinshasa Electric. Le mélange de matériaux éclectiques avec lesquels les cinq membres de l’équipe se mettent à l’œuvre ne correspond bien entendu pas à la somme de leurs origines culturelles. Dans un monde globalisé, les cadres de références s’étendent et se chevauchent de plus en plus. Néanmoins, tout le monde n’a pas un accès analogue à la mobilité : les frontières rigoureusement contrôlées entre l’Afrique et l’Europe, et même au sein du continent africain, empêchent Tenda, Amisi et Kumbonyeki de voyager à leur guise comme le font Sickle et Bershan. Grâce aux smartphones, ils sont quotidiennement en contact avec d’innombrables mondes qui transcendent le contexte local. Tous les trois incarnent le personnage de l’« afropolitain », une notion introduite par le philosophe camerounais Achille Mbembe : « L’afropolitanisme se construit au détour de ces pratiques de la circulation, qui sont comme le sous-sol culturel des sociétés africaines. (…) Il s’agit d’une identité qui cherche à embrasser le monde et non à se constituer comme une humanité à part. » Ula Sickle a choisi de se focaliser sur les myriades d’échanges et de liens possibles entre Kinshasa et le reste du monde au lieu des distances qui les séparent. Peut-être Kinshasa Electric se déroule-t-il pour cela à mi-chemin entre le présent et un avenir possible.

Petit à petit, le spectacle a pris corps dans des espaces de répétition et des boîtes de nuit, à Kinshasa et à Bruxelles, par courrier électronique, messages sur Facebook, et conversations matinales via Skype. Au cours de ce processus de création artistique transnational, les cinq membres de l’équipe ont ainsi échangé des chansons pop, des styles vestimentaires, des idées et des récits de vie. Parfois, ils essayaient de permuter leurs rôles : pendant une répétition, Tenda a enseigné à Bershan quelques pas de danse assez simples tandis que Kumbonyeki Deba explorait la boîte à rythme de la DJ. Le plus souvent, le groupe a travaillé selon un mode organique, freestyle. Ils ont improvisé diverses combinaisons de musique et de danse, off the top of the head, comme on dit. Ula Sickle souhaitait voir transposées dans le spectacle les qualités d’ouverture, de collaboration, d’inventivité et de surprise qui ont caractérisé ces sessions de travail. Dans Kinshasa Electric, les relations entre performeurs et entre les performeurs et leurs rôles sont en mouvement constant. Des scènes fixes se fondent dans des moments d’improvisation. Dans chaque ville où le spectacle se donnera, le groupe invite une personne supplémentaire – un danseur, un MC ou un DJ – à se produire dans le spectacle. Le principe du featuring, une pratique originaire de la musique pop, placera chaque fois le spectacle dans une perspective différente. Pour la série de représentations données à Bruxelles dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, la danseuse congolaise Jolie Ngemi sera l’hôte de l’équipe. C’est elle qui a exécuté le solo Jolie (2011) qu’Ula Sickle a chorégraphié pour elle. Depuis, Jolie Ngemi suit une formation à P.A.R.T.S.

L’intérêt qu’Ula Sickle porte à la musique et à la danse contemporaines populaires apparaissait déjà dans le solo Jolie. C’est précisément cet intérêt qui relie les cinq artistes qui participent à sa nouvelle production. On reproche souvent à ces expressions culturelles populaires une forte tendance à la commercialisation, la standardisation, l’effacement des normes et un escapisme social. Kinshasa Electric tente d’en explorer la complexité et la richesse, sans porter le moindre jugement. Parce qu’elles peuvent surmonter la barrière de la langue, la musique et la danse populaires sont des terrains de jeu par excellence pour ces millions d’échanges culturels dans un monde globalisé. Il est difficile de retracer l’origine de nombreux styles de danse et de musique dans la mesure où ils proviennent d’une copie de copie d’un style original entre-temps perdu. Daniela Bershan prétend qu’il est, par exemple, impossible de répondre à la question d’où proviennent les formes contemporaines de hip-hop. Selon elle, la complexité se manifeste encore à un autre niveau important. On ne peut pas séparer la musique populaire des éléments qui l’entourent directement, comme le style de danse d’un musicien, son style vestimentaire, son attitude, la mythologie qui l’auréole, le graphisme de ses produits dérivés, etc. : « Il ne s’agit pas que de musique, savez-vous. » De manière générale, l’amalgame de matériaux disparates engendre une toile de paradoxes et d’ambiguïtés. L’approche holistique de la musique populaire qu’adopte Bershan se traduit aussi dans la façon dont le spectacle Kinshasa Electric aborde la danse, la scénographie et les costumes.

Le spectacle déplace la musique et la danse populaires de son contexte de la vie quotidienne vers celui de la danse contemporaine. Kinshasa Electric n’est pas une fête à laquelle le spectateur vient prendre part sans plus, vu que le décor théâtral installe d’emblée une distance critique. Pour les performeurs, une grande partie du travail a consisté à recontextualiser et transformer les habitudes, usages et codes liés à leur propre pratique. Joel Makabi Tenda, Jeannot Kumbonyeki Deba et Popaul Amisi se produisent à Kinshasa, selon leurs propres dires, surtout dans des shows – des chorégraphies de cinq à neuf minutes créées pour divertir le public – là où ils qualifient Kinshasa Electric de « spectacle ». Il dure plus longtemps, connaît des variations d’intensité et cherche à évoquer des idées et des sentiments. Daniela Bershan est aussi partie à la recherche des « autres DJ » qui sommeillent en elle, en faisant des expériences avec le volume, en manipulant la musique comme s’il s’agissait d’une sculpture et en donnant à son propre rôle sur scène une teneur conceptuelle adéquate. Comment faire « écouter » au public de la musique de danse et lui donner à « voir » de la danse populaire de manière différente, sans qu’il éprouve le sentiment désagréable de ne pas pouvoir « danser » lui-même ? Malgré ces métamorphoses, la « boîte de nuit » et la « fête » demeurent de toute évidence les références majeures de ce qui se déroule sur scène. Ula Sickle aime définir Kinshasa Electric comme un « show-spectacle ».

De tous les styles de musique et de danse qui circulent aujourd’hui à Kinshasa, c’est le « coupé-décalé » qui a exercé la plus grande influence sur Kinshasa Electric. Selon la légende, ce style hybride, qui s’inscrit dans le sillage des rythmes zouk des Caraïbes, s’est développé dans une boîte de nuit ivoirienne à Paris avant de conquérir de grands pans du continent africain. Le nom fait référence au schéma récurrent de rythmes et de sons échantillonnés – la partie « coupée » – qui revient toujours sous une forme légèrement modifiée, par ajout ou par retrait – l’aspect « décalé ». Ce mécanisme de répétitions et de variations est présent à l’échelle macroscopique du spectacle, à travers la récurrence d’éléments introduits à un moment donné revenant ensuite sous une autre matérialité ou avec une intensité différente – de la musique à la voix, et du mouvement au style vestimentaire. À l’échelle microscopique, il devient apparent à travers le « bégaiement » d’un sample ou du corps d’un danseur, quand un extrait sonore très bref ou une bribe de mouvement est répété à très grande vitesse et avec des variations minimales.

La chorégraphie de Kinshasa Electric s’appuie sur un ensemble dense de références auxquelles chaque spectateur se rapporte autrement. Ce qui est reconnaissable et lisible pour une personne qui assiste au spectacle à Bruxelles ne l’est peut-être pas pour un spectateur à Kinshasa, où le spectacle sera également présenté. Cependant, et malgré la grande distance qui les sépare, il y aura des recouvrements. Kinshasa Electric soulève la question : comment développer une propre voix singulière dans ce paysage culturel mondialisé marqué par l’hybridité capricieuse et l’homogénéité lisse ? Comment s’approprier les aspects d’une culture qui n’est pas la sienne à l’origine et les éléments d’une culture de masse qui n’appartient à la fois à personne et à tout un chacun ?

Sébastien Hendrickx

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Ula Sickle (CA/PL/BE), chorégraphe et performer, vit et travaille à Bruxelles. Elle a étudié l’histoire de l’art à Toronto et l’Art de la Scène à Paris, avant de rejoindre P.A.R.T.S. à Bruxelles. De 2008 à 2010, elle a suivi un programme d’études audiovisuelles au Fresnoy – Studio National des Arts Contemporains à Tourcoing (FR). Alors que son travail prend des formes variées, de la réalisation cinématographique à la performance live, il est sensiblement influencé par une approche chorégraphique du mouvement et un travail sur la perception et la réception, spécifique à l’art vivant. Son intérêt pour la recherche d’une alternative aux poncifs de la danse contemporaine l’a mené à rechercher des danseurs incarnant d’autres histoires du mouvement, comme dans ses collaborations avec les danseurs de République démocratique du Congo (Solid Gold, 2010 et Jolie, 2011), ou plus récemment, dans son travail avec la danseuse autodidacte Marie De Corte (Extreme Tension, 2012). Ula Sickle recherche des formes d'écriture chorégraphique où codes culturels et pouvoirs politiques de la danse populaire se révèlent ; lorsque la musicalité et la matérialité du corps lui-même peuvent prendre une place centrale. En plus de Kinshasa Electric, dont la première aura lieu dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts 2014, Ula Sickle prépare une nouvelle création qui se déroulera en novembre 2014 au Kaaitheater.

Pour Kinshasa Electric, Ula Sickle est accompagnée d’un groupe de danseurs congolais: Joel Makabi Tenda et Popaul Amisi du groupe Art-Con ainsi que Jeannot Kumbonyeki Deba, un jeune danseur de hiphop de Kisangani, rencontré alors qu’elle donnait un atelier de danse et de vidéo, suite à l’invitation de Studios Kabako/Faustin Linyekula, en 2009. Joel, Popaul et Jeannot ont tous rempoté la compétition de danse Vodacom et font maintenant partie du groupe de danse associé à cette entreprise.

Daniela Bershan a.k.a. Baba Electronica (DE/IL) est une vagabonde et une sampleuse sans peur. Des formes complexes et des processus matériels interviennent à différents niveaux dans sa pratique perméable qui va de la sculpture, de la peinture à la performance, à la musique et l’organisation d’évènements. Son travail – influencé par la science, l’amour, l’esthétique et la fiction – propose une compréhension matérielle de la vie qui réclame et circule par différentes pratiques de l’immédiateté, lesquelles élargissent les possibilités d’un contact ouvert au monde.

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