Kaspar Konzert

Halles de Schaerbeek

10, 11 Mei/Mai/May 20:30
12 Mei/Mai/May 19:00
Duur/Durée/Duration: 1:00
Belgische première/Première belge/Belgian première

Comment une société s'arroge-t-elle le droit d'imposer comme seul valide son propre modèle ? Partant d'un fait divers du 19e siècle, le cas Kaspar Hauser, François Verret, chorégraphe, s'interroge sur « ce crime contre l'âme ». Un enfant sauvage fut recueilli par un bourgeois qui le dressa à la trique. On le retrouva mort, des années plus tard, seul, sur une place publique. Verret parle par le corps que son décor enferme ou délivre. Son Kaspar est un acrobate de l'air. Son Kaspar Konzert voltige entre la musique, la danse et le cirque pour écrire le poème d'une ablation de liberté, un poème festif, fugitif, mélancolique.

Naar/D'après/Based on: Anselm von Feuerbach (Voorzitter van het Beierse Hof van Beroep in 1832/Président de la Cour d'Appel bavaroise en 1832/ President of the Bavarian Court of Appeals in 1832), Kaspar Hauser. Beispiel eines Verbrechens am Seelenleben des Menschen

Concept: François Verret
Muziek/Musique/Music: Jean-Pierre Drouet
Met/Avec/With: Mathurin Bolze, Jean Pierre Drouet, François Verret
Scenografie/Scénographie/Scenography: Claudine Brahem
Licht ontwerp/Création lumières/Light design: Christian Dubet
Lichttechnieker/Ingénieur lumières/Light engineer: Antoine Seigneur
Klankdecor/Environnement sonore/Sound environment: Etienne Bultingaire
Productieleider/Directeur de production/Production Manager: Jean-Noël Launay
Inspiciënt/Régisseur général/Stage manager: Olivier Philippo
Administratie/Administration: Stéphanie Meissonnier
Tournee/Diffusion/Touring: Julie George & Damien Valette

Productie/Production: Les Laboratoires d'Aubervilliers, Le Quartz de Brest, Le Théâtre de la Ville (Paris), Le Théâtre National de Bretagne (Rennes)

Met de steun van/Avec le soutien de/Supported by: Caisse des Dépôts et Consignations, Conseil Général de Seine St Denis, DRAC Ile-de-France, Ministère de la Culture et de la Communication

Presentatie/Présentation/Presentation: KunstenFESTIVALdesArts
Met de steun van/Avec le soutien de/Supported by: L'Ambassade de France en Belgique et l'Association Française d'Action Artistique - AFAA (Paris)
In samenwerking met/En collaboration avec/In collaboration with: Bruxelles/Brussel 2000

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Venir de nulle part. Ou de ce que les autres appellent nulle part parce que c'est un inconnu et qu'on n'a pas de langage commun pour partager ce passé occulté. Se voir enfermé pendant des années parce que rien de cette société ne nous est familier. Etre entraîné brutalement à s'y conformer : ingurgiter les règles et se plier aux normes. N'être rien tant que l'on n'est pas entré dans la gangue d'une nouvelle langue, dans le moule de cette majorité qui fait loi. Se sentir air et soudain arraché à l'atmosphère pour subir la gravité et apprendre la lourdeur d'un corps sur terre.

François Verret, chorégraphe, aborde, avec une légèreté et une universalité infinie, l'histoire de Kaspar Hauser. Un jour de 1832, sur une place de Nuremberg, on découvre le cadavre d'un homme inconnu. Il apparaît que l'homme fut recueilli, adolescent, par un bourgeois de la ville qui entreprit de le socialiser. L'enfant était sauvage. Abandonné, il avait survécu dans la forêt bavaroise. Son tuteur l'enchaîne dans la cave : il le dresse à marcher droit, à articuler sa langue et à se soumettre à son autorité. Le mystérieux assassinat donne lieu à un procès. Président de la Cour d'Appel, Anselm von Feuerbach consigne dans ses écrits : « La mort de Kaspar Hauser est un exemple de crime contre la vie de l'âme. » Le cas Hauser devient emblématique. Werner Herzog en tira un film fabuleux, Peter Handke lui consacra un récit et François Truffaut aborda un cas similaire en France dans son long métrage L'enfant sauvage. Au KunstenFESTIVALdesArts, en 1998, le Rotjoch de Guy Cassiers, écrit par Geradjan Rijnders, aurait pu s'appeler Kaspar, pourri parce qu'incompris. L'acuité de la problématique traverse les siècles : comment une société s'arroge-t-elle le droit d'imposer comme seul valide son propre modèle ?

Reviennent aux oreilles ces phrases de Christophe Colomb écrites au roi du Portugal dès sa ‘découverte de l'Amérique'. Il accoste sur le rivage des îles Bahamas chez les Taïnos et note : « Il semble qu'on pourrait en faire rapidement des Chrétiens car ils ne paraissent appartenir à aucune religion. S'il plaît à Dieu, j'en ramènerai six à Vos Majestés, afin qu'ils puissent apprendre à parler. » A parler ? Sa propre langue, évidemment ! Verret a pour langage celui du corps. « Le rêve de tout danseur, c'est l'envol ! » aime à dire Trisha Brown, qui inventa en Amérique une nouvelle danse éprise de liberté, émancipée du moule classique occidental. Pour aborder Kaspar Hauser, le chorégraphe français pense à la voltige.

Il a rencontré un jeune acrobate de l'air en dirigeant le spectacle de fin de cycle des étudiants de l'Ecole Nationale du Cirque. Visage d'ange triste, mouvement délié, naturelle élégance, Mathurin Bolze sera Kaspar, fluide et léger. Claudine Brahem lui inventerait une machine scénographique et sonore, tout à la fois prison sans barreaux, brisant ses ailes, et trampoline pour l'élancer libre vers la lumière. L'éclairage de Christian Dubet ferait bouger le clair et l'obscur dans ce décor à transparences. Sur scène, trois personnages influeraient le mouvement du voltigeur, chacun comme lui loin des mots, avec son propre langage. Compagnon de Bério, collaborateur d'Aperghis que l'on vit aussi bruiteur cosmique dans la Chimère de Zingaro, Jean-Pierre Drouet, mi-acteur, mi-musicien, rythme la galère : il actionne la poulie sonore du décor ascendant et rythme sa respiration percussive. Il exhale le poids de la pesanteur ou souligne par des roulements retenus le risque du saut.

Contrepoint de Mathurin, François Verret, entravé au sol, balbutie comme un automate mécanique quelques mouvements et paroles à peine intelligibles : « C'est bien mon garçon. C'est bien. Je me suis laissé dire que tu as fait des progrès. C'est bien mon garçon. C'est bien... » Sur le plancher, Verret traque l'ombre du voltigeur. Dans son sommeil, il le fait pantin dont il est manipulateur. Le dressage prend des allures de rituel tellurique. Jusqu'à ce que, dans la solitude, se brise Kaspar le feu follet. C'est une musique des âmes que ce Kaspar Konzert. Le chorégraphe est au-delà du récit. Son élégance subtile le pousse dans la métaphore aérienne, mélancolique et festive d'une célébration au clair de lune, celle d'une ablation de liberté, un poème de 55 minutes.

Dans la banlieue parisienne à Aubervilliers, une ancienne usine de roulement à billes lui sert de laboratoire artistique. François Verret y a installé ses chantiers de création, des ateliers (écriture, cirque, voix, musique, arts de la rue) et un fonds public de livres et de films autour de deux questions : « Qu'est-ce que la mémoire ? Qu'est-ce que le principe d'hospitalité ? » Ces Laboratoires d'Aubervilliers (Seine Saint-Denis) expérimentent une alternative aux lois du marché de la danse, à l'obligation incessante de produire un résultat qui réponde à la demande des acheteurs. A l'instar d'un Pierre Droulers (Festival 1998, Multum in Parvo) en Belgique, Verret appartient à cette génération française des Mathilde Monnier, Maguy Marin, François Tanguy (Festival 2000, Orphéon), Stanislas Nordey (Festival 1994, Pylade)... qui tentent d'étoiler de lieu en lieu une dynamique qui puisse réaffirmer la générosité de l'acte gratuit, le partage d'un éphémère et la rencontre. Depuis toujours, François Verret dialogue avec d'autres artistes. Kaspar Konzert s'est construit sur le respect harmonieux des langues du corps, de l'espace, de la lumière et de la musique. Aucune de ces langues n'y prend le pouvoir. Elle s'écoutent. Elles s'entendent. Et scintillent de leurs singularités.

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