Julia

Théâtre Varia

7, 8/05 – 20:30
9/05 – 15:00 + 20:30
POR > FR / NL
1h 10min

Dans une villa des beaux quartiers de Rio, une jeune femme blanche et aisée séduit un domestique noir : voici l'amorce d'un drame psychologique du pouvoir et de l'inégalité. Dans son adaptation de Mademoiselle Julie (1888), Christiane Jatahy déplace avec un naturel étonnant le classique huis clos d'August Strindberg de la Suède du XIXe siècle dans la société hétérogène du Brésil contemporain. À la fois réalisatrice et metteuse en scène, Jatahy développe depuis une dizaine d'années des spectacles qui font dialoguer le théâtre et le cinéma pour créer une singulière tension narrative. Interprété par deux formidables acteurs, son Julia mêle images préfilmées et scènes capturées par la caméra en direct. Plongé dans cet espace ambigu, le spectateur se voit entraîné dans un récit d'une brûlante actualité sur la collision des classes, des races et des genres. Avec cette création remarquée, le Kunstenfestival desarts introduit au public européen une nouvelle voix du théâtre brésilien. À découvrir !

Adaptation & mise en scène
Christiane Jatahy

Avec
Julia Bernat, Rodrigo dos Santos, Tatiana Tiburcio (vidéo), Alice Gastal, Lucas Banhos, Gerson de Souza

Décors
Marcelo Lipiani & Christiane jatahy

Construction décors
Marcelo Lipiani

Caméra (live)
David Pacheco

Lumières
Paulo Correia

Musique
Rodrigo Marçal

Costumes
Angele Fróes

Collaborateur recherches
Dani Lima

Son
Paulo Ricardo Nunes & Denilson Lopes

Assistant réalisation
Fernanda Bond

Ingénieur video
Felipe Norkus

Machiniste
Thiago Katona

Manager production
João Braune, Fomenta Produções

Directeur de la photographie
David Pacheco

Directeur artistique
Marcelo Lipiani

Producteur exécutif
Claudia Marques

Producteur en chef
Manuela Duque

Montage
Christiane Jatahy, Sergio Mekler & Mari Becker

Production designer
Marina Lage

Son
Paulo Ricardo Nunes

Mixage
Denílson Campos

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Théâtre Varia

Production
Axis Produções Artísticas (Rio de Janeiro) 


Avec le soutien de
Fundação Nacional de Artes FUNARTE (Brazil)

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Julia et l'esthétique des frontières

Julia est un spectacle mis en scène par Christiane Jatahy, librement inspiré du texte de la fin du XIXe siècle Fröken Julie de l'auteur dramatique suédois August Strindberg. Dans le texte original de Strindberg, toute l'action se déroule en une nuit, dans la maison d'un comte. La fille du comte, Julie, a une relation avec Jean, l'un des domestiques de la famille. Fröken Julie est une pièce sur l'amour, ou plutôt sur l'impossibilité de l'amour. Une impossibilité qui n'est pas nourrie par des interdits extérieurs - bien qu'ils soient symbolisés par la figure du père et sa venue annoncée -, mais par les frontières que les deux personnages s'imposent et ont intériorisées. Des frontières qui empêchent leur amour de s'épanouir et les anéantissent au bout du compte. Dans le texte s'engage une lutte de classes et des sexes.

Dans son adaptation du texte, Christiane Jatahy transpose l'histoire dans le Rio de Janeiro d'aujourd'hui. Julie devient Julia, une jeune femme blanche des quartiers riches du sud de la ville qui a une relation avec Jelson, le chauffeur de la famille. Son adaptation devient ainsi une transgression de la partition originale de Strindberg, ce qui démystifie la foi en l'univocité du texte classique et fait table rase de l'idée qu'une seule interprétation correcte contient la vérité intrinsèque. La lecture de Jatahy consiste en une approche libre du texte, qu'elle désacralise pour ainsi dire, selon la définition du philosophe Giorgio Agamben : « Ce qui est depuis longtemps figé dans une sphère hors du temps et de l'espace de l'être humain est à nouveau touché par le profane et revient dans le monde de la dynamique et du fluide. » L'adaptation de Jatahy refuse d'accepter les démarcations traditionnelles du texte et fait voler en éclat tout le sens, toutes les significations, et les personnages.

Christiane Jatahy reste toutefois fidèle à la tâche complexe de faire émerger sur scène l'essentiel de qui se joue dans Fröken Julie. Elle ne cherche pas à esquiver les impressions personnelles et une lecture bien à elle. Julia est une pièce politique à deux égards. Jatahy identifie dans ce texte européen de 1888 une forme d'oppression qui sévit toujours de manière latente dans le Brésil d'aujourd'hui : le rapport maître-esclave, employeur-employé. En attribuant le rôle de Jean à un Noir, Jatahy touche une corde sensible au Brésil, à savoir les relations raciales de domination et de discrimination qui règnent toujours dans la société brésilienne contemporaine. Les rapports sociaux hiérarchisés qui remontent au passé récent de l'esclavage se dessinent encore de manière particulièrement aiguë. Au Brésil, il n'est toujours pas inhabituel pour une famille blanche d'avoir des employés de maison noirs à demeure. Dans ces structures domestiques, toutes les relations restent des fantômes de ce qu'elles pourraient être. Il y a des conventions et des sentiments en jeu qui le plus souvent se concrétisent à peine. Une forme d'oppression déguisée en relations intuitives.

Dans Julia, le rapport entre les personnages est emblématique d'une telle impossibilité. Les barrières sociales et raciales empêchent toute relation entre Julia et Jelson. Tous deux sont prisonniers d'une sorte d'aliénation historique causée par les circonstances. Bien qu'ils se sentent coincés dans des rapports sociaux injustes, il s'avère quasi impossible de changer quoi que ce soit à la situation. Julia et Jelson succombent par conséquent à la prédestination de leur sort.

Plus que dans d'autres pièces qui font appel à la projection vidéo ou au théâtre filmé, ce spectacle crée une réalité hybride, une troisième zone, où le cinéma et le théâtre s'imbriquent en une seule expression artistique. Le texte de Strindberg est porté à la scène au moyen d'un mélange de théâtre, de film, et de cinéma en direct, dans une composition complexe d'art et de média.

Outre le théâtre et le cinéma au sens propre, une troisième dimension théâtrale entre en jeu, notamment celle du processus filmique lui-même. La scène offre une perspective cinématographique qui échappe en général au spectateur final. La présence visible d'un dispositif de plateau de cinéma, le cameraman qui crie régulièrement « coupez ! » ou demande à rejouer une scène, tout cela suggère une strate significative supplémentaire pendant le spectacle. Les acteurs jouent-ils dans un film ? Ou s'agit-il quand même d'une pièce de théâtre ? Ce dispositif greffe une dimension autrement impensable : le risque qu'à l'instar du théâtre, le cinéma évolue de jour en jour. Une forme de cinéma qui ne recèle plus l'évidence et la tranquillité d'un film dans lequel tout est définitivement fixé. Il ne s'agit d'aucune manière d'improvisations filmées. Les scènes filmées pendant le spectacle sont bel et bien fixes et définitives. Néanmoins ce caractère défini ne fait pas obstacle au flirt incessant des scènes avec le « moment ». Un flirt tellement caractéristique de la vie et du théâtre. Sous sa forme traditionnelle, le cinéma n'est pas en mesure de générer le vécu de cette intimité « dans le moment ».

La metteure en scène est connue pour jouer avec les différentes strates de la mise en scène et du jeu d'acteur. Les comédiens sont à la fois eux-mêmes et les personnages qu'ils interprètent. Dans Julia, les comédiens relèvent le défi supplémentaire de jouer en même temps sur scène et devant la caméra et d'assumer les transitions entre les deux médias. Quand les acteurs jouent devant la caméra, leurs actions et leurs intentions sont captées jusque dans les plus petits détails. Parallèlement, chaque acteur déborde par moments de l'énergie explosive si propre aux comédiens de théâtre. La caméra s'interrompt. Les acteurs abandonnent les limites du cinéma, du cadrage, du scénario, du décor, et même les frontières des personnages et du texte de Strindberg.

Plus que simplement actualiser le texte et traduire le langage en un parler contemporain, la metteure en scène voulait que les comédiens s'approprient totalement les mots. Au lieu d'une simple relecture, elle donne aux acteurs le potentiel d'atteindre une réalité scénique. Car cette réalité scénique joue de fait un rôle central dans l'œuvre de Jatahy. Elle explore pour ainsi dire la limite du représentable. En dialogue avec la logique des arts de la scène, Jatahy met l'accent sur l'expérience du performeur et sur la complexité de la relation entre les artistes et le public. L'idée de la « relation » occupe un rôle important dans toutes ses productions. La puissance du jeu de Julia Bernat et de Rodrigo dos Santos est liée à ce que le public leur rend tous les soirs.

Outre l'adaptation du texte en soi, le spectacle en appelle à une dissociation entre le mouvement et le texte. Cela génère des actions inattendues et originales qui donnent au texte un sens innovant et surprenant - comme la scène d'amour entre les personnages pendant laquelle ils engagent l'un des dialogues les plus importants de la pièce, ou les personnages qui se parlent dans une scène filmée préalablement alors qu'ils sont installés autour de la piscine ou nagent. Le texte et l'action sont mis en regard l'un de l'autre de manière à forcer un nouveau regard sur les personnages et la scène.

La pièce redéfinit la perspective et le regard du spectateur en créant un dédoublement de l'image projetée et réelle. Le spectateur regarde à travers les yeux de la caméra et est ainsi en mesure de faire un zoom, de voir un gros plan sur une main posée sur une cuisse ou sur un regard furieux de l'actrice. Contrairement au théâtre traditionnel, où le spectateur développe une relation spatiale relativement constante avec l'acteur et le personnage, il est cette fois arraché à sa position habituelle et la relation avec la scène est transformée par l'image théâtrale dédoublée et projetée sur deux grands écrans mobiles. Le spectateur choisit lui-même ce qu'il regarde. Le regard devient mobile, lui aussi. Les points de vue se multiplient dans le temps et dans l'espace. La metteure en scène a élaboré la structure impressionnante de ces projections mobiles en partenariat avec son compagnon et collègue Marcelo Lipiani. Grâce aux éléments scénographiques, l'idée des perspectives diverses se concrétise. Les écrans dévoilent et révèlent des parties de la scène et créent une duplicité de l'image à travers laquelle les transitions évoluent entre les différents idiomes artistiques.

Le trajet que Christiane Jatahy développe dans Julia et dans ses spectacles précédents témoigne d'une véritable recherche. Son œuvre est habitée par la discussion autour du rapport entre le réel et le fictionnel dans le théâtre, de la métamorphose de la réalité en fiction, et de cette fiction qui permet de trouver la vérité. Dans ses pièces, on sent qu'il est impossible de séparer le théâtre de ce qui se déroule en dehors. Comme si chaque comédien est enveloppé dans diverses strates de différents personnages. La vérité pure, ultime, originelle reste inatteignable. L'idée d'un personnage, au sens strict du mot, cesse d'exister. Ce qui subsiste est la façon dont l'acteur conçoit ce personnage. Ce dernier émerge dans la zone hybride, dans le no man's land entre l'acteur et son personnage.

L'analyse de Christiane Jatahy fait souffler un vent profane sur les restrictions et les conventions existantes. Son examen concerne les frontières, ou plutôt, elle les remet en question, les transcende et joue avec elles. La frontière entre l'acteur et le personnage, entre le texte et le théâtre, entre les planches et le public, entre la scène et la réalité, entre le théâtre et le cinéma, et dans le cas de Julia, entre le classique et le contemporain. L'exploration de Jatahy part d'une esthétique des frontières dans laquelle les relations entre les éléments sont plus puissantes que les éléments eux-mêmes.

Julia est une immersion profonde et viscérale qui permet de naviguer avec légèreté et agilité simultanément à travers différents registres linguistiques et éléments. Tous les aspects de la recherche et de l'œuvre de Jatahy sont évoqués, renforcés et approfondis. La pièce est une destination finale, la synthèse d'un long voyage, le présent qui succède à une histoire d'indignations et de conquêtes. Respirez profondément et plongez dans cette immersion cinématographique, dans cet océan d'idées et d'imagination jusqu'à ce que vos yeux se noient et que le spectacle vous coupe le souffle. Prenez plaisir au spectacle !

Fernanda Bond est chercheuse et prépare un doctorat dans les arts du spectacle vivant à l'Universidade Federal do Estado do Rio de Janeiro et à Columbia University à New York

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Christiane Jatahy (°1968) se focalise sur l’exploration de nouveaux territoires théâtraux. Elle commence par mettre en scène des pièces dans des espaces non conventionnels, proposant ainsi de nouvelles formes d’interaction entre le public et la scène. À partir de 2003, son analyse se radicalise, avec des productions qui transgressent les frontières subtiles de la réalité et de la fiction, de l’acteur et du personnage, entre l’ici et maintenant et la scène répétée. L’objectif est toujours de créer une relation vivante et dynamique avec le public. Récemment, son œuvre embrasse pleinement le langage audiovisuel dans des spectacles comme Conjugado (The studio apartment), qui intègre l’usage de la vidéo et de la performance en direct, Corte Seco (Cut), dans lequel des caméras de surveillance révèlent le cadre et les coulisses du théâtre. En 2012, elle réalise le long-métrage A falta que nos move(The lack that moves us), filmé sans interruption durant 13 heures, à l’aide de trois caméras portables. Le montage du film a été projeté dans des salles de cinéma et à des festivals de film, ainsi que sur de grands écrans lors d’une performance filmique de 13 heures qui démarrait à 17h00, exactement à la même heure que le tournage, pour s’achever à 6h00 le lendemain matin.

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