Harms I Donne-moi tes yeux, j'ouvrirai une fenêtre sur ma caboche / Harms II Crève ! Tu n’as pas d’âme

Théâtre Les Tanneurs

Harms I - Donne-moi tes yeux, j'ouvrirai une fenêtre sur ma caboche (Nouvelles du Je)
15/05 > 19:30
17.21.23/05 > 20:30

Harms II - Crève ! Tu n’as pas d’âme (Nouvelles du Je et du Monde)
16.18.24/05 > 20:30
22/05 > 19:30

Harms I + Harms II
19. 25 /05> 18: 00

Possibility to have dinner between the 2 performances
French - Subtitles: NL - 80’ (19.25/05: 160’ with intermission)

Kalouguine dormit quatre jours et quatre nuits de suite et se réveilla le cinquième jour si maigre qu’il fallut lui attacher les bottes aux jambes avec une ficelle afin qu’il ne les perde pas. Daniil Harms ou Charms, né en 1905, est mort 36 ans plus tard dans un " hôpital psychiatrique " de l’ère stalinienne. À la boulangerie où Kalouguine achetait d’habitude son pain de froment, on ne le reconnut pas et on lui refila du demi-seigle. Après Donne-moi tes yeux, j'ouvrirai une fenêtre sur ma caboche (1996) tiré des écrits de Harms, Xavier Lukomski nous propose Crève ! Tu n’as pas d’âme du même auteur. Un spectacle qui s’annonce tout aussi drôle à pleurer, violent à faire peur que profond à donner le vertige. " Dans le premier spectacle, nous faisions cuire de la soupe, dans le second, nous la mangerons…"

Auteur : Daniil Harms

Traducteur : Jean-Philippe Jaccard

Mise en scène : Xavier Lukomski

Assistante à la mise en scène : Isabelle Rey, Elise Van der Goten

Scénographie : Fabienne Damiean

Costumes : Françoise Colpé

Lumières : Xavier Lauwers

Maquillage : Françoise Joset

Productrice exécutive : Anne Lemaire (Théâtre Les Tanneurs)

Coproduction : Le Théâtre des 2 Eaux (Brussel/Bruxelles), Le Théâtre Les Tanneurs (Brussel/Bruxelles), Le Théâtre d’Angoulême Scène Nationale, KunstenFESTIVALdesArts

Présentation : Théâtre Les Tanneurs, KunstenFESTIVALdesArts

Xavier Lukomski est artiste en “compagnonnage” au Théâtre Les Tanneurs, et artiste “associé” au Théâtre d’Angoulême Scène Nationale

Harms I

Acteurs : Lula Bery, Pierre Dherte, Patrick Goossens, Estelle Lannoy, Lieve Phlippo, Jean-Michel Vovk

Accessoires: Isabelle Marcelin

Avec l’aide de : la Communauté française Wallonie-Bruxelles Harms II

Acteurs : Estelle Lannoy, Lieve Phlippo, Patrick Goossens, Pierre Dherte, Jean-Michel Vovk, Cedric Le Goulven

Accessoires : Christine Flasschoen

Réalisation du mannequin et autres effets spéciaux : Eric Dewulf – caramba décor

Direction chants : Annette Sachs

Avec l’aide de : la Communauté française Wallonie-Bruxelles, le Centre des Arts Scéniques

Back to top

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Spectateurs,

L'histoire que je vais vous raconter remonte au siècle dernier, à la fin de l'année 1995 exactement. C'est une histoire de hasard, celui qui n'existe pas. Dans cette histoire, je ne vais parler que de moi et j'espère que vous voudrez bien m'en excuser. Dans le cas qui nous occupe ici, il m'est rigoureusement impossible de faire autrement.

Un homme de petite taille déclara :
– J’accepterais n’importe quoi, à condition d’être un tout petit peu plus grand.
À peine eut-il prononcé ces mots qu’en regardant devant lui, il vit une fée.
– Que veux-tu ? lui dit la fée.
Mais l’homme de petite taille reste cloué de peur sans oser dire un mot.
– Alors ! dit la fée.
Mais l’homme de petite taille reste là sans rien dire. La fée disparut. Alors l’homme de petite taille se mit à pleurer et à se mordre les doigts. Il se rongea d’abord tous les ongles de la main, puis ceux des pieds.

En 1995, donc, j'ai fait la connaissance de l'œuvre de l'écrivain russe Daniil Harms, né en 1905 et mort en 1942. Une certaine Ioulia, critique et dramaturge russe, venait de débarquer chez moi après un long et sinueux concours de circonstances. Je lui avais montré quelques images vidéo de mes spectacles. Elle en avait déduit, avec l'assurance de ceux qui savent, que " je devais de toute urgence lire un certain Harms, dans l'œuvre duquel je retrouverais, de manière évidente, bien des correspondances à mes questions esthétiques... ". Par hasard (celui qui n’existe pas), les écrits de Harms, qui dataient pourtant des années 30, venaient d’être publiés en français (1993).

Question:

Pourquoi proposer deux spectacles autour de Harms, un ancien, 1996, un nouveau, 2002 ?

Réponse:

C’est une question que tout le monde me pose et à laquelle je n’ai pas vraiment de réponse. Enfin disons que cela me paraît tellement évident que je ne parviens pas à mettre des mots dessus.Simplement, Crève ! Tu n’as pas d’âme est tout à fait la suite de Donne-moi tes yeux, j'ouvrirai une fenêtre sur ma caboche.

Avant d’être Harms qui veut dire mal, tort, malheur… en anglais, ou Charms qui veut dire charmes ou sortilèges, Daniil était un Ivanovitch Iouvatchov. Il se disait " poète et dramaturge dont l’attention est concentrée non pas sur une figure statique, mais sur la collision d’une série d’objets, sur leurs relations réciproques ". Et parce qu’il a eu le tort – à l’heure stalinienne – de revendiquer le droit à une existence individuelle, le droit à la subjectivité, en un mot à la liberté, Daniil Ivanovitch Iouvatchov est mort – à 36 ans, de faim et de froid. Je n’ai pas de certitude là-dessus, c’est une simple déduction qui m’est venue pendant les répétitions, mais il est mort durant le siège de Leningrad (1942), à une époque où on a cessé de chauffer et d’alimenter tout ceux qui étaient malades, handicapés, emprisonnés et, par conséquent, les " aliénés ", comme lui, internés politique en hôpital psychiatrique. Un auteur comique, si vivant, mort comme un chien…

Kalouguine dormit quatre jours et quatre nuits de suite et se réveilla le cinquième jour si maigre qu’il fallut lui attacher les bottes aux jambes avec une ficelle afin qu’il ne les perde pas. À la boulangerie où Kalouguine achetait d’habitude son pain de froment, on ne le reconnut pas et on lui refila du demi seigle. Quant à la commission sanitaire, après avoir vu Kalouguine au cours de sa tournée des appartements, elle le déclara antisanitaire et inutilisable, et elle ordonna au comité des locataires de le jeter avec les ordures. On plia Kalouguine en deux et on le jeta, comme une ordure.

J'ai acheté le livre, c'était à Paris. Je l'ai lu immédiatement, dans le métro. Il faisait chaud et le monde autour de moi s'est comme évaporé...

Makarov : Là, dans ce livre, il est question de nos désirs et de la manière de les satisfaire. Lis ce livre et tu comprendras combien sont vains nos désirs. Tu comprendras également combien il est facile de satisfaire le désir d’un autre et difficile de satisfaire son propre désir.
Petersen : Tu t’es mis à parler bien solennellement. Ce sont les chefs indiens qui parlent comme ça…

Aujourd'hui, je ne préfère pas trop savoir si le jugement de cette sacrée Ioulia tenait de l'emporte-pièce ou d’une véritable analyse critique. Je sais simplement que cette hasardeuse découverte fut pour moi, disons comme un ciel qui se libère de l'orage, comme une révélation...

Question:

Si le nouveau spectacle n’était pas présenté à la suite de l’ancien (créé en ’96), pensez-vous que le public ne le comprendrait pas ?

Réponse:

Pour tenter de me faire comprendre, je peux raconter la chose suivante : tout le travail de scénographie, de jeu, de lumière, de costume, tendait vers la création d’un monde en soi. Un monde concret, quotidien, vivant. Dans mon esprit, et je crois aussi dans celui des comédiens, ce monde était vivant. Il n’a donc pas disparu avec l’arrêt des représentations. Pour le comprendre, il faut le passé et le présent réunis ! Et puis, il y a le plaisir aussi…

Cette écriture-là, drôle à pleurer, violente à faire peur, profonde à donner le vertige, je la cherchais depuis longtemps, depuis toujours. En 1996, nous avons fait un long atelier autour de " toute " son œuvre traduite en français. Une question était centrale, peut-être naïve, mais quand même indispensable : est-ce bien du théâtre ? En piochant dans des dizaines et des dizaines de textes, nous avons presque tout brassé, trituré, farfouillé. Textes courts, incisifs, fulgurants qui ne ressemblaient à rien de connu et qu'il me semblait connaître pourtant.

Au commencement Harms écrit des poèmes influencés par les formalistes, puis entre ses différents enfermements il écrit une pièce de théâtre inachevée, une nouvelle et quantité de petits textes narratifs très dialogués. Les futuristes plaçaient le music-hall au-dessus de tous les autres arts du spectacle vivant. Une succession de moments sans rapport entre eux, si ce n’est l’énergie de leur enchaînement ou que leur collision dégageait… Il y a dans l’écriture de Harms des restes de cet engouement futuriste. Sans illusion, mais combatif, il sculpte une prose qui a la vivacité violente d’un coup de fouet et l’ironie burlesque d’une corde de pendu au ressort élastique.

S.W., Art et Culture, octobre 1996

À la fin de cette même année (1996), nous avons fait de cet atelier un spectacle qui s'appelait Donne-moi tes yeux, j'ouvrirai une fenêtre sur ma caboche. Le titre du spectacle était tiré de l'oraison funèbre que Daniil Harms avait écrit à la mort de Kasimir Malevitch. Et c'était ces mots-là que j'aurais aimé lui adresser à son enterrement, si j'avais été là...

La caissière : …On installa la morte à la caisse, on lui mit une cigarette entre les dents pour qu’elle paraisse plus vivante. La morte est assise à la caisse, comme vivante, à part que la couleur de son visage tire nettement sur le vert et qu’elle a un œil ouvert, et l’autre complètement fermé. Ce n’est rien, dit le gérant, ça ira comme ça

Avec le livre plié, raturé, barbouillé, épuisé d'avoir été trop lu, tourné dans tous les sens, six ans et quelques autres spectacles plus tard, Daniil Harms fait partie de mon histoire personnelle. Six ans et quelques autres spectacles plus tard, je me devais d'y retourner, de prendre un nouveau rendez-vous, de faire un autre spectacle. Reprendre le premier et prolonger l'histoire pour qu'on la comprenne. Le nouveau spectacle devrait s'intitulerCrève ! Tu n'as pas d'âme. Comment dire ? Je crois, pour garder les yeux ouverts...

Question:

… Comment allons-nous nous loger dans les autres objets disposés dans le MONDE? Faudra-t-il regarder de combien telle armoire est plus longue, plus large et plus haute que nous ?

Réponse:

Mais celui qui croit encore que Harms est un poète de l’absurde, qu’il aille voir ailleurs s’il y est. Harms n’a fait que regarder le monde, et se l’est logé dans le crâne. Un monde qui perd littéralement la boule et qui le détruit, un monde fou et incroyablement violent. Le monde tel qu’il est.

Xavier Lukomski, novembre 2001

Post Scriptum

Question:

Et sans détour, pourquoi avoir besoin des deux spectacles ?

Réponse:

Parce que dans le premier spectacle, nous faisions cuire de la soupe, dans le second, nous la mangeons…

Les extraits sont tirés des Ecrits de Daniil Harms, Christian Bourgois, 1993 : Fable (p. 188), Le Rêve (p. 126), Makarov et Petersen n° 3 (p. 136), La caissière (p. 205), Le Sabre (p. 369)

Back to top