Ground and Floor

Théâtre Varia

22, 23, 24, 25/05 – 20:30
JP > FR / NL
1h 30min

Toshiki Okada, une des figures clés du Kunstenfestivaldesarts, développe un « théâtre de l’aliénation » où la délicatesse de la forme intensifie la puissance du propos. Au Japon, il compte parmi les principales voix de sa génération ; une génération que la crise économique et la catastrophe de Fukushima ont plongée dans une profonde apathie. Avec Ground and Floor, créé directement à l’invitation du festival, Okada interroge la possibilité d’une pensée autre dans une société japonaise paralysée par le conformisme. Il campe un personnage féminin qui tente de s’opposer au mutisme ambiant. La musique originale du trio tokyoïte Sangatsu sert de partition à un spectacle où la retenue discursive ouvre un espace pour les mouvements et les bruissements des corps – pour leurs silences aussi. Avec sobriété, mais non sans humour, Okada met à nu l’angoisse, les sentiments de méfiance et le besoin de certitude. Ground and Floor est une émouvante métaphore de la société japonaise contemporaine…

Scénario & réalisation
Toshiki Okada

Avec
Taichi Yamagata, Makoto Yazawa, Yukiko Sasaki, Mari Ando, Izumi Aoyagi

Musique
Sangatsu

Scénographie
Shusaku Futamura

Dramaturgie
Sebastian Breu

Costumes
Yuko Ikeda (Luna Luz)

Régisseur général
Koro Suzuki

Sons
Norimasa Ushikawa

Lumières
Tomomi Ohira

Éclairage
Azusa Ono

Vidéo
Shimpei Yamada

Producteur
Akane Nakamura

Manager compagnie
Tamiko Ouki

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Théâtre Varia


Production
Kunstenfestivaldesarts


Producteur exécutif
chelfitsch (Tokyo)


Producteur associé
precog (Tokyo) 


Coproduction
Festival d'Automne à Paris, Les Spectacles vivants - Centre Pompidou (Paris), HAU Hebbel am Ufer (Berlin), La Bâtie - Festival de Genève, KAAT (Kanagawa Arts Theater), Kyoto Experiment, De Internationale Keuze van de Rotterdamse Schouwburg, Dublin Theatre Festival, Théâtre Garonne, Onassis Cultural Center (Athènes)

Remerciements
Steep Slope Studio, Nao Kusumi (Anatomy lecture)

Avec le soutien de
Arts Council Tokyo

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Du théâtre musical avec des apparitions fantomatiques

Ground and Floor est un spectacle de théâtre musical. Il s'agit d'une pièce assez directe au sens où elle se compose de deux éléments assez orthodoxes, à savoir la « musique » et le « théâtre ». Notre tentative consiste à faire partager la dimension temporelle et spatiale de la scène par la musique et le théâtre (car ceci est notre propre définition du théâtre musical), à rendre ce processus de partage aussi surprenant que possible, et à le présenter au public sous la forme la plus vivante que nous puissions atteindre. Ainsi formulée, cette tâche semble très simple. Cependant, elle a été très difficile à réaliser. Nous n'avons jamais pensé à un autre groupe de musique que Sangatsu pour relever ce défi avec nous. Nous avons une confiance absolue en cette formation qui a déjà composé des musiques pour plusieurs productions précédentes de chelfitsch. Sans doute en raison de ces partenariats antérieurs, Sangatsu est en mesure de suivre avec aisance nos lignes de pensées les plus absconses. Cela pourrait être le fruit des affinités que nous partageons en matière de conception et d'aspiration. Nous trouvons facilement des terrains d'entente.

La musique est le catalyseur parfait pour créer une conscience du temps et de l'espace et pour inviter le public à partager ces deux dimensions. C'est probablement la raison principale qui nous a incités à monter une pièce de « théâtre musical » cette fois. Parvenir à utiliser pleinement le pouvoir musical, ou pas, dépend au bout du compte de la capacité des acteurs à partager avec succès la dimension temporelle et spatiale de la scène avec la musique, comme si celle-ci était leur colocataire. La seule cohabitation de ces deux éléments ne signifie pas qu'un tel partage a déjà eu lieu pour autant. Leur relation finira par n'être que superficielle si le spectacle est trop fortement influencé par le rythme de la musique et l'atmosphère émotionnelle. Inversement, si les deux se juxtaposent en strates isolées ou séparées, la pièce manquera de saveur, comme un assaisonnement de salade qui n'a pas été bien mélangé avant d'être versé (ce qui serait très facile à réaliser). Rien de véritablement magique ne se passera, peu importe à quel point les sons de Sangatsu emplissent l'espace théâtral.

Ce qui compte pour la relation entre la musique et le théâtre - et pour la pièce dans son ensemble - est avant tout que les acteurs écoutent les sons. En second lieu, il leur faut maintenir une relation de grande proximité avec les rapports qu'entretiennent la musique et le spectacle théâtral. Cette approche devrait permettre aux mots prononcés par les acteurs et à leurs corps physiques de coexister sur pied d'égalité avec la musique et de partager la scène avec elle au même niveau, sur le même plan. Bien que cette idée soit assez simple, son exécution ne relève en aucun cas de la routine et n'est pas simple du tout. Dans Ground and Floorapparaissent par exemple des fantômes. La métamorphose d'acteurs de chair et de sang en fantôme est, dans l'analyse finale, un événement qui se déroule à travers un changement subtil de ce genre.

Le concept du théâtre musical comme un partage équitable de la scène entre théâtre et musique ne véhicule rien de neuf en soi. Il remonte à la nuit des temps. Au Japon, par exemple, le théâtre nô applique cette approche. Dans une certaine mesure, Ground and Floor s'inscrit dans son sillage. Comme mentionné précédemment, des fantômes apparaissent dans le spectacle, et comme bon nombre d'entre vous le savent sans doute, le théâtre nô est au fond interprété par les esprits des morts.

Personnellement, je reste profondément marqué par le terrible séisme qui a frappé le Japon en 2011, et l'impact considérable qu'il a eu sur la société japonaise dans son ensemble. Ce n'est certainement pas par hasard que Ground and Floor aborde la relation entre les vivants et les morts. Je ne pouvais pas plus longtemps éviter de penser aux liens avec les défunts. L'effet ne se limite pas à cela. Les diverses appréhensions laissées par le cataclysme ne se sont absolument pas atténuées dans mon esprit. Appréhensions de la mort, de la société, de la politique, et du Japon lui-même. J'ai fini par en abreuver le spectacle. J'ai écrit Ground and Floor pour réfléchir au conflit d'intérêts entre les morts et les vivants. Récemment, après réflexion, je me suis dit qu'il fallait absolument faire un plus grand « effort diplomatique » de réconciliation entre les intérêts des deux parties. Je ne peux m'empêcher de ressentir que nous avons réellement négligé de faire un tel effort.

Au cours de deux dernières années, l'objet de ma préoccupation s'est décalé de la recherche de nouvelles formes de théâtre vers un usage de son « matériel », de hardware - une technologie culturelle ancienne - sur un mode qui fasse sens pour la société d'aujourd'hui. On pourrait croire que les deux approches ne diffèrent pas beaucoup, mais il y a un monde de différence dans la conception qui les sous-tend. J'ai soudain été libéré du cadre de jugements qui qualifie le théâtre de « nouveau » ou d'« ancien » et cette liberté est un autre effet qu'exercent sur moi le désastre du séisme et ses répercussions.

Sebastian Breu & Toshiki Okada (chelfitsch)

***

Dans Current Location, la précédente œuvre de chelfitsch, nous avons tenté de composer de la musique en adéquation avec la lumière et le décor. Pour Ground and Floor, nous adoptons une démarche plus proche des acteurs. Nous nous sommes attachés au partage inextricable de la scène par les acteurs et la musique, et avons décidé de créer un état de coexistence naturelle du son et du corps humain avec certains schémas relationnels entre les deux. Pour toutes ces raisons, nous avons composé une bande sonore qui correspond précisément aux acteurs respectifs. Pour un acteur, nous avons écrit une musique qui donne l'impression de passer à travers le corps, pour un autre, nous nous sommes efforcés de produire des sons qui exercent une pression directe. Dans certains cas, nous avons composé de la musique qui diverge de ce qui se déroule sur scène, à d'autres moments, et avons recherché la convergence entre les sons et les mouvements des acteurs. Nous serions ravis si ces tentatives atteignent les effets désirés et produisent un va-et-vient, échange bien ficelé entre les sons et les corps.

Atsuhiro Koizumi (Sangatsu)

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Toshiki Okada (°1973, Yokohama) est auteur dramatique et metteur en scène. En 1997, il fonde la compagnie de théâtre chelfitsch, dont il a écrit et mis en scène toutes les productions, en appliquant une méthodologie distincte que l’on reconnaît à son langage très familier et ses chorégraphies très particulières. En 2005, le spectacle Five Days in March remporte le prestigieux 49e prix Kishida Kunio. En 2005, Okada a participé au prix Toyota de la chorégraphie avec son spectacle Air Conditioner (Cooler) (2005) qui lui a valu beaucoup d’attention. En février 2007, il fait ses débuts littéraires avec le recueil de nouvelles Watashitachi ni Yurusareta Tokubetsu na Jikan no Owari (The End of the Special Time We Were Allowed) pour lequel il s’est vu attribuer le prix Kenzaburō Ōe. Depuis 2012, il fait partie du jury du prix Kishida Kunio.

chelfitsch est une prononciation délibérément incorrecte du terme anglais selfish (égoïste). La compagnie a peaufiné son esthétique textuelle en un langage familier représentatif de la culture contemporaine des jeunes Japonais. Avec Five Days in March (première en 2004 et lauréat du prestigieux prix Kunio Kishida pour le meilleur scénario), la compagnie a fait ses débuts internationaux au printemps 2007, invitée pour la première fois au Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles. Depuis, les productions de chelfitsch tournent à travers l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie, où elles sont à l’affiche de grands festivals et de maisons renommées. En 2011, Hot Pepper, Air Conditioner, and the Farewell Speech a obtenu le prix de l’Association québécoise des critiques de théâtre pour l’ensemble de sa saison 2010-2011.

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