Gregory Feldman

Les véritables migrants veulent-ils se lever, s’il vous plaît ? Action, et comment la technocratie rend ses citoyens passifs

Kaaitheater
  • 25/05 | 19:00

1h
EN

Entrée gratuite

Pour introduire certains thèmes évoqués dans la pièce de théâtre de Thomas Bellinck, Simple as ABC #2: Keep Calm & Validate, l’anthropologue politique Gregory Feldman donnera une conférence d’une heure inspirée de sa publication We Are All Migrants: Political Action and the Ubiquitous Condition of Migrant-hood (2015) [L’appareil migratoire : Sécurité, travail et prise de décision dans l’Union européenne].

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Simple as ABC #2: Keep Calm & Validate

Dans l’imagination du public, le migrant et le réfugié représentent une cause de grande angoisse. On les craint en raison de leur altérité, mais il faut les sauver de leur souffrance. Plus que tout, il faut empêcher leur autonomisation, leur « empouvoirement ». Nous attribuons, à tort, cette angoisse à la logique de la souveraineté nationale et justifions de la sorte la désautonomisation des migrants : l’État donne priorité à ses citoyens au nom desquels il existe ; les citoyens sont constitués par leur culture ; les migrants ont une culture différente ; donc les migrants menacent les citoyens et doivent par conséquent être privés de pouvoir, de possibilités d’émancipation. Cette position reflète plus que les seuls sentiments xénophobes d’une personne, elle constitue la prémisse du système interétatique lui-même. Mais cette chaîne de logique n’est-elle pas un peu simpliste ? Il faudrait simplement se demander si des citoyens sont particulièrement autonomisés rien que parce qu’ils sont citoyens. Si ce n’est pas le cas, les migrants leur dérobent-ils réellement une part d’autonomisation ?

Au contraire, l’atomisation sociale affaiblit l’autonomie et le pouvoir du peuple dans la mesure où elle empêche la constitution d’un espace politique conjoint. Cette atomisation fait de nous tous des migrants : déconnectés, désorientés, privés de droits de représentation et/ou de vote, désillusionnés et privés d’autonomie et de pouvoir. Ces termes ne définissent-ils pas autant de citoyens que de migrants ? Comment en arrive-t-on à cette atomisation ? Elle est inhérente à l’organisation technique de la société de masse elle-même – sur le plan politique, économique et social. Cela permet des processus administratifs aussi banals que la gestion de « sujets de données », c’est-à-dire des profils virtuels de migrants et de réfugiés sauvegardés dans de grandes banques de données. Néanmoins, la logique administrative de la technocratie opère également pour les citoyens. « Citoyens » et « migrants » ne sont que des catégories qui facilitent la gestion de la souveraineté étatique.

D’où l’affirmation que les véritables migrants ne sont pas ceux qui sont identifiés comme des « étrangers », mais plutôt les atomisés : ceux qui ne peuvent pas se joindre à d’autres pour constituer conjointement un espace souverain. Pourtant, une telle action nous donne un statut d’individu à part entière au lieu de nous invalider à travers des catégorisations incessantes et sans merci. Agir en tant qu’individu change radicalement la perspective sur les autres (citoyens et migrants), parce que c’est en tant qu’individus qu’il faut négocier avec d’autres individus si nous souhaitons être reconnus en tant que tels. L’espace qui se matérialise à partir de ce discours et de ces actions est un lieu où citoyens et migrants apparaissent en tant que véritable pluralité plutôt que comme catégories désincarnées et déracinées dans un océan d’autres créatures du même type.

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Gregory Feldman est un anthropologue politique qui s’intéresse à la migration et à la mondialisation, à l’action politique par opposition à la gouvernance technocratique ; et aux perspectives critiques sur la sécurité et le néo-libéralisme. Son champ d’étude géographique est l’Europe avec l’accent mis sur relations avec les pays du bassin méditerranéen. Feldman mène actuellement le projet ethnographique intitulé The Gray Zone : Human Smuggling and Police Investigations in the Mediterranean Space of Control [La zone grise : le trafic d’êtres humains et les enquêtes policières dans l’espace de contrôle de la Méditerranée]. Son dernier ouvrage en date est intitulé We Are All Migrants: Political Action and the Ubiquitous Condition of Migrant-hood [Nous sommes tous des migrants : actions politiques et la condition ubiquitaire de migrant] (Stanford University Press, 2015). Son ouvrage précédent est intitulé The Migration Apparatus: Security, Labor, and Policymaking in the European Union [L’appareil migratoire : sécurité, travail, et prise de décision dans l’Union européenne] (Stanford University Press, 2012).

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